Une nouvelle équipe, un nouveau préfet, un nouveau secrétaire général... Toujours la même préfecture

mercredi 26 septembre 2018

Le 8 juin 2018 à Dijon, capitale des ducs, des caméras de surveillance et des brigades vertes, une délégation est reçue par le “nouveau” secrétaire général de la préfecture. Peu importe son nom, un numéro de série suffirait à le désigner et à l’identifier. Après le numéro 102 vient le 103. La différence tient à la maîtrise plus ou moins parfaite de la concordance des temps et des formules de politesse.

Pour le reste, distribuer des OQTF (obligation de quitter le territoire français) comme des hosties à la fin de la messe à Saint-Nicolas-du-Chardonnet, rien ne change. L’officiant a beau avoir l’onctuosité d’un prélat, il reste un prêtre-soldat de l’État, formé à l’ENA.

Les dossiers présentés en séance sont des échantillons exemplaires de notre monde néo-libéral. Des riches, des pauvres et au milieu des représentants de l’État français maîtres du tri sélectif. Dans la poubelle jaune, les migrants et migrantes recyclables, dans la grise, ceux et celles promis à l’incinération. Les associations présentes autour de la table en sont réduites à mendier, à tendre la main pour que le bon maître prolonge le titre de séjour ou accepte de ne pas séparer un enfant de sa famille. Dans ces associations, quelques membres de collectifs assistent ahuris à ces tractations. Parfois une envie de rire intempestive saisit l’un d’entre eux alors que sont évoquées des histoires de vie que l’on peine à croire. Je me souviens de ce secrétaire général (le numéro 104 ?) indigné par l’utilisation du mot “déportation”. Interdiction d’user d’un lexique que la préfecture désavoue. Certains mots sont interdits de séjour et pas question de déroger à la loi tacitement acceptée qu’un chat ne s’appelle pas un chat mais un petit félin inoffensif et domestiqué. Voilà ce que nous sommes collectivement devenus quand nous nous asseyons à la “table-des-négociations” avec les “décideurs” (aux identités multiples, patrons, ministres, secrétaires d’État, préfets...), des petits félins aux griffes limées, effarouchés par le souffle de l’État-tigre.

Comment faire

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Se pose alors la question du “Comment faire”. Comment faire pour cesser de tendre l’autre joue, comment faire pour échapper au piège tendu par les “instances démocratiques”, par la “gouvernance” ? Combien de temps continuerons-nous de nous asseoir en compagnie de gens qui nous font horreur et qui peuplent nos pires cauchemars depuis des décennies ? Quelle différence entre le zélé serviteur de l’État le 15 juillet 1942, à la veille de la rafle du Vel’d’hiv, et celui d’aujourd’hui ? J’entends déjà les éditorialistes de L’Obs crier au scandale et ceux du Monde pontifier sur ces pauvres hères incapables de faire la différence entre la France de Vichy et celle de Macron. Si, si, nous faisons la différence entre un maréchal et un jeune loup, ex-banquier, nous savons que les Éditions de Minuit ne résistent plus et nous endorment avec un catalogue héritier du nouveau roman et que les poètes préfèrent célébrer le printemps et lire leurs textes dans des écoles plutôt que de publier sur des presses clandestines. Desnos est mort depuis longtemps. Cela, nous le savons et nous savons aussi que les trains ne partent plus vers l’est. Pour autant, devons-nous cesser de penser, quitte à utiliser l’amalgame, celui qui a mauvaise presse et mauvaise réputation, afin d’aller de l’avant, afin d’inventer de nouvelles formes de protestation ? Tant que nous réclamerons l’adoubement de l’État et quêterons la reconnaissance et l’amour de nos ennemis, nous resterons des impuissants et impuissantes utiles à la bonne marche des affaires.

Pour réveiller ma conscience

Pour réveiller ma conscience, j’ai besoin de dire qu’en France, en 2018, on rafle des hommes et des femmes à cinq heures du matin à la sortie d’un squat, que l’on déporte dans des centres de rétention et que l’on expulse et tue légalement sans se salir les mains avec le sang de ses victimes.

Je revendique ce droit de m’emparer des mots et de leur redonner vie. Que les préfectures se posent en gardiennes de la morale sémantique soutenues en douce par des journalistes pusillanimes me fait grincer des dents. Il faut lire Klemperer pour ne pas oublier que la langue est une terre fertile ou un tas de fumier selon qu’elle est parlée par le juste ou manipulée par l’État nazi.

Je ne suis ni syndicaliste, ni militante ,ni humaniste, ni héritière des Lumières, ni rien de ce qui ressemble à une mise en bière quelconque. Depuis deux ans, et parce que dans mon lycée s’est ouverte une classe d’UPE2A (acronyme fumée pour désigner les classes qui accueillent des enfants exilés), j’ai eu le triste privilège de côtoyer les invisibles des préfectures, ceux qui sortent parfois pour inaugurer des casernes de pompiers, enrubannés, décorés, sérieux comme des murs de prison. Les mêmes qui à l’occasion se permettent une blague raciste (hélas, seules les associations autour de la table en profitent et en général se taisent de peur de nuire à ceux et celles qu’elles défendent, erreur fatale), parlent de leurs états d’âme (le secrétaire général 102, soudain triste quand il doit signer un ordre d’expulsion, prend à témoin une assemblée médusée, lui demande de compatir à son malheur) ou prennent la mouche parce qu’un mot les importune et trouble leur conscience mithridatisée.

La France aujourd’hui ressemble au portrait de Dorian Gray. Le visage est lisse, souriant, aimable pendant que derrière le masque, la pourriture s’étend et gangrène tout ce qu’elle touche. Face à cette déréliction fière d’elle-même, théorisée dans les think tanks, qu’avons-nous à opposer ?

Le temps est venu de se poser la question et surtout d’y répondre car, on le sait, Le Portrait de Dorian Gray se termine par la mort du héros éponyme. La rédemption n’est qu’une figure de style...

Sophie Carrouge


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