Retour sur une année de mobilisation dans un lycée parisien

Dossier
mercredi 26 septembre 2018

Dans des conditions difficiles, des AED se mobilisent localement avec succès, comme en témoigne le bilan d’une année de lutte des AED du lycée Lamartine à Paris.

Combat pour le maintien des collègues en Contrat Unique d’Insertion

En tant qu’AED, du fait de la précarité de l’emploi, il est très dur de se mobiliser politiquement. Une forte pression s’exerce sans cesse sur nous, particulièrementpar peur de voir son petit contrat ne pas être renouvelé l’année suivante. Le premier mois d’essai doit se faire sans montrer son bord politique ou syndical. Il faut donc prendre ses marques patiemment et discrètement. 2017 a pourtant démarré avec une première manifestation inter-professionelle le 21 septembre contre la casse du Code du travail puis une manifestation dans la Fonction publique le 10 octobre. Les mouvements sociaux sont des périodes de politisation importantes dans lesquelles les collègues peuvent prendre très vite part aux mobilisations. L’annonce de la suppression de plusieurs CUI dans mon établissement dès octobre a été l’occasion de mener une première lutte sociale d’importance au sein d’une équipe complètement renouvelée par la direction l’année précédente. Pour exiger le maintien de trois postes en vie scolaire, nous avons réussi à mettre tou·te·s les collègues de la cité scolaire (donc collège et lycée) en grève. Ce fut une première expérience riche de solidarité, avec une mobilisation et un soutien d’importance des professeurs qui ont fait circuler une caisse de grève pour les précaires afin que l’argent ne soit pas un facteur de démobilisation. Le lycée a aussi été bloqué par les élèves. Cet ensemble regroupant toutes les composantes de la cité scolaire a clairement eu un impact fort, permettant un rendez-vous au rectorat très rapide. Ce qui a été obtenu fut modeste mais pas insignifiant : une collègue en contrat CUI a été embauchée en tant que AED. Une autre a vu son contrat prolongé de quelques mois. Malheureusement, la dernière personne en CUI s’est vue dégagée très rapidement. Par une auto-organisation à la base, avec une pression forte de la part des personnels de vie scolaire – donc des précaires de l’éducation – pour exiger le maintien de nos collègues, nous avons entraîné une large partie de l’établissement dans cette lutte. Un manque de combativité certain de la part des professeur·e·s au rectorat (et dans la suite ?) n’a pas permis de créer un groupe de lutte solide. Mais cette expérience a néanmoins permis de poser la question sociale au quotidien dans la vie scolaire.

Deuxième séquence avec l’annonce de Parcoursup et la loi ORE

La deuxième séquence s’est ouverte début février. Très vite, des moyens d’actions issus des mobilisations contre la “loi travail” ont pris le devant de la scène : blocages puis tentatives d’occupation des établissements par les lycéen·ne·s. Si dans l’ensemble, au niveau parisien, ces blocages ont permis d’entamer des discussions politiques avec les lycéen·ne·s, ils ont rarement permis de mobiliser largement dans la rue : les manifestations lycéennes et étudiantes, en dehors de la première du mois, n’ont jamais regroupé plus de quelques milliers de personnes dans la capitale.

Alors que nous aurions pu parier sur un second souffle avec l’entrée des étudiant·e·s dans le mouvement, notamment avec l’occupation rapide de grandes facs comme Paris VIII puis Tolbiac,force a été de constater que l’ensemble s’est montré relativement faible numériquement. Plusieurs facteurs peuvent expliquer cet état de fait : une politique calamiteuse des syndicats de l’Éducation nationale, particulièrement du SNES qui a été quasiment absent du terrain des luttes. Une décomposition de l’UNEF, en proie aux querelles internes entre les restes de l’appareil du PS et les Insoumis. Enfin, la crise de l’extrême gauche, avec d’un côté la crise du NPA et la guerre de ses courants qui n’ont pu mener une politique d’intervention commune en direction des lycéen·ne·s et l’affirmation d’une certaine hégémonie de la mouvance autonome dans la jeunesse, hégémonie qui pourtant a montré ses impasses par son manque de perspectives stratégiques.

Parallèlement, à l’échelle locale, cette séquence a permis de maintenir un lien politique avec les collègues, notamment en entraînant une nouvelle fois la vie scolaire dans la grève, ainsi que certain·e·s collèguesdans les manifestations. C’est dans ce cadre que les discussions peuvent être approfondies et que l’on se rend compte de l’intérêt d’avoir sur place, dans le lieu de travail, une section syndicale combative quipourrait constituer une force de propositions et un soutien dans le cadre des blocages lycéens.

La grève SNCF

Pour les militant·e·s, l’espoir de l’entrée dans le conflit des cheminot·e·s ne peut être négligé. Un des derniers bastions du mouvement ouvrier entrant en grève est un facteur qui peut s’avérer décisif dans un mouvement social. Macron en était d’ailleurs très conscient et c’estl’une des raisons pour lesquelles il a décidé de tout faire pour casser ce foyer de quoi ? de lutte ? de résistance ? à l’image de Tatcher et des mineurs anglais en 1984. Avec l’aide des bureaucrates syndicaux et de leur “grève perlée”, une épine du pied lui a été enlevée : pas de grève reconductible, donc un conflit plus long et donc plus éreintant, usant et financièrement difficile pour les cheminot·e·s.

Avec les collègues, peu politisé·e·s et qui rappelons-le sont précaires, la discussion individuellea étérelativement compliquée sur ce sujet : la propagande médiatique a bien fait son sale boulot, et les embêtements causés par les annulations de trains ont fini parproduire leur effet destructeur. De plus, notre section syndicale est restée frileuse, se concentrant largement sur l’impact de l’application de Parcoursup. Dès lors, la discussion individuelle perd petit à petit de sa déjà faible capacité mobilisatrice.

La fin de l’année scolaire et la question des renouvellements des contrats

Sur une équipe de quatre personnes, deux d’entre nous ont apprisà quelques semaines de la fin d’année, que nous ne serions très certainement pas renouvellé·e·s l’année prochaine et qu’il nous fallait dès lors chercher un emploi dans un autre établissement. Si un manque de travail a étéévoqué pour justifier ce choix, sans que pour autant cela n’ait jamais été signalé dans l’année, le fait d’avoir souvent fait grève en a probablement été la cause – même si cette raison n’a évidemment jamais été évoquée. Un rapport de force s’est donc constitué dans un premier temps face au CPE puis dans un second avec le chef d’établissement. La bataille a été menée avec sérieux et persévérancemais la direction n’a cessé de faire traîner les discussions, probablement dans le but de nous décourager. Étant conscient·e·s que seuls trois motifs de non renouvellement de contrats pouvaient justifierune miseà la porte (faute grave, baisse de dotations et donc d’effectifs, être arrivé·e·s au terme des six ans), nous n’avons jamais lâché le morceau, notamment lorsqu’accompagné·e·s par la déléguée syndicale nous avons rencontré le proviseur . Nous avons finalement été renouvellé·e·s ma collègue et moi pour l’année prochaine. Là aussi, par une auto-organisation et une lutte sans faille, nous avons gagné sur nos revendications malgré le handicap que représente la précarité. Cette expérience sera d’ailleurs partagée avec le Collectif des Précaires de l’Éducation nationale.

Dans l’ensemble, le bilan est donc positif car sur l’année, nous avons maintenu un poste et en avons faitrenouveler deux autres pour l’année prochaine. Nous devrions donc avoir une base assez solide pour la suite. En nous auto-organisant à la base, entre collègues précaires, nous avons pu construire une certaine solidarité dans l’équipe, ce qui est très précieux. Un bémol seulement : la section SNES, malgré une certaine bonne volonté de la déléguée mais sans combativité, s’est révélée très molle, voire même réfractaire à nous soutenir ou à mobiliser les profs. Un des enjeux de l’année prochaine sera d’essayer d’impulser une nouvelle dynamique.

Tristan, AED lycée Lamartine, Paris