Une vision rétrograde, une méthode autoritaire

Nouveaux programmes
mardi 18 septembre 2018

2012, 2013, 2016, 2018,... les “nouveaux programmes” et autres “ajustements” se succèdent à une cadence effrénée sans jamais s’enquérir de l’avis des enseignantEs. Les programmes Blanquer, publiés à un mois seulement de la rentrée, sont présentés comme de simples “clarifications et ajustements” pour “prendre en compte les résultats obtenus par la France lors des grandes enquêtes internationales”.

De nouveaux programmes sont mis en place pour la rentrée 2018 : ils concernent le français, les maths et l’enseignement moral et civique. Sur la méthode de travail imposée par le ministère, le calendrier de mise en œuvre de ces “ajustement et clarification” des programmes ne peut que laisser pantois.

Urgence ou mépris des personnels ?

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Le ministère a présenté les projets le 12 juillet au Conseil Supérieur des Programmes où l’ensemble des organisations syndicales (hormis le SNALC, la CGC, le SNUPDEN) ont quitté le conseil la séance pour protester contre “la méthode de travail, l’absence de concertation, de consultation comme la politique autoritaire et la vision idéologique de l’école qui entre en contradiction avec l’école de la confiance ou le pragmatisme prôné dans les médias. Depuis un an la distance entre le discours et la manière de procéder de ce ministère constitue un empêchement à une évolution de l’École qui permettrait d’enrayer les inégalités et de faire réussir tous les élèves. La communauté éducative réclame que l’école ne soit pas l’affaire de partis pris mais l’objet de débats appuyés sur les travaux de la recherche et la concertation avec ceux qui sont directement concernés”.

Ces programmes ont été ensuite publiés au BOEN du 26 juillet pour être applicables à la rentrée 2018. Il devait donc y avoir urgence à revoir les programmes pour mettre ainsi les personnels en situation de passer des vacances studieuses pour adapter leurs cours...

Il convient aussi de rappeler que le “projet de d’ajustement et de clarification des programmes de Sciences des cycle 2, 3, 4” n’a pas pu être présenté au CSP du 12 juillet, le ministère n’ayant pas respecté les délais d’examen des textes. Ce n’est donc que partie remise pour cette partie des programmes.

En mathématiques, privilégier l’écrit

Sur les maths au primaire, la première chose qui frappe, à la lecture des textes, c’est la disparition des repères de progressivité qui indiquaient les progrès attendus au cours du cycle et les exemples de situation, d’activités et de ressources pour l’élève. La suppression des exemples d’activités qui se voulaient être un guide pour les enseignantEs dans les mises en place de situation d’apprentissages ne peut qu’interroger. Quant à la suppression des repères de progressivité, c’est la notion même de cycle qui disparait des textes. Pour le reste, on peut observer peu de changement si ce n’est les préconisations sur l’importance des traces écrites et sur les manipulations qui reprend les recommandations du rapport Villani-Torosian. Pour le CP, les textes antérieurs “repères pour les mathématiques” restent valables avec des “ce que sait faire l’élève” et des “exemples de réussites” associés. On peut noter un alourdissement notable des connaissances et compétences à assimiler au CP. Les nouveaux textes ne clarifient toujours pas la notion de connaissances (savoirs mathématiques) et de compétences (savoir-faire mathématiques) et continuent à les mélanger dans les textes.

En Français, retour au passé

En français, la même suppression des repères de progressivité touche les textes, mais les “connaissances et compétences associées” et les “exemples de situations, d’activités et d’outils pour les élèves” restent présents. Là encore, la disparition des repères marque peu ou prou une disparition des cycles de fait. Si les programmes là aussi changent peu, les modifications du reste sont plus importantes. Dans l’introduction, au cycle 3, la phrase “les élèves affirment leur posture d’auteur et sont amene´s a` réfléchir sur leur intention et sur les différentes stratégies d’écriture” disparait, de même que la pratique de l’écriture d’invention, laissant entendre la prééminence du modèle, de l’imitation. L’orthographe rectifiée disparait du texte (effacement qui marque en creux une certaine vision ministérielle de l’orthographe). Au cycle 2, l’insistance sur l’automaticité de l’encodage et du décodage, la lecture à voix haute laissent entendre une maîtrise de la lecture par la seule syllabisation et sa vérification par la lecture oralisée. Au cycle 3, l’analyse grammaticale classique (COD, COI, compléments circonstanciels) fait son grand retour et s’accompagne de la suppression du prédicat et forcément des notions de compléments de verbes et de compléments de phrases. De même, le ministère programme un revirement sur la conjugaison et les classes grammaticales : alourdissement des temps à apprendre au cycle 2 ; pour le cycle 3, retour du passé simple à toutes les personnes et du plus-que-parfait, ré-alourdissement des classes grammaticales à connaître...

Une visée normative et réactionnaire

Sur l’éducation morale et civique, il s’agit plus ou moins d’un retour à l’instruction civique du siècle dernier, avec, entre autres, la disparition “des exemples de pratiques en classe, à l’école, dans l’établissement”. Le texte met en avant une vision normative de cet enseignement : reconnaître La Marseillaise au CP, apprendre par cœur le premier couplet au CE2, plusieurs couplets au CM1 ; réécriture des finalités avec mise en exergue du respect d’autrui, des valeurs de la République, de la construction d’une culture civique.

Au décryptage de ces “nouveaux” programmes, le lecteur ou la lectrice attentif/ve voit se dessiner la vision rétro-innovatrice que le ministre insuffle dans l’Éducation nationale. Si tout n’est pas explicitement rétrograde, l’ensemble du texte marque un changement important sur l’idée que se fait le ministre et son ministère de l’élève et de son statut : il ne s’agit pas faire émerger unE élève-acteur/trice et de socio-construction des apprentissages avec des recherches, des tâtonnements mais de mettre en œuvre unE élève-apprenantE par béhaviorisme avec des apprentissages par cœur par stimuli-réponse, des contrôles du comportement.

Des objectifs politiques multiples

Les objectif politiques du ministre, en agissant plus ou moins subrepticement, sont multiples :
- instiller dans les personnels enseignants le découragement et la résignation (à quoi bon changer nos pratiques pour que tout soit remis en cause peu de temps après) ;
- jouer l’opinion publique contre les personnels (une réforme de bon sens où tous les parents et grands-parents s’y retrouveront) ;
- se mettre dans la poche tous les laudateurs du “c’était mieux avant” et de la pédagogie rétrograde (les contempteurs de l’orthographe rectifiée, des méthodes actives et modernes).

Il faut aussi relier cette volonté normative du ministre via les instructions officielles au retour des évaluations, la promotion du programme “AGIR”. Sans compter l’affichage ministériel qui passe par les soi-disantes nouveautés sur l’interdiction du portable à l’école, le redoublement et des gimmicks sur la rentrée en musique, les devoirs faits.

Philippe Levet


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