Dans l’animation, une précarité structurelle

Dossier
mercredi 26 septembre 2018

Dans l’animation socio-culturelle la précarité et le non-statut sont la norme du fonctionnement. Cette situation s’inscrit dans une histoire longue, très liée à ses débuts à celle de l’éducation populaire.

Au XIXe siècle, marqué en France par les révolutions de 1830, 1848 et 1871, naissent trois courants qui pratiquent, chacun à leur façon, une forme d’éducation populaire.

Aux origines de l’éducation populaire : un courant laïque, républicain

Au lendemain de 1830, est fondée l’Association polytechnique, dont l’un des animateurs est Auguste Comte, le philosophe du “positivisme”. En 1848, c’est la création de l’Association philotechnique. En 1866, la célèbre Ligue de l’enseignement est créée par Jean Macé, journaliste républicain. La Commune de Paris décrète des réformes, parmi lesquelles l’enseignement laïque et gratuit, ainsi que l’enseignement professionnel assuré par les travailleurs·euses eux/elles-mêmes.

Dix ans plus tard, Jules Ferry créera l’école républicaine pour soustraire les enfants à l’influence des religieux certes, mais également pour empêcher le mouvement ouvrier d’éduquer ses enfants, comme il l’avait fait en 1871...

Mais aussi un courant de christianisme social

C’est un mouvement interclassiste qui réunit fils de notables et jeunes ouvrier·e·s et paysan·ne·s, et qui se structure autour de la lutte contre la misère et la pauvreté. Il a parfois, notamment sur son versant protestant, rejoint le courant laïque sur sa vision de l’éducation. Par ailleurs, la JOC (Jeunesse Ouvrière Chrétienne) et la JAC (Jeunesse Agricole Chrétienne), fondées en 1925, jouent un rôle important de conscientisation sociale de la jeunesse, notamment dans les zones rurales. Ces mouvements connaissent leur âge d’or dans les années 1960, avant d’entrer en déclin. La JOC est encore active aujourd’hui, sur des bases plutôt progressistes (voir à ce sujet les écrits de Paul Masson).

Et un troisième courant, ouvrier et révolutionnaire

Le mouvement ouvrier français trouve son origine dans les amicales, mutuelles et coopératives créées dans les années 1810-1820, pour contourner l’interdiction des syndicats par la loi Le Chapelier en 1791.

Après que la répression a brisé les reins de la Commune, le mouvement ouvrier reprend véritablement son essor dans les années 1880 et devient une “puissance” qui compte.

Les révolutionnaires se méfient de l’école de la bourgeoisie édifiée par Jules Ferry avec les lois de 1881-1882, et cherchent à préserver une culture et des valeurs propres à la classe ouvrière. Dans les années 1890, les Bourses du travail, créées par les municipalités pour réguler le marché de l’emploi, sont “débordées” par les syndicalistes révolutionnaires qui cherchent à les transformer en bases d’une contre-société prolétarienne, en les dotant de services d’entraide, de bibliothèques, de cours du soir où l’on étudie l’économie, la philosophie, l’histoire. L’éducation est alors conçue comme un prélude à la révolution : “Ce qui manque à l’ouvrier, c’est la science de son malheur”, écrit l’anarchiste Fernand Pelloutier, élu secrétaire de la Fédération des Bourses du travail en 1895.

L’éducation populaire, nouveau secteur d’activité

Dans les années 1920-1930, “l’éducation populaire” devient peu à peu un secteur d’activité à part entière. L’ordonnance du 2 octobre 1943 créé l’agrément “Jeunesse et éducation populaire”. Les associations qui l’obtiennent se placent de fait sous la tutelle de l’État, et peuvent obtenir des subventions. Elles vont fonctionner avec des animateurs/trices aux statuts très divers. C’est le début d’une institutionnalisation qui sera reconduite après la Libération. Sous Vichy, des associations d’éducation populaire ont d’ailleurs été fondées dans la clandestinité – les Francas ainsi que Peuple et Culture (dont le manifeste se propose de “rendre la culture au peuple et le peuple à la culture”), dès 1943 – et, à la Libération, ces jeunes résistant·e·s vont plaider pour le développement d’une éducation politique de masse conçue comme une pédagogie de la démocratie, de manière à prévenir les tentations totalitaires.

En 1959, alors qu’est créé le ministère de la Culture sous la houlette du romancier gaulliste André Malraux, l’éducation populaire reste au sein de Jeunesse et Sports : le nouveau ministère n’a certainement pas pour mission l’émancipation du peuple, mais la création artistique et l’accès aux “œuvres capitales de l’humanité”. Ainsi, par exemple, la pratique du théâtre amateur dépend du ministère de la jeunesse, alors que le théâtre de “création” passe au ministère de la culture.

Une éducation populaire dépolitisée

L’idée de pédagogie de la démocratie est abandonnée par les institutions. Elle se transforme en animation socio-culturelle, rattachée aux loisirs.

C’est dans cette période que le secteur de l’éducation populaire entre dans un “cercle vicieux”.

Tout d’abord, ses militantes et militants obtiennent une reconnaissance de l’État, ce qui entraîne la création de droits et l’allocation de moyens : ainsi, la création des Comités d’entreprises (1946), la loi sur le droit à la formation professionnelle continue (1971), la construction d’infrastructures comme les MJC, et le subventionnement d’associations pour les animer, etc.

Mais tout cela provoque une institutionnalisation et une très forte dépolitisation des actions menées. On doit être diplômé pour pouvoir être animateur ou animatrice ; les dirigeantes et dirigeants des structures s’éloignent socialement des premier·e·s concerné·e·s, qu’ils/elles considèrent désormais comme “leur public”. Les tenants d’un courant militant tentent de résister. L’élan subversif et autogestionnaire de Mai 68 les y aide. En 2007, des acteurs et actrices du secteur crééent “le Pavé” (dissout en 2014) remettant au goût du jour l’éducation populaire émancipatrice (idée des conférences gesticulées, pratique du théâtre de l’opprimé·e...).

Mais le mot a tendance à devenir un mot-clef, à glisser impérativement dans son dossier de demande de subvention.

Ressuscitée, aussitôt aseptisée ? Ce qui est certain, c’est qu’un mot ne suffit pas à changer des pratiques associatives aujourd’hui prisonnières de leur modèle économique et du fonctionnement à court-terme et dépolitisé des financements par appels à projets. C’est l’analyse de F. Lebon dont c’est l’un des champs de recherche.

La disjonction éducation populaire animation socio-éducative

Logique de marché, mise en concurrence des associations, nous sommes bien loin des aspirations initiales des trois “courants” porteurs de l’éducation populaire, pourtant elles existent bien partout où on mène une action en faveur de l’émancipation, du développement de la puissance d’agir et de la transformation sociale : dans les syndicats, dans les arts, dans les structures éducatives qui mettent en œuvre des pédagogies alternatives, dans les entreprises qui fonctionnent en autogestion, dans le travail social quand il n’est pas conçu comme un travail de contrôle social. On peut sans doute dire que les “nuits debout” de 2016 ont été de grands moments d’éducation populaire.

Mais aujourd’hui, qu’en est-il des milliers d’animateurs et animatrices qui travaillent dans les écoles, dans les centres sociaux et culturels, au sein d’associations diverses : salarié·e·s souvent très précaires relevant de “l’éducation populaire” dont nous avons dressé un court historique ?

Le mouvement de professionnalisation commence au milieu des années 1960, avec la disjonction entre éducation populaire et animation socio-éducative (premier diplôme d’État concernant l’éducation populaire en 1965), puis la création d’une convention collective spécifique à l’animation, revue en 1989, avec aussi la création-certification du BAFA en 1973 pour l’encadrement dans les centres de vacances et activités périscolaires (50 ?000 délivrés par an ! )

Un métier sans statut

Il s’agit d’une profession dite “de passage”, marquée par des niveaux d’études très variés (majoritairement le bac), des conditions d’exercice très disparates. Une évaluation Unedic de 1990 (!) y comptabilise plus de 350 ?000 salarié·e·s, avec une majorité de femmes, et de jeunes (moyenne d’âge de 30/40 ans pour les professeurs), travaillant pour moitié dans un établissement public mais dont l’employeur est une association pour 90 ?% d’entre eux/elles. La précarité de l’emploi (CDD, vacation pour moitié), temps partiel segmenté, salaires peu élevés (entre 600 et 1100 euros mensuels avec un taux horaire au SMIC) sont des éléments tristement unifiants de cette profession : l’animation fonctionnerait comme une variable d’ajustement au chômage, comme le montre F. Lebon dans son ouvrage Devenir animateur, une entreprise d’éducation morale (2007).

L’historienne F. Tétard dans L’introuvable statut d’animateur (2000) souligne que : “l’animateur a été tour à tour militant, indemnisé, temporaire, vacataire, bénévole, permanent, professionnel... il est d’ailleurs peut être encore tout cela à la fois”. En effet, les “voiles” de l’éducation populaire, de l’apprentissage, de la “citoyenneté” n’occultent-ils pas des formes de travail invisible, gratuit ? Cela est manifeste avec les textes impulsés dès 1986 concernant le “volontariat”, “l’engagement des jeunes au service des autres”, idée largement promue, voire imposée par le gouvernement Macron.

L’organisation difficile des salarié·e·s

Ce “statut” intermédiaire entre bénévolat et emploi, aux frontières d’un travail mal reconnu et d’un militantisme non problématisé, sont des éléments qui ne permettent pas la construction, l’organisation d’un “groupe professionnel” à proprement parler : “une zone de vulnérabilité associant précarité et fragilité du lien social, zone intermédiaire située entre intégration et désaffiliation” selon R. Castel.

La question de l’organisation, de la syndicalisation dans ce secteur, reste posée au regard de l’atomisation des salarié·e·s, au sein des structures. L’engagement des animateurs et animatrices dans des dynamiques relevant véritablement de l’éducation populaire, donc de transformation du monde, de contestation de systèmes verticaux et coercitifs, d’émancipation passe probablement par un processus revendicatif unifiant débouchant sur un véritable statut. Tout reste à faire !

E. L.

L’animation socioculturelle en quelques chiffres

En 2014, le secteur de l’animation employait 425 000 salarié·e·s. On distingue les animateurs/trices bénévoles et volontaires, les animateurs/trices occasionnel·le·s et les animateurs/trices professionnel·le·s.

71 % des personnels sont des femmes. 40 % des animateurs/trices professionnel·le·s sont en CDD ou vacataires. La majorité des salaires est inférieure à 1180 € par mois.

Données extraites du rapport de J. De Carlos, membre CGT du Conseil supérieur de la Fonction publique territoriale, mai 2016.