La révolution syrienne, celle du Rojava, bilans et soutiens (1ére partie)

mercredi 20 juin 2018

2009-2018, rive sud et rive nord de la Méditerranée : espaces de deux réalités qui feront date dans l’histoire des mutations sociales et politiques. Au sud des luttes radicales et l’émergence des peuples en révolution, au nord des peuples enkystés dans les vieilles idéologies des classes dominantes et leurs avatars dégénérés de récurrences fascistes. Au sud un peuple syrien déterminé à en finir avec son tyran et son régime prédateur. Au nord des organisations ouvrières et syndicales encore et toujours enlisées dans de vieux schémas de “guerre froide” et de stalinisme ranci.

Ces dynamiques inversées éclairent aujourd’hui, à la croisée de ces lignes de force du mouvement ouvrier, celle, ultra minoritaire, qui appelle à soutenir le peuple syrien, et celle, majoritaire, qui fera le choix de s’en désolidariser, voire de le combattre, pour rejoindre, de l’extrême gauche à l’extrême droite, une mobilisation nationale générale de collaboration de classes contre l’islamisme afin de laisser prospérer le pouvoir fasciste des Assad, solidement assis sur ses décombres.

Face à la révolution syrienne, quels choix ?

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De notre Europe riche et frileuse les soutiens internationalistes au peuple syrien, pourtant aussi élémentaires qu’attendus en provenance de nos organisations ouvrières et syndicales, se firent vainement espérés. Pire et a contrario des courants militants se porteront au secours du régime des Assad, habillé pour l’occasion de vertus laïques, anti-impérialistes, anti-sionistes... quand d’autres courants, moins directs dans la trahison, verseront dans l’insinuation d’un élan révolutionnaire avorté et se prêteront à la négation ou à l’occultation des faits pour tenter de disqualifier le combat des insurgé.e.s. Enfin les plus éclairé.e.s feront preuve d’une sollicitude parcimonieuse envers ce peuple, tant celui-ci “fait” sa révolution sur un mode qui dérange nos présupposés conceptuels de ce que devrait être la révolution... prolétarienne !

Réveil de notre conscience internationaliste ?

Dès 2013, le soleil se sera levé sur le Kurdistan syrien, le Rojava, illuminant de nouveaux horizons de référence pour nos imaginaires révolutionnaires.

Nourrie par la pensée des figures emblématiques anarchistes ou marxistes, la réflexion théorique des courants révolutionnaires ou supposés tels, se tourne aujourd’hui vers le “Rojava”. Ces courants sont attentifs à la pensée de son initiateur A. Öcalan, père de concepts de transformations sociales supposées innovantes, susceptibles de libérer les peuples de leur oppression et exploitation par la mise en place d’espace d’organisation sociale non violente, de démocratie directe, respectueuses des différences ethniques et religieuses, l’affirmation de l’égalité des sexes, et le refus de l’idée de nation et de toutes frontières en référence à “l’autonomie démocratique” empruntée à Murray Bookchin (1921-2006).

L’avènement de la révolution au Rojava conduite par le Parti de l’union démocratique (PYD) et ses bras armés les Unités de protection du peuple (YPG) et les Unités de protection de la femme (YPJ) réveillera notre internationalisme assoupi. La machine rouillée de nos appareils à la solidarité avec les peuples opprimés retrouve soudainement du ressort.

Intellectuel.le.s, politiques, syndicalistes pétitionnent et manifestent leur soutien au Rojava mais certain.e.s d’entre eux et elles persistent à considérer que Bachar al-Assad pourrait être “un moindre mal” pour son peuple

Le régime des Assad serait il autoritaire… ou fasciste ?

Hafez al-Assad et son fils Bachar seraient-ils des “despotes éclairés”, selon la formule d’un militant de la fédération anarchiste, laquelle semble être partagée par bon nombre de militant.e.s du PCF, de la France Insoumise et de groupuscules staliniens ?

Yassin al-Hadj Saleh, militant communiste, dissident syrien, vrai insoumis et résistant, porte quant à lui, après avoir passé seize ans de sa vie dans les geôles de ce régime, un tout autre jugement ! Il emprunte la dénomination de “fascisme” pour désigner le régime des Assad dans un article écrit à Damas en avril 2002 intitulé “Les racines sociales et culturelles du fascisme syrien”.

Ce fascisme se déclinerait, selon ses spécificités propres, en trois composantes : l’arabité absolue, le confessionnalisme, la nouvelle bourgeoisie syrienne.

La charte du parti bourgeois Baath d’avril 1947 stipulait : “La patrie arabe est une unité politique et sociale indivisible”, “Aucune entité arabe ne pourrait se former et vivre sans les autres entités”.

Ainsi le concept de “l’arabité” échappe à l’Histoire, à un contrat national. Elle est par essence et donc absolue. Elle implique l’arabité de tou.te.s les citoyen.ne.s.

La culture kurde, en l’occurrence, sera bannie de l’espace public. Le/la kurde aurait cette spécificité d’être un sujet transparent, sans histoire, sans passé, sans avenir. Quant au “sujet” palestinien réfugié en Syrie, il sera dépossédé de son identité historique pour être arbitrairement réinscrit dans une rhétorique propagandiste pro-Assad. L’État d’Israël de nature colonialiste, expansionniste, porté par une idéologie religieuse sioniste, occupera une centralité géo-stratégique dans la problématique du conservatisme du pouvoir des Assad.

Le détournement de l’anti-sionisme en un combat anti-juif renforcera le caractère fasciste de l’idéologie de “l’arabité absolue” et le pouvoir des Assad.

“L’arabité absolue”, concept fasciste

Le concept de “l’arabité absolue” dans un contexte géographique riche de communautés plurielles, minoritaires mais non arabes, ne pourra s’imposer que par l’exercice du rapport de force violent, permanent, et la mise en œuvre de stratégies d’oppositions et de divisions des différentes communautés, pour affirmer son dessein. En contre-point, dans l’exercice du pouvoir, ce régime présente l’image d’une bourgeoise moderniste, “décomplexée”, mais singulièrement cynique et prédatrice. Elle s‘agrège au pouvoir des Assad , dans des rapports mafieux de subordination au parrain.

Le fascisme syrien a ses spécificités. Il n’interdit pas les partis ouvriers mais exige une stricte allégeance. Toute manifestation d’opposition est sanctionnée avec brutalité. Dans ce contexte fasciste social ou la “modernité” de la classe dominante se combine avec des rapports féodaux de domination, les classes ouvrières, paysannes, constituent le monde des “petites gens” soumis à la persécution, à la violence sans limites, dès qu’une opposition à l’autorité du pouvoir advient ou pourrait advenir !

Ainsi le concept de “l’arabité absolue”, constamment alimenté par le confessionnalisme et la hantise du voisin juif, conduit le peuple à une aliénation profonde d’acceptation du “Chef Suprême” ou encore du “Grand de la Nation” tel que Bachar est désigné. Mais “l’arabité absolue” se limiterait aujourd’hui à une “syrianite absolue” ou à une “Syrie au dessus de tous” autre variante du thème nazi.

Alliances paradoxales

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Quand Öcalan prendra le parti avec sept de ses camarades de se rendre en Syrie pour y trouver refuge et soutien auprès du régime d’Hafez al-Assad, en juin 1980, ce chef du Parti Kurde Révolutionnaire (PKK) ainsi que les siens n’ignoraient pas la nature sulfureuse fasciste de ce régime dont la communauté kurde pâtissait gravement au premier rang des communautés de la nation syrienne. Ces militants du PKK connaissaient l’ostracisme dont étaient victimes les kurdes syrien.ne.s. Ils savaient que des dizaines de milliers d’entre eux.elles se trouvaient maintenu.e.s dans une zone grise dépossédé.e.s de statut social, sinon celui de “bidoun” lequel n’accordait aucune possibilité d’intégration. Ils savaient de surcroît, que dix pour cent de la population syrienne était interdite de culture ethnique, de pratiques intellectuelles spécifiques, exclue de sa propre histoire et soumise à la surexploitation économique parce que kurde.

Quel refuge et quel singulier paradoxe !!

Pas plus qu’ils n’ignoraient la participation du régime syrien au massacre de Damour le 9 janvier 1976, lors de la guerre du Liban, qui eut pour effet d’attiser une spirale de violences inouïes entre musulman.ne.s palestinien.ne.s et chrétien.ne.s libanais.es. En cette occasion Hafez al-Assad n’hésitera pas à soutenir les forces d’extrême-droite maronites contre les forces de gauche de l’OLP, ce qui ouvrira les portes du Liban à son armée d’occupation. Cette trahison odieuse envers l’OLP conduira une large fraction du Parti communiste syrien à scissionner et à se désolidariser de ceux qui persisteront dans leur allégeance coupable à Hafez al-Assad. Ryad al-Turk, mais aussi Yassin al-Hadj Saleh seront de ceux qui se constitueront en “Parti communiste, Bureau Politique”.

Öcalan et les siens n’ignoraient pas davantage la force symbolique de la prison de Tadmor à Palmyre où Rifaat, frère d’Hafez, ordonnait et pratiquait des tortures sophistiquées sur les supplicié.e.s dont les souffrances suscitaient l’effroi sur tout le peuple syrien. N’étaient-ils pas, par ailleurs, instruits de l’activité des réseaux nazis alors actifs sous la conduite et les instructions de Aloïs Bruner, fidèle d’Adolf Eichmann et recrue précieuse pour les services de renseignements du régime de Damas ? Le compagnonnage d’Öcalan et du PKK avec une organisation fasciste d’État ne pouvait que tisser des relations criminelles et perverses condamnant la formation kurde prétendument révolutionnaire à glisser dans ce trou noir de l’humanité.

L’attrait du régime et le prix à payer

Parti en Syrie en juin 1980 avec ses proches politiques, Öcalan venait chercher auprès d’Hafez al-Assad protection, financements, armes et formations militaires pour ses futures recrues ainsi que soutien logistique et surtout reconnaissance politique. Être reconnu par le maître d’un pays dont l’importance géo-stratégique est centrale au Machrek donne de l’entregent. Hafez, par ailleurs champion de la rhétorique anti-impérialiste représentait un maillon incontournable de l’axe anti-américain, orchestré par Moscou. Dès lors Öcalan eut accès au Kremlin, mais aussi aux différents groupes palestiniens dont l’OLP.

Renoncements et sanctions

En contre-partie des services rendus par Damas, Öcalan est tenu de renoncer au canton kurde du Djeziré. Öcalan obtempère et trahit ses engagements pris au congrès de Lice en 1978.

La deuxième exigence est de constituer des milices supplétives kurdes auprès des populations “bidouns”. Elles seront destinées à servir les intérêts syriens lesquels sont mis à mal par l’État turc qui décidera unilatéralement d’une politique de rétention de l’eau (barrages) sur les cours de l’Euphrate et de l’Oronte au détriment de l’économie agricole syrienne. Objet de casus belli entre les deux pays. Öcalan accepte de recruter des kurdes syriens pauvres pour les subordonner aux intérêts de Damas. Ces “bidouns” rapidement enrôlés seront entraînés par le Hezbollah et destinés à affronter le pouvoir turc et ses forces de répression, la police et l’armée. La dictature militaire turque comprend le “jeu” de Damas et menace directement la Syrie d’être envahie. Hafez en saisit le danger et lâche Öcalan, son protégé devenu indésirable. Ce dernier tentera de trouver refuge à Moscou. L’accueil sera de courte durée. Son errance le conduira au Kenya d’où il sera prestement exfiltré par les services secrets turcs et israéliens le 15 février 1999, via une geôle sur l’île prison d’Imrali, en Turquie.

La leçon est limpide.

La trajectoire politique chaotique et éclectique d’Öcalan

Jeune militant nationaliste d’origine paysanne kurde, Abdullah Öcalan, de famille modeste, jette les bases d’un combat radical pour l’émancipation de son peuple contre la puissance tutélaire turque. Fort d’une petite formation politique nommée “Les Révolutionnaires Kurdes”, le SK, il appelle à la lutte armée (1970). le recrutement de ses membres majoritairement des paysan.ne.s pauvres, donnera à son parti et son mode d’action stratégique un éclairage idéologique de communisme maoïste.

Le choix de la lutte armée obligera le SK puis le PKK en 1979 à se doter d’une structure militaire d’une grande rigueur organisationnelle qui constituera le garant de son pouvoir politique. Dès lors l’objectif premier est de s’engager dans une révolution nationale et démocratique. Il est question d’alliance du prolétariat et de la petite paysannerie, alliant les symboles de la faucille, du marteau, du drapeau rouge et ce jusqu’au cinquième congrès du parti (1995).

Dans la période, la Chine et l’URSS sont critiquées pour leur révisionnisme et le credo idéologique du PKK est alors “la violence révolutionnaire”. Elle “doit jouer ce rôle et elle prendra, nous le disons, la forme de la vengeance révolutionnaire”.

“Homme nouveau” et lutte armée

Dans les années 80, Öcalan sous l’égide du dictateur de Damas constitue une armée de recrues endurcies. Elle défie avec un certain succès la dictature militaire turque. Sur le plan diplomatique il étend ses réseaux d’influence en direction de l’OLP mais aussi auprès du PDK de Mustapha Barzani, alors en alliance avec les USA, Israël et l’Iran. D’ores et déjà inscrit dans un jeu d’alliance plus que trouble, Öcalan persiste à opérer des glissements théoriques et idéologiques hétérodoxes, en dissonance avec les concepts marxistes précédents.

Dans ses textes de 1983, Öcalan fait référence à une mentalité kurde née du néolithique dont les racines donneraient naissance à “l’homme nouveau kurde” dès lors qu’il se libérerait de la tutelle du pouvoir colonial. Öcalan reprendra ce thème essentialiste pour “la femme kurde” une décennie plus tard.

“L’homme nouveau” ne serait pas cet être idéalisé né d’une utopie de la société sans classes mais “essentialisé” de par son appartenance à l’ethnie kurde et au PKK. Le parti aurait ce rôle magique de métamorphoser l’homme historiquement “aliéné” en un homme “libéré”, “nouveau”.

Symboles

En 1995 ,il poursuit sa “mue” et préconise l’abandon de la faucille et du marteau. Ces symboles seraient devenus obsolètes dès lors que le PKK se bat désormais pour l’humanité et non en défense du prolétaire et du paysan !

Profils du PKK

En 2009, au congrès du PKK, le profil militant est ainsi défini : ils et elles doivent impérativement faire leurs les valeurs de “l’homme nouveau”, de la “femme nouvelle”, lesquelles rappellent l’esprit de sacrifice, le devoir d’exemplarité intrinsèques à “l’Être nouveau kurde”. Le serment de fidélité à Öcalan est obligatoire.

28 avril 1998 : la grande désillusion

Le 28 avril 1998 s’ouvre le procès d’Öcalan. Grand nombre de combattant.e.s kurdes perdent toutes illusions quand leur chef charismatique déclare lors d’une audience de la nécessité d’un cessez-le-feu et de la négociation avec le pouvoir colonial turc.

Il nie l’objectif de l’établissement d’un État kurde et il limite les revendications à la liberté d’expression et à la reconnaissance de la langue kurde. Afin de traduire cela en actes, il exige que ses combattant.e.s se retirent du territoire turc pour regagner leur fief de Qandil, dans les monts Zagros en Irak. En cette occasion, il jettera la consternation en faisant l’éloge d’Atatürk et l’apologie de la démocratie bourgeoise occidentale. “La démocratie européenne a conduit à la supériorité de l’occident” déclarera-t-il. Meral Kidir, secrétaire du DHP, elle même emprisonnée s’opposera vivement à cette orientation.

De nombreux et nombreuses militant.e.s quitteront le parti mais le comité central du PKK approuvera les déclarations de leur chef Öcalan, lequel reste à lui seul la “direction” (Önder Lik) qu’il incarne.

Révolution et contre révolution

L’implacable injustice faite au peuple kurde de Syrie provoque de brusques manifestations de colère à Qamshli en 2004, puis dans une dynamique d’effet dominos à Djeziré, Damas, Alep. La jeunesse est un élément moteur dans cet élan de révolte qui sera soutenu tout au cours des années 2000, malheureusement vécu dans l’indifférence coupable par le peuple arabe.

Nonobstant ce mouvement de la jeunesse kurde se joindra “naturellement”, et avec force, dans les grandes manifestations du début de la révolution en Syrie de mars 2011. La jeunesse kurde politisée et organisée constituera le facteur dynamique de ce vaste mouvement avec parfois une force symbolique qui restera dans l’histoire de la révolution : la ville d’Amouda (gouvernorat d’Hassaké ) fera parvenir à leurs frères de Deraa, accablés par le meurtre sous la torture de leurs enfants mineurs perpétrée par la police fasciste de Bachar, leur entière solidarité et compassion, en manifestant le 17 mars 2011.

Opportunité révolutionnaire historique

La jeunesse kurde d’Afrin, Kobané et Qamishli se mobilise dans les premiers mois de la révolte et participe activement à la constitution des comités locaux, toutes communautés confondues. Ces formes d’auto-organisation constitueront des outils organisationnels efficients, en marge et en dehors des partis politiques. De jeunes kurdes s’engageront, le temps venu dans des milices armées arabes de l’Armée syrienne libre (ASL) donnant naissance à des milices armées mixtes.

Forces conjuguées de la division : la contre révolution

Jusqu’à l’été 2011 une poussée insurrectionnelle populaire, toutes communautés confondues, néanmoins dominées par la capacité organisationnelle kurde, favorisera une dynamique anti-fasciste inédite dans l’histoire du peuple au du nord de la Syrie.

Dans ce contexte révolutionnaire activé par un peuple autonome dans ses objectifs politiques, intervient la concomitance de la réaction du régime et celles des forces politiques organisées dans leur commune volonté de reprise en main de la situation.

À suivre

Claude Marill


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