Réforme Blanquer : “revalorisation de la voie professionnelle” ?

Enseignement professionnel
mardi 18 septembre 2018

Articulée avec la loi “Pour la liberté de choisir son avenir professionnel” votée le 1er août, la réforme Blanquer de l’enseignement professionnel public impose des régressions majeures, en réduisant la part de la taxe d’apprentissage qui le finance, et en organisant sa prise de contrôle par le patronat.

Depuis des années, l’enseignement professionnel public est dans la ligne de mire des gouvernements successifs avec une double finalité : budgétaire (réduire les moyens alloués tant sur le plan humain que matériel) et idéologique (détricoter un enseignement qui a arraché les jeunes issus des milieux populaires à l’emprise du patronat tout en leur donnant une culture générale émancipatrice).

La perte d’un an de formation avec le passage du Bac Pro de quatre à trois ans en 2007 en est peut-être l’exemple le plus significatif.

Aujourd’hui, par le biais de sa réforme, annoncée le 28 mai dernier, de la voie professionnelle, le gouvernement se livre à une nouvelle attaque d’envergure dans ce sens.

Un enseignement au rabais

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Pour le Bac Pro comme pour le CAP, le volume global de formation diminue de manière drastique : de 13 % (par rapport à la grille actuelle “Spécialités de la production”) et de 10 % ( par rapport à la grille actuelle “Spécialités des services”) en Bac Pro ; de 11 % ou 7 % sur les deux ans en CAP (selon que l’on compare avec les grilles actuelles sur 12 ou 14 semaines de stages).

La PSE (Prévention Santé Environnement) disparaît totalement en tant que telle, ses heures étant englobées dans celles de l’enseignement professionnel.

Quant aux volumes complémentaires professeurs, qui permettent des dédoublements, ils ne sont pas même évoqués.

En CAP, c’est le mixage des temps de formation, après celui des publics et des parcours, qui est annoncé. Un même groupe classe accueillerait des jeunes passant leurs épreuves après une année de formation, ou deux, ou trois, selon qu’ils préparent un CAP en un , deux, ou trois ans. Comment construire une progression pédagogique dans ces conditions ? Qui plus est, ces classes regroupent déjà un public de plus en plus spécifique, incluant des élèves relevant du handicap, d’autres en grande difficulté scolaire et parfois quasiment non francophones. Et elles seraient désormais aussi chargées que celles de Bac Pro puisqu’il n’est plus prévu de recrutement à effectif réduit.

Enfin cette réforme se traduit pour les deux diplômes par des horaires hebdomadaires élèves en diminution de 2,5 à 5,5 heures selon les classes et les années concernées. Une façon bien commode de récupérer des postes !

La culture générale sacrifiée

Sans surprise, c’est l’enseignement général qui paie le plus lourd tribut à la déperdition horaire.

En Bac Pro, où il diminue de 13 %, les disciplines les plus impactées sont LV2 (-42 %), Maths/Sciences (-16 %) et Français/HG/EC (-11 %). Encore faut-il préciser qu’en Maths/Sciences et Français/HG/EC une partie non négligeable (128 heures) des heures attribuées est affectée à la “co-intervention” avec les disciplines professionnelles, innovation (!) qui tend à réduire ces matières fondamentales à une fonction strictement utilitaire dans le cadre de la vie professionnelle.

C’est encore pire en CAP, où l’enseignement général diminue de 18 % sur trois ans. Les “grands perdants” sont les Arts Appliqués (-50 %), LV1 (-25 %), Maths/Sciences (-14 %) et Français/HG/EC (-13 %), soit en fait l’ensemble des disciplines d’enseignement général si l’on excepte l’EPS.

Et, là aussi, en Maths/Sciences et en Français/HG/EC, ces heures comprennent un volume conséquent de co-intervention (50 % pour les Maths, 43 % pour le Français) ce qui accroît encore la perte sèche en heures purement disciplinaires.

Petite “cerise sur le gâteau” du CAP, en enseignement professionnel des heures sont fléchées, au détriment des contenus disciplinaires, pour la “réalisation d’un chef d’œuvre” (sic), dont on imagine l’intérêt, pour les formations tertiaires par exemple…

Cette mesure tape-à-l’œil est-elle suffisante pour faire croire à la valorisation de la voie professionnelle que revendique Blanquer ?

En réalité, il s’agit avec la réduction drastique de l’enseignement général en CAP, de former de bons exécutant·e·s, sachant accomplir les tâches qui leur seront attribuées mais démuni·e·s, par manque de connaissances et d’outils d’analyse, face à leurs employeur·se·s et dans la vie sociale.

Une voie professionnelle au service de l’apprentissage et du patronat

En Bac Pro, la mesure phare, c’est la création de secondes à famille de métiers, au prétexte de repousser l’orientation des jeunes, ceux-ci et celles-ci choisissant à l’issue de cette première année leur spécialisation et la voie scolaire ou l’apprentissage pour la poursuite de leur formation. Les familles de métiers seraient une quinzaine (80 filières existent actuellement). À titre d’exemple, l’une d’elles regrouperait GA (Gestion Administration), transport, logistique et sécurité. De tels regroupements impliquent un enseignement largement déprofessionnalisé, tourné moins vers des savoir-faire que vers des savoir-être.

Voilà donc le Bac Pro de nouveau amputé d’un an, le temps dévolu à l’acquisition d’un métier spécifique étant réduit à deux ans. Comment assurer une formation réellement qualifiante en un laps de temps toujours plus restreint ? La conséquence en sera fatalement une dévalorisation du diplôme et la poursuite d’études de ses détenteurs et détentrices s’en trouvera d’autant plus compromise.

En fait, on voit se profiler l’objectif véritable, lié au mixage des parcours et au développement de l’apprentissage : utiliser la voie professionnelle comme antichambre de ce dernier. Après un an, le lycée pro offrira au patronat un “vivier” de jeunes “dégrossi·e·s”, ayant fait la preuve de leur capacité à se mouler sans difficulté dans l’entreprise. Les jeunes choisiront ? Encore faudra-t-il qu’ils trouvent un patron, et c’est donc ce dernier qui finalement fera son choix.

Le lycée pro sera alors considéré comme un pis-aller, conservant dans son giron les laissé·e·s-pour-compte, les “non formaté·e·s”, nouvelle stigmatisation pour des jeunes déjà souvent orienté·e·s par défaut.

Formater une main d’œuvre docile

Pour conclure, cette réforme, bien loin de “viser l’excellence” répond une fois encore à un double dessein.

D’une part, récupérer des postes en diminuant les heures d’enseignement et en regroupant au forceps des formations, fussent-elles de contenu et de durée hétéroclites. Il est clair que les PLP vont largement contribuer à la diminution de 120 000 postes dans la Fonction publique.

Et d’autre part, assurer la promotion de l’apprentissage tout en répondant aux attentes du patronat tant sur le plan du déroulement des formations que sur leur contenu. L’essentiel pour un travailleur ou une travailleuse n’est-il pas d’être formé·e pour travailler ? Avec une culture générale réduite à la portion congrue, c’est la capacité des jeunes à appréhender les réalités du monde qui les entoure qui est visée, ainsi que l’acquisition de savoirs et d’outils nécessaires à une analyse critique. Si “le savoir est une arme”, autant les en priver, pour éviter de leur donner la possibilité de s’en servir, dans la vie professionnelle comme dans la vie sociale.

Couplée avec la fermeture des CIO et le transfert de l’orientation aux régions, il y a fort à craindre que cette réforme rende la formation des jeunes avant tout dépendante des besoins du bassin d’emplois local.

Nous voilà plus loin que jamais de la fonction émancipatrice de la voie professionnelle publique !

Isabelle Petit


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