Chroniques des temps consensuels

Culture
lundi 8 octobre 2018

Ces Chroniques ont été écrites de 1996 à 2005 pour un quotidien brésilien, La Folha de Sao Paulo. Ce qui frappe dès le début de la lecture c’est leur actualité malgré le décalage de plus d’’une décade.

Non seulement par coïncidence, hasards de l’histoire comme pour La Tête et le Ventre lié au mouvement de 95, ou à propos d’élections, dans D’un mois de mai à l’autre, mais du fait même de la liberté et de la pénétration de l’analyse, à revers du consensus libéral qui n’a fait que se renforcer, s’opacifier depuis.

Le consensus : machine de pouvoir

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Jacques Rancière en rappelle la teneur dans sa préface : “Ce que veut dire consensus ce n’est pas l’accord des gens entre eux mais l’accord du sens avec le sens : l’accord entre un régime sensible de représentation des choses et un mode d’interprétation de leur sens. Le consensus est une machine de pouvoir pour autant qu’il est une machine de vision. Il prétend constater seulement ce que tous peuvent voir en ajustant deux propositions sur l’état du monde : l’une dit que nous sommes en paix, l’autre énonce la condition de cette paix : la reconnaissance qu’il n’y a que ce qu’il y a” et il complète cette définition à propos de la cécité gouvernementale face aux mouvements sociaux dans La Tête et le Ventre  : “si l’explication est sans effet sur les ventres ignorants, c’est parce qu’ils l’ont très bien comprise et ne la trouvent pas convaincante, en bref parce qu’ils ne sont pas des ventres ignorants mais des têtes intelligentes. Cette hypothèse désastreuse pour les gouvernants fonde ce qu’il y a proprement lieu d’appeler la politique”.

C’est à peu près dans les mêmes termes qu’Harold Bernat (1) en 2017 décrit le mécanisme du libéralisme actuel qu’il apparente au simulacre. Inutile de chercher à comprendre, dit-on aux citoyenNEs, ces mesures, ces réformes, sont la seule réponse possible à ce qu’il y a. Et il montre que ce leurre date d’un bon nombre d’années et que Macron n’en est pas la cause mais l’effet : “La construction du simulacre philosophique Macron n’est pas idéologique mais stratégique. Plus le coefficient de réalité s’évapore, moins la réflexion pèse, plus il devient essentiel de conjurer cette disparition par des simulacres... le simulacre philosophique. Macron est une atteinte mortelle à la réalité du travail philosophique et au-delà de toute forme de sérieux intellectuel. Il ne s’agit plus simplement d’une atteinte idéologique mais d’une destruction pure et simple”.

La négation du politique

Première conséquence de ce consensus : l’évacuation du poli rejoint Rancière quant à la négation systématique de la conflictualité qui même quand celle-ci crève les yeux comme dans le mouvement actuel est clamée par le pouvoir. “Nous retrouvons-là, dit Bernat, la logique de la marche forcée vers le neutre. Celui qui avance des arguments conflictuels, qui exprime une dissonance, une contradiction subjective, apporte une charge d’affects politiques qui vous contraint à vous situer. Partial il ne joue pas le jeu de la manipulation émotionnelle et du chantage affectif”.

À la place du politique, confirme Rancière, on a privilégié le pathétique “humanitaire” sur fond d’éthnicisme comme en Bosnie (dans Borges à Sarajevo) – le leurre se jouant sur le sens de “peuple” – dont on feint de prendre en compte le “ventre” en refusant la “tête” – ainsi rectifié par le philosophe : “La démocratie ce n’est pas seulement le pouvoir du peuple .C’est le pouvoir d’un certain type de peuple : un peuple inventé tout exprès pour congédier le pouvoir de la naissance et celui qui s’offre tout naturellement à lui succéder, le pouvoir de la richesse ; un peuple qui affirme en deçà des différences de naissance la simple contingence d’être né en un tel lieu et non en un tel autre, un peuple qui oppose aux douteuses divisions de la nature les découpages abstraits du territoire [...] et s’attache à la construction d’un monde commun sur cette seule contingence”.

La “bataille de l’opinion”

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À partir de cette guerre contestée c’est toute l’ingérence humanitaire, substitut des guerres passées, qui se trouve mise en cause, faussant les objectifs des conflits, et rappelant les débats autour de guerre juste et injuste au XIXe siècle : “La guerre humanitaire c’est la continuation de la suppression du politique… [celle] de l’autorésolution des populations”, celle “de la guerre des pauvres” pour une autre distribution des richesses (2).

Cette orientation d’une pensée anesthésiée qu’on suppose unanime se fait grâce à la fabrication de l’information, celle des “évènements” se substituant aux luttes et résistances anonymes tant individuelles que collectives. C’est autour de ce système, avec l’aide des puissants média, que se construit la fameuse notion de “la bataille de l’opinion” façonnée de toutes pièces (voir ma chronique 331 sur ce thème, Volume 7 des Chroniques de la Flèche d’Or , en cours).

De même on dirigera la “fureur argumentative”, maigre artefact des luttes politiques abandonnées – soulageante mais impuissante – non sur les injustices du présent mais sur les crimes du passé. Le philosophe n’hésite pas à ce propos à exercer sa sagacité sur le problème on ne peut plus consensuel et intouchable de la Shoah non pour contester la réalité de celle-ci mais son instrumentalisation, précisant bien que “connaître le passé n’est pas se prémunir contre l’avenir”. Et que “la querelle de l’holocauste est aussi le deuil de la pensée révolutionnaire”, substituant à la “grande promesse” du changement à construire la fixation sur “un passé immémorial”.

Contre le confort individualiste…

Ce brouillage du politique par le pathos participe de la confusion du privé et du public illustrée joliment par la critique des “cafés-philos” et des best-sellers philosophiques ( La Philosophie dans la salle de bains ) qui “oppose[nt] la philosophie vivante, celle avec laquelle chacun peut aborder les problèmes de sa vie concrète à la philosophie universitaire, celle qu’on enseigne comme professeur ou qu’on étudie pour devenir professeur à son tour”. Ces vrais problèmes sont ceux qu’il rencontre dans son quotidien “dès lors qu’il a laissé aux spécialistes le souci des affaires de la justice et de la liberté [...] Il lui sera loisible de trouver chez Epicure les moyens de résister aux soucis d’argent, chez Montaigne ceux de supporter ses problèmes sexuels et chez Schopenhauer l’arme pour affronter ses déceptions amoureuses”. Changer la vie individuelle, avec l’aide de la philosophie, a remplacé lutter pour une société plus juste. Cette manière de changer la vie est-elle vraiment ce qui est requis à l’heure où chacunE de nous est priéE de chasser la sinistrose et d’apporter sa contribution enthousiaste à la vie nouvelle du cybermarché, de l’euro et des fusions grandioses, entre géants de la communication planétaire.

Là est le fond du problème : les partisans de la « philosophie dans la vie » veulent avoir à la fois l’ivresse de parcourir sur le char platonicien le ciel rayonnant des idées et la tiédeur du confort de la pensée et du corps dans les plus petites choses de la vie, Socrate mourant à la vie de l’opinion et à un bon mélangeur d’eau”. Cette ironie salubre à l’égard d’une quête du bonheur et de vérité sans effort fait écho à l’exigence de Bernat : “Bien plus que de viser le bonheur […] le politique doit déployer le cadre qui permettra à chacun de trouver sa voie, de devenir maître de son destin, d’exercer sa liberté et de pouvoir choisir sa vie. C’est avec cette promesse d’émancipation que le politique doit renouer”.

… L’exigence de la pensée

À ce confort illusoire Jacques Rancière oppose dans L’héritage difficile de Michel Foucault la complexité et l’exigence de la pensée de celui-ci, dont il montre qu’il n’a jamais prétendu donner des leçons à quiconque, malgré ses engagements dans le siècle et ses réponses aux interviewes sur tel ou tel sujet “d’actualité”  : “Toutes ses réponses nous le sentons bien sont autant de leurres qui réintroduisent une place de maître que son travail même avait ruinée. Il en va de même de toutes ces rationalisations qui tirent de ses écrits le principe de la révolution queer, de l’émancipation des multitudes, ou d’une nouvelle éthique de l’individu. Il n’y a pas de pensée de Foucault qui fonde une politique ou une éthique nouvelle.

Il y a des livres qui font effet dans la mesure où ils ne nous disent pas ce que nous devons en faire. Les embaumeurs auront du mal”.

C’est, nous l’avons vu à propos d’En quel Temps vivons-nous, l’appréciation qu’en toute modestie Jacques Rancière porte sur sa propre œuvre.

Il reste que les lumières iconoclastes de celle-ci en ces temps confus mais combatifs nous évite la désespérance et la tentation de la paresse.

Marie-Claire Calmus

  • u Jacques Rancière, Chroniques des temps consensuels , éditions du Seuil, Collection Points 836, novembre 2017, 272 p., 8,30 €.

À commander à l’EDMP (8, impasse Crozatier, Paris 12e, 01 44 68 04 18, didier.mainchin@gmail.com).

(1) Harold Bernat, Le néant et le politique , éditions L’Échappée, 2017.

(2) Florent Guénard, La Démocratie universelle , Éditions du Seuil, 2016.