Comment les dispositifs pédagogiques préconisés au CP vont dans le sens de la sélection et des économies de moyens

Commentaires sur le guide pour enseigner la lecture ou l’écriture
vendredi 22 juin 2018

Le guide concernant l’enseignement du français et des maths au CP a été publié. Il s’adresse aux contremaîtres que sont les inspecteurs de l’enseignement à tous les niveaux pour orienter et sanctionner le travail des enseignants. Il n’a pas valeur de loi mais il compile des orientations dont recteurs et inspecteurs vont se saisir pour les transformer en injonctions, en tablant sur l’ignorance des concernés. Il nous semble donc utile de nous interroger et de voir au travers de quelles idées et de quels dispositifs définis dans ce guide du CP, l’école voulue par ce gouvernement se met en place afin de mieux combattre l’opération de destruction de la Fonction publique et de notre statut par le gouvernement.Le guide concernant l’enseignement du français et des maths au CP a été publié. Il s’adresse aux contremaîtres que sont les inspecteurs de l’enseignement à tous les niveaux pour orienter et sanctionner le travail des enseignants. Il n’a pas valeur de loi mais il compile des orientations dont recteurs et inspecteurs vont se saisir pour les transformer en injonctions, en tablant sur l’ignorance des concernés. Il nous semble donc utile de nous interroger et de voir au travers de quelles idées et de quels dispositifs définis dans ce guide du CP, l’école voulue par ce gouvernement se met en place afin de mieux combattre l’opération de destruction de la Fonction publique et de notre statut par le gouvernement.

Pour en finir avec la plupart des services qu’offre la Fonction publique !

Pour le néolibéralisme que le gouvernement incarne, la Fonction publique doit être réduite à sa plus simple expression. Les services qu’elle rend n’ont d’intérêt que s’ils sont marchandisables. Pour notre gouvernement, la Fonction publique ne représente qu’un coût alors qu’elle a été conçue pour assurer une qualité minimale de vie de la naissance à la mort à toute la société du plus pauvre au plus riche. Malheureusement, dans une société qui se veut capitaliste néolibérale, elle n’a de sens que si elle s’intègre à la fabrique du profit pour les riches. Elle doit donc se transformer en entreprise pour faire du profit pour le secteur privé et quand ce n’est pas possible, coûter le moins cher possible à l’État. Le projet Action Publique 2022 (AP22) du gouvernement Macron prévoit donc de la réduire à l’os.

Comment et où économiser les postes au CP et faire passer la pilule !

C’est sans attendre que le ministre Blanquer a anticipé les économies salariales exigées. Il a voulu faire un gros buzz avec la création des CP et CE1 à 12 dans les REP+ et REP. Mais il faut se rappeler que cela ne concerne que 14 % des écoles françaises et que cela permet au ministre d’attaquer 100 % de l’école primaire en supprimant les postes PDMQDC (Plus De Maîtres Que De Classes) et les PARE (Projet d’Aide à la Réussite des Élèves) mais aussi et surtout, alors que ce n’était qu’anecdotique dans le primaire jusqu’à présent, en amorçant dans toutes les académies l’embauche contractuelle des PE à la place des fonctionnaires remplaçants le plus souvent. Ainsi la précarité a pour vocation de devenir la norme dans le primaire comme dans tout le système avec des contrats qui peuvent être très courts basés sur des remplacements de plus en plus limités.

Dans le guide concernant le CP, on découvre une autre manière d’économiser. Ainsi p. 101, il est stipulé qu’en CP, “Toute une conception de l’enseignement est engagée dans la reformulation théorique et pratique de l’espace scolaire. Il s’agit, en effet, de réexaminer, à partir de l’agencement de la salle de classe, le modèle de l’enseignement frontal. Il convient plutôt de dessiner des espaces flexibles et modulaires, en adéquation notamment avec les évolutions des environnements numériques”. Puis plus loin, le ministre démontre, expérimentations scientifiques à l’appui, que l’informatique est le meilleur traitement pour la difficulté scolaire, depuis le simple retard jusqu’au handicap. Il s’agit ici ni plus ni moins d’enterrer l’“esprit RASED” d’une manière détournée et de lui substituer l’informatique. Autrement dit, le numérique à la place de l’humain.. pour faire des économies d’enseignants.

La science pour justifier les choix quels qu’ils soient même s’il y a contradiction !

L’Éducation nationale a eu recours à la science, il y a peu, pour instaurer les rythmes scolaires. Il s’agissait de respecter les rythmes chronobiologiques de l’enfant. On sait maintenant qu’il s’est agi d’un prétexte pour amorcer la territorialisation de l’Éducation nationale. Ainsi, depuis 2013 ,les Projets Éducatifs Territoriaux (PET) scellent ce partenariat devenu incontournable, Éducation nationale/communes ou communautés de communes, qui a pour but de dénationaliser et d’avancer le plus loin possible vers l’autonomie des établissements/écoles au plan des programmes enseignés, comme au plan de l’embauche des personnels.

Dans le guide pour le CP, le gouvernement récidive quand il justifie l’utilisation de l’informatique par l’expérimentation scientifique des logiciels de remédiation. Le ministre préconise donc (propose mais n’impose pas, un euphémisme de la part du gouvernement) de changer d’échelle et de passer de l’expérimental au plan national. Ce que le guide ne dit pas, c’est que ce recours à l’informatique, pour différencier les apprentissages, contredit totalement ce que le ministre préconise concernant la maternelle. À savoir de privilégier l’humain et l’affectif dans l’apprentissage (cf les Assises de la maternelle). Il est clair que les élèves ne sont pas plus autonomes au CP qu’à la maternelle et d’autant moins quand ils sont en difficulté ! Qu’importe ! Il s’agit de supprimer des postes ! Ainsi, d’un côté, en maternelle, on met l’humain et l’affectif en avant pour confier des petits groupes aux ATSEM (Agent territoriaux spécialisé des écoles maternelles) à qui l’on donne des missions pédagogiques. Il s’agit ici de ne pas créer (supprimer ?) les postes de professeurs nécessaires dont certaines missions seront confiées aux ATSEM. Une affaire de coût. Une ATSEM coûte moins cher qu’un prof.

Et d’un autre côté, au CP par contre, on oublie ce qui est si important en maternelle, pour placer les élèves devant les ordinateurs, les nouvelles machines à remédier, pour ne pas recréer les postes RASED disparus sous Sarkozy, et justifier les non redoublements car ils ont un coût (traqué par la cour des comptes).

Un fichage dès la maternelle ! Fin du droit à l’oubli de l’enfant et de l’élève !

C’est dès la maternelle (les notes parlent de “traces” p. 106) qu’un dossier informatisé sur l’enfant va se construire. Or les difficultés de l’élève doivent être détectées le plus tôt possible, nous dit le guide. Partant, toute offre d’évaluation prête à l’emploi, numérisée, devient alléchante. Elle rassure d’autant plus quand elle offre diagnostics et remédiations – numérisés eux aussi – avec en prime l’option “facilité de transmission à l’administration”. Le problème réside dans le fait que au travers de cette évaluation la difficulté d’apprentissage de l’élève (même passagère) est enregistrable dans son livret scolaire unique numérisé. Le danger est sérieux car certains logiciels (Timé2 p 116) vont jusqu’à “[…] établir un âge lexical et […] évaluer le retard ou l’avance d’un enfant par rapport à son âge chronologique” (sic). Et l’école devient actrice, d’un fichage généralisé de toute la population qui se met en place au plan national et dont le LSUN (Livret Scolaire Unique Numérique) est le premier maillon. L’État cite très souvent le livret scolaire et oublie volontairement de dire qu’il est numérisé. Car une fois numérisé, celui-ci n’est plus propriété de l’élève et de ses parents comme il l’était il y a peu. Il devient propriété de l’État qui octroie ou non un droit d’accès numérique aux parents. Et l’enfant perd un droit fondamental qui était une réalité jusqu’à il y a peu : le droit à l’oubli de toutes ses difficultés scolaires y compris comportementales. Le droit de commencer une vie adulte sans lien avec les difficultés de l’enfance.

Sans les aides adéquates, l’apprentissage de la lecture en un an ne sera pas !

Depuis quelques années l’apprentissage de la lecture s’étale sur les trois ans du cycle 2. Or le guide est ambigu concernant cette durée d’apprentissage. Elle est d’abord remise en cause au début du guide. Plusieurs chercheurs sont cités dont José Morais : “En fin de CP, l’élève doit être lecteur et scripteur autonome. C’est le premier niveau de la littératie”. Mais, plus loin, p. 119 on lit : “il faut évidemment proposer des aides avant que l’enfant soit en échec et, par conséquent, ne pas attendre l’entrée en CE2”. Revirement, on en déduit donc que l’apprentissage de la lecture est plutôt envisagé sur 2 ans minimum et plus si difficultés. L’ambiguïté du guide s’explique par le fait que la durée d’apprentissage ne peut être raccourcie que si l’enseignant accepte de travailler deux fois plus qu’il ne le fait actuellement, ou si les aides à la difficulté sont au rendez-vous. Or que ce soit redoublement ou maîtres spécialisés du RASED, ou encore psychologues ou médecins scolaires ou assistantes sociales, soit ils sont supprimés ou distillés par les inspecteurs (redoublement, RASED) soit leur nombre a diminué drastiquement. Le guide privilégie l’informatique, même s’il n’exclut pas la méthode “papier-crayon” (sic) du maître spécialisé. Or l’informatique repose sur les seules épaules du maître en face d’élèves qui, en CP, sont encore loin d’être autonomes. Le maître multi-cartes MacGyver n’a pas encore été inventé. Il nous semble plus que certain que, sans les aides précitées, avec l’informatique pour seule aide, l’apprentissage de la lecture continuera de s’étaler sur plus d’une année.

À l’attaque du statut et de la liberté pédagogique s’ajoute un cadrage par l’évaluation !

L’administration s’organise pour la grande mise en application des mesures préconisées par toutes les lois Hollande et désormais Macron. Et le contrôle de l’enseignant se met en place sous forme d’accompagnement par l’inspecteur et son équipe qui se reconstitue sur ces nouvelles bases. Cette nouvelle forme d’inspection a pour but d’imposer l’application des mesures gouvernementales et de suivre leur application au plus près du terrain. En ce qui concerne le cadrage de l’enseignant au plan pédagogique, quand le guide du CP, p. 48 stipule “[…] mettre en place des modalités d’apprentissage de la lecture et de l’écriture efficaces. C’est à une telle mobilisation que renvoie l’exigence du 100 % de réussite au CP, [...] L’étude suivie d’une leçon type permettra de le montrer”, il est bien question d’imposer des méthodes appelées “modalités d’apprentissage”. Un rythme d’apprentissage est préconisé. Le texte, page 25, parle de tempo optimal et donne des vitesses moyennes d’acquisition dans un temps donné (deux mois). Sont même détaillés les attendus par période et sont préconisées des évaluations le plus tôt possible. En conséquence, les effets de tout cela sur la grande majorité des enseignants seront : 1) une pression accrue au travers de l’exigence de résultats ; 2) plus de missions donc de responsabilités, donc de travail dû à la remédiation en classe, et aux évaluations de celle-ci ; 3) plus de bazar et de fatigue autant pour les élèves que pour l’enseignant car les élèves ne sont pas autonomes ni en CP, ni en CE1.

Le rôle des CP à 12, taire ce qui se passe dans 86 ?% des écoles qui n’en ont pas !

Dans les 7800 classes de CP dédoublées des REP+ et REP (14 % des écoles), suivre le tempo préconisé sera peut-être possible. Par contre les autres classes de CP à 24, dans la grande majorité (86 % des écoles), vont devoir faire avec des conditions de travail qui empirent, comme dans toutes les autres classes du CP au CM2 : les effectifs continuent d’augmenter ; les classes à double niveaux deviennent la norme ; les inclusions et le nombre de niveaux réels augmentent même dans les classes dites à simple niveau ; et les problématiques comportementales vont croissant compte tenu de la précarité économique qui s’étend en France d’une part, déstabilisant les familles, et de l’appauvrissement de l’aide institutionnelle d’autre part.

Tout est fait pour que les CP à 12 (où les difficultés seront minimisées) focalisent l’attention, pendant que les dizaines de milliers d’autres classes, à commencer par les CP et les CE1 à 24 minimum, vont devoir subir le traitement de choc, numérisé, des difficultés scolaires à l’abri des regards. Les médias feront l’impasse sur la galère du reste des enseignants de CP et donc aussi des autres classes.

Pour une école qui instruise ! Contre une école de la sélection au service de l’économie !

Le chômage n’est pas lié à l’éducation. C’est un problème de partage du temps de travail !

Les nouvelles orientations et missions qui s’accumulent vont dans le sens non pas d’un meilleur enseignement mais d’un tri accru pour les élèves, et de difficultés exponentielles pour les enseignants. Or le capitalisme néolibéral, que Macron veut imposer dans toute la société, repose sur deux béquilles : l’entreprise et la compétition. Inculquer l’esprit d’entreprise, c’est exiger d’un élève qu’il gère ses “compétences” lui-même. Or à sept ans l’enfant se construit et acquiert son autonomie petit à petit. Quant à l’esprit de compétition, l’école a pour mission de l’inculquer au travers du tri exacerbé le plus tôt possible. Et le manque de moyens de remédiation est délibéré dans la mesure où l’équité de traitement de tous les élèves est en voie de suppression avec la compétition généralisée. Ce manque sert désormais au grand tri qui se met en place qui doit servir à orienter tous les élèves, le plus tôt possible dans la direction qu’ils ne choisiront plus librement mais vers laquelle l’État acceptera qu’ils se dirigent. Nous le voyons déjà au niveau des sélections qui se mettent en place au niveau du lycée et qui se poursuivent à l’université. Mais c’est dès l’école primaire que le gouvernement veut mettre en place cette sélection. Car il s’agit d’optimiser les coûts de l’éducation et de transformer celle-ci en fabrique d’employés en fonction de la demande économique. Et soyons sûrs que les gagnants seront les mêmes qu’aujourd’hui.

Marie Contaux


Brèves

23 janvier 2017 - Touche pas à ma ZEP !

Contre la disparition de l’éducation prioritaire en lycée :
“Touche pas ma ZEP !”
Coordination (...)