La révolution syrienne, celle du Rojava, bilans et soutiens (2nde partie)

mardi 2 octobre 2018

Nous continuons la publication de l’étude de Claude Marill sur le Rojava commencée dans notre numéro de juin 2018.

Les manœuvres de Bachar

Bachar al-Assad comprendra le danger mortel que représente pour lui et son régime l’unité réalisée entre Arabes et Kurdes. Il cédera sur l’essentiel des revendications populaires kurdes : l’autonomie de l’ouest du Kurdistan syrien (le Rojava) et la nationalité syrienne pour les dizaines de milliers de bidouns.

Retour du PKK et répression

Le champ est alors libre pour que le PKK/PYD en accord tacite avec le régime contrôle la région. En avril 2011, Saleh Muslin, leader du PYD, venu des monts de Qandil avec un millier de combattant·e·s, pratiquera des assassinats ciblés dont, le 7 octobre 2011, celui de Mashaal Tammo fondateur du “Parti du futur” et coordinateur des comités locaux.

Sans faire mystère de sa stratégie habituelle de division, le régime retirera ses forces de sécurité des régions kurdes du nord pour laisser place à celles du PKK/PYD. Celles-ci feront la chasse aux militant·e·s de l’ASL et arrêteront les déserteurs de l’armée syrienne pour les livrer à Damas. Les autres partis kurdes (ils sont au nombre de 16), d’idéologie bourgeoise, placés sous l’autorité de Barzani, dépourvus de forces armées, seront rapidement écartés. Le PYD affirmera son hégémonie politique et militaire (YPG), en bonne intelligence avec le régime fasciste , et se redéploiera jusqu’à Afrin.

La contre révolution est déjà à l’œuvre !

Siège de Kobané/Aïn Al Arab : révélateur stratégique

À l’occasion de ce siège, il y eut enfin la prise de conscience que la guerre en Syrie sévissait avec une intensité insoutenable mais la propagande distillée par tous les impérialismes confondus, amplement relayée par le PKK/PYD et le régime, puis reprise sur l’ensemble de l’éventail politique de l’extrêmengauche à l’extrême droite, fit que la focale se porta sur le site de guerre de Kobané au point d’occulter celui pourtant à la fois antérieur et concomitant d’Alep-Est. Cet éclairage spécieux donne à penser que la violence exercée par Daesh exonérerait celle imposée à l’ensemble du peuple syrien par le régime, victime d’une violence tout aussi insoutenable. La nocivité du régime de Bachar responsable de plus de 90 % des pertes civiles syriennes est passée ainsi sous silence, voire devient acceptable.

Le deuxième constat, explicitement exprimé, fut que l’État turc favorisa l’offensive djihadiste contre le peuple de Kobané. Dans le même temps le choix de l’impérialisme américain et des occidentaux est de soutenir les YPG/YPJ en les dotant d’armes réellement opérationnelles et de leur assurer une couverture aérienne pour faire pièce aux offensives des forces assaillantes, déterminante sur ce type de théâtre de guerre. Daesh battu à Kobané, le succès de cette alliance entre le PYD et les forces de l’OTAN se poursuivra avec efficacité à Rakka et Deir Ez-Zor où les drapeaux des YPG/YPJ flotteront à côté du portrait géant d’Öcalan sur les ruines de ces cités reprises à Daesh.

Siège d’Afrin

Moins efficace fut la résistance à Afrin, ville à son tour assiégée par la soldatesque coloniale turque inquiète de l’importance stratégique prise par les YPG/YPJ. Les militant·e·s attaché·e·s à la cause du PKK/PYD qui ont observé un silence significatif lors des sièges pourtant atroces subis par les populations civiles syriennes insurgées ont pris, haut et fort, fait et cause pour les populations de Kobané puis d’Afrin.

Cette soudaine prise de conscience, certes en cette circonstance justifiée, semble être révélatrice d’un ostracisme du peuple syrien en son entier si caricatural que nous serions enclins à penser que ces partis-pris militants ne relèvent plus de la réflexion , de l’analyse qui s’élaborerait à partir de la réalité des faits, ou du matériau historique existant mais d’un a priori induit par un “formatage idéologique” d’appareil.

Il a été pourtant clairement admis que dans le cas du siège de Kobané les YPG/YPJ très engagé·e·s dans le combat contre Daesh, ne purent se défaire de leurs ennemis qu’avec l’aide directe et active de l’aviation de l’OTAN, mais aussi, à partir du 4 octobre 2014, de l’intervention militaire de l’ASL engagée à hauteur de 1300 combattants. Ces faits sont systématiquement occultés.

Dans les enclaves kurdes des territoires dits du Rojava, bien que âprement défendu par ces mêmes YPG/YPJ, le siège d’Afrin, au regard des autres sièges des villes syriennes, devait, avec l’accord de l’impérialisme russe et grâce à la passivité des autres impérialismes, tomber rapidement. L’armée turque appuyée en cette occasion par des katibas, à majorité turkmènes, affidées de l’ASL, a pu chasser d’Afrin les combattant·e·s privé·e·s de l’atout majeur que représente une défense aérienne active et offensive. Sévère retour de bâton.

IL est à noter que ces katibas de l’ASL ont été condamnées sévèrement par toutes les instances politiques des conseils révolutionnaires syriens de l’intérieur comme de ceux de l’exil lors de la conférence du 20 janvier 2018 à Paris.

Le Rojava, son économie : est-ce la voie du socialisme ?

L’économie du Rojava semble être rapidement travestie par cette même mouvance militante séduite par l’expérience mise en œuvre par le PKK/PYD. Mais qu’en est-il ?

Öcalan considère aujourd’hui dans son contrat social que la confrontation de classes est subordonnée aux questions ethniques, religieuses et à l’oppression du kurde dans le contexte du pouvoir colonial turc.

La question épineuse du renversement du système capitaliste est éludé. L’opposition n’est plus entre exploiteurs et exploités mais entre collaborateurs avec l’État turc et patriotes kurdes engagés dans un combat émancipateur sans que soit posée la question de qui doit détenir les moyens de production. À cette question Asya Abdullah co-présidente du PYD répond : “en principe nous protégeons la propriété privée” mais elle ajoute : “toutefois la propriété du peuple est la propriété du peuple et il la protège”.

Cette réponse alambiquée traduit le flou du projet politique.

Dans les faits le PKK protège et garantit l’économie des propriétaires fonciers qui possèdent 20 % des meilleures terres cultivées et dominent le marché du blé et de la production de l’huile d’olive. Ainsi les petits paysan·ne·s organisé·e·s en coopératives d’économie mixte d’État, tout comme le prolétariat, sont respectueux/euses d’une coexistence pacifique avec les possédants.

Ce type de compromis conduira le PYD à participer à la cogestion d’une cimenterie appartenant au groupe Lafarge lequel traitera ses marchés avec Daesh !! Collaboration pour laquelle le cimentier est aujourd’hui poursuivi par la justice française.

Ces positions de politique économique non définies feront que le PKK/PYD bénéficiera de la sympathie et du soutien de secteurs libéraux ainsi que de la gauche et de l’extrême gauche.

La place de la femme dans les structures du pouvoir au Rojava

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Autre sujet d’engouement pour le soutien apporté à l’expérience au Rojava : la place de la femme dans cette nouvelle société révolutionnaire.

L’abandon par Öcalan, dans les années 90, de l’analyse marxiste de transformation de la société divisée en classes par la lutte du prolétariat contre sa classe exploiteuse et dominante, eut pour conséquence stratégique de substituer au prolétariat, sujet révolutionnaire de l’histoire, la femme en tant que catégorie sexuée. À ce titre, elle est désormais inscrite dans ce rôle historique.

Öcalan s’inspirera des écrits de F. Engels “Origine de la famille, de la propriété privée et de l’État”... mais fera abstraction des bases matérielles de la pensée d’Engels.

Pour Engels, la division du travail produite par l’élaboration de la société divisée en classes au cours de l’histoire de l’humanité, fera que la femme sera attachée à des activités supposées inférieures.

Pour Engels l’oppression de la femme est déterminée par sa place sociale dans le système patriarcal, lequel relève d’une construction et d’une représentation historique mais néanmoins subjective qui “légitime” la domination de l’homme dans le système capitaliste afin de favoriser par voie d’héritage, l’accumulation du capital.

Cette réalité s’accompagne de la surexploitation objective et matérielle de la femme prolétaire dans le processus de production capitaliste .

Le détournement de la pensée d’Engels par Öcalan qui abandonne l’analyse matérialiste de l’histoire le conduira à une “essentialisation” de la femme kurde héritière de son passé “préhistorique”, matriarcal, qui remonterait au néolithique “la femme déesse de la création”. Il réintroduit l’attachement du peuple kurde au namus “l’honneur” qui confère à la femme un rôle porteur d‘éthique, de valeurs sociales, de dépassement de soi, de sacrifices ! Et… d’action.

Le Serhildan

Ainsi magnifiées elles occuperont une place centrale lors des affrontements de l’intifada kurde, le Serhildan, mouvement populaire de masse opposé au pouvoir colonial turc. Cet élan insurrectionnel connut un tel engagement chez les femmes que les commandants du PKK, craignant de perdre leur pouvoir, exécutèrent de jeunes femmes manifestement trop émancipées faisant preuve d’autorité dans la dynamique des combats.

La femme doit tenir son rang de sujet de l’histoire

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Le statut de la femme est certes valorisé mais oblige que celle-ci soit à la mesure des exigences attendues.

Selon Mehmet Akar, la combattante kurde, exemplaire, pousse jusqu’au sacrifice son propre destin (siège de Kobané) “le soir où le front-est de la ville de Kobané est tombé, notre commandante nous a rassemblées et nous a tenu des propos que je n’oublierai jamais [...] après ce court discours, l’enfer de la guerre continua toute la nuit, une autre jeune commandante, Arin Mirkan, marcha sur les positions de Daesh et se fait exploser” ou encore “camarades ici sur cette dernière ligne de défense, si nos camarades hommes perdent, ils perdent la lutte pour la liberté mais pour nous les femmes, la lutte est encore plus précieuse, car en plus de toutes ces pertes, nous perdront nôtre cause sacrée, la cause de la femme kurde, la cause que l’humanité a mis aujourd’hui sur nos épaules, nous nous devons de la défendre jusqu’à notre dernière goutte de sang” ( Émancipation juin 2015).

Le sacrifice messianique de la femme kurde combattante pour son peuple, mais au-delà pour l’humanité entière, appelle celle-ci à une abnégation inconditionnelle, quasi mystique, qui la situe sur un terrain paroxystique de responsabilité.Tel le sacrifice d’Arin Mirkan.

Serait-ce le prix à payer pour qu’enfin l’égalité des sexes advienne ?

Le culte de la personnalité d’Öcalan (OnderLik) fortement prégnant dans la culture révolutionnaire du Rojava et au Kurdistan sous contrôle du PKK, exerce une influence constante subliminale paternelle. L’ubiquité du regard d’Öcalan semble envahir l’imaginaire féminin et en toute occasion son omniprésence s’impose. Ainsi à peine la ville de Rakka aura-t-elle été reprise que les YPJ, massivement regroupées au centre de la cité, prendront la pose sous l’immense portrait d’Öcalan.

Éloignons nous de l’animal, éloignons nous de la sexualité” (Wilhem Reich)

Ce philosophe marxiste raille tous les oppresseurs et obscurantistes en leur prêtant la devise ci-dessus écrite. Wilhem Reich aurait pu l’appliquer aux YPG/YPJ dont la stricte observance des mœurs se vit dans leurs rangs. La frustration sexuelle permet de transcender l’élan vital vers la prouesse militaire voire “l’amour” pour le père inaccessible et protecteur.

Ainsi Tom Anderson et Elisa Egret observent ( Émancipation nov. 2017) “cette constante au sein du mouvement des femmes est particulièrement frappante, lorsque d’un côté elles déclarent lutter pour l’auto-organisation des femmes, et de l’autre disent que leurs idées viennent d’Öcalan”.

Autre citation d’un militant anarchiste : “cependant le mouvement des femmes kurdes doit apprendre davantage du féminisme moderne, spécialement en ce qui concerne l’individualité et la liberté sexuelle. Il existe une répression sociale en ce domaine”.

Certes la tension de guerre permanente oblige à une inflexion maximale libidinale, mais la société kurde libérée du Rojava semble en l’occurrence bien normée et corsetée selon des valeurs traditionnelles.

Quel devenir ?

La parité homme/femme strictement observée dans toutes les instances élues en termes de démocratie directe de la cité, ainsi que dans les instances des directions politiques pourraient-elles conférer à la femme une opportunité historique d’émancipation d’égalité des droits ?

Cela semble illusoire dans un contexte de culte de la personnalité et dans un contexte social et économique où la femme n’échappe pas aux rapports d’exploitation et d’oppression que génère un processus de production capitaliste non remis clairement en cause... Quant à la femme “essentialisée” par l’historicité réinventée et imaginée par Öcalan cela ne pourra peser qu’en négatif sur son destin.

Pour autant il serait présomptueux de préjuger de la combativité de la femme au Rojava. Son exercice de prises de responsabilités sociales et politiques pourrait accentuer un processus de mise en cause de la bureaucratie du PKK et du patriarcat.

Anti-islamisme ou anti-fascisme ?

Yassin al-Hadj Saleh aura beaucoup écrit sur le sujet de la nature fasciste du régime des Assad. Le peuple syrien quant à lui en aura payé le prix au-delà du dicible. Pour autant l’opinion occidentale continue à entretenir un rapport distancié, voire distrait, avec ce que subit ce peuple tant il paraîtrait étranger, autre, et promis au destin de guerres intestines, intrinsèque à sa nature “autodestructrice”. Ce regard raciste, n’aura en rien été dessillé par les organisations politiques participant du mouvement ouvrier. Celles-ci resteront quasiment muettes lors du soulèvement de Deraa en mars 2011 puis lors de l’embrassement de tout un peuple, mais connaîtront un sursaut militant pour créer les comités anti-guerre au sein desquels le sujet de la guerre en Syrie demeurait tabou…

L’impérialisme ne se déclinait qu’au singulier (anti-américain) et aucun soupçon critique ne fut perçu à l’égard de l’impérialisme russe pourtant d’ une férocité ravageuse appliquée aux populations civiles syriennes telle qu’elle le fut auprès du peuple tchétchène lors de sa précédente guerre de 1994 aux années 2000. Nos militant.e.s anti-capitalistes, anti-fascistes seront séduit.e.s par le miroir réfléchissant l’image narcissique ethnocentrée que leur tendra Öcalan dans lequel ils/elles percevront leurs propres sujets d’engagement : la lutte contre l’islamisme, la défense de l’idéal de laïcité, l’idéal des droits entre les sexes, l’esprit de démocratie directe... thématiques récurrentes sans cesse ressassées. Quant à Bachar al-Assad il tendra le sien tout aussi séduisant et à double facettes : celle du couple présidentiel moderne “laïque” et lissé à Oxford, puis cette focale sur son “combat” contre l’hydre hideuse islamique.

Les sphères militantes de gauche, d’extrême gauche se joindront dans un même élan national à celle de droite et d’extrême droite dans un soutien tacite ou déclaré à Bachar al-Assad mais aussi au PKK/ PYD/YPG/YPJ avec une empathie militante franche et entière.

Nous observons une consternante confusion où les forces réactionnaires déclarées se mêlent à celles qui prétendent les combattre, et ce dans un même élan, contre d’autres forces obscurantistes dites islamistes... serions-nous devenu.e.s oublieux que ce sont les intérêts économiques qui causent les guerres impérialistes lesquelles génèrent l’obscurantisme et non l’inverse ?

Notre seul viatique militant est de soutenir le peuple syrien contre un régime fasciste et d’exiger avec force le retrait de toutes les forces impérialistes et étrangères de ce pays ravagé par la guerre.

Nous observons désormais cette étrange réalité où le PKK/PYD/YPG/YPJ servent, dans l’entité que représentent les Forces démocratiques syriennes (FDS), coalition à dominante YPG, de forces supplétives à celles de l’OTAN. En ces circonstances les forces impérialistes françaises qui se battent aux côtés des FDS font dire à la militante YPJ, Klara, “que le courage du soldat français auquel elle manifeste grande sympathie, est supérieur à celui du soldat américain” (Le Monde du 9 05 2018). Le but de ces opérations serait d’en finir avec Daech. Rien n’est moins évident ! Dans ce contexte le régime fasciste de Bachar se reconstruit, Daesh se redéploie et se réinscrit sur d’autres territoires et Tahrir Al Cham (Al-Nosra/Al-Qaida ) prospère.

Patrice Franceschi, écrivain et idéologue nationaliste bourgeois, thuriféraire du PKK se félicite  : “pendant trois ans soldats français et combattants kurdes ont lutté côte à côte contre les djihadistes et ils ont vaincus ensemble” ( Le Monde, 28 02 2018 ).

Quant au président Macron, il saisit l’opportunité de renforcer l’alliance des forces françaises avec celles des FDS à Manbij où il a dépêché 50 commandos supplémentaires pour affirmer et capitaliser l’engagement de la “France” sur le terrain.

Demeure, il est vrai, l’héritage stalinien qui contribue à la perte de conscience de classe internationaliste au profit d’une haine de classe sans principes et cynique. Mais aussi le conservatisme d’appareil et la peur de l’élan révolutionnaire lesquels ont participé à l’effondrement de notre indépendance politique de classe au profit d’une idéologie ethnocentrée, nationaliste, tendanciellement raciste.

Ces réalités expliqueraient notre abandon du peuple syrien en révolution contre un régime prédateur et fasciste déclaré... et notre soutien à une pseudo-révolution au Rojava conduite par un appareil politique opportuniste versatile, sans principes et dont l’habillage idéologique permet toutes les interprétations et séductions.

Après sept ans de luttes accablantes le peuple syrien poursuit son combat et c’est avec lui que nous devons nous mobiliser !

Claude Marill


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