Une carte postale de Saint-Beauzély

jeudi 18 octobre 2018

À celles et ceux qui n’ont pas pu venir à la Semaine 2018, cette longue “carte postale”, pour vous, ami·e·s de l’Émancipation, ne la ratez pas en 2019 !

Été 2018, on commence l’été avec la “Semaine d’Émancipation”, qui se tient chaque année depuis 1956. Du 7 au 15 juillet 2018, elle s’est tenue à Saint-Beauzély, magnifique village de l’Aveyron, magnifique moment de rencontres, d’amitié, de débats, une véritable respiration !

Il s’agit d’une forme de récit rédigé à partir de notes personnelles, éparses, rien d’exhaustif, comme une trace vers des ami·e·s !

L’international

Le lundi, cela commence par l’international, introduit par Pierre Stambul qui dénonce de manière étayée les “soudards au pouvoir”, Trump en tête, un monde des “camps” où l’immense majorité des populations n’a pas de droits et la lourde responsabilité de l’Europe qui “sous-traite” à la Lybie sa politique de refus de l’accueil des exilé·e·s : on remet des êtres humains à leurs tortionnaires, les viols de femmes font partie du système. Cette question fait basculer l’Europe vers l’extrême droite, malgré une minorité militante active qui s’élargit. Et puis il y a la Palestine où Gaza est une sorte de camp de deux millions de personnes, un gigantesque laboratoire de la torture, où l’apartheid s’amplifie, à cela ajoutons le “néo-colonialisme”, l’impérialisme russe (Pavleski est enfermé depuis un an, les budgets militaires vont croissant), le “terrorisme” où le religieux est instrumenté par le capitalisme...

En France, plus de huit millions de “post coloniaux” subissent la ségrégation, on peut parler d’un racisme d’État. Les révolutions arabes porteuses d’espoir ont été tuées, le modèle dominant, féodal, soutenu par les impérialismes est celui du roi d’Arabie Saoudite. Tout cela renvoie à un effondrement de la sociale-démocratie, un abîme s’ouvre qui n’est pas sans rappeler Munich.

On fait quoi ? Quels espaces d’organisation, quels soutiens internationalistes existent ? Comment les construire ?

Il y a bien sûr des initiatives :

  • comme le BDS à faire vivre,
  • comme les campagnes contre la militarisation (notamment Eurosatory), contre les guerres, les armes,
  • comme le réseau syndicalisme international... à faire vivre.

Ce débat sur l’International a été complété par une soirée publique avec Pierre autour de son livre La Nakba ne sera jamais légitime, à lire absolument !

La situation politique et sociale

Puis, viendra le débat sur la situation politique et sociale sur fond d’une crise écologique majeure, donc du sombre également !

L’année qui vient de s’écouler est une année de défaites avec Macron en Thatcher. Son pouvoir est total “sans avoir à faire marcher en bataillon” tant la surveillance, la répression, la fabrique du consentement via les médias dominants sont à l’oeuvre. Il existe une porosité manifeste entre la police et l’extrême droite. Cela renvoie à un processus de prolétarisation, de précarisation, de militarisation au niveau mondial quand on sait que le fascisme est la dernière porte du capitalisme tout puissant : prédateur, destructeur et barbare.

Quels contre-pouvoirs ? Quelle plate forme revendicative unifiante précise ? Comment s’organiser de manière intergénérationnelle, y compris dans le cortège de tête, comment se construire en sujet collectif, comment rompre avec “l’intégration syndicale”, se former, se politiser, sortir de l’extrême individualisation, ouvrir l’horizon collectivement ?

Notre cœur de métier : l’école

Le lendemain, on arrive à notre “coeur de métier” : débat sur l’école ! Les échanges nous montrent combien elle est pour ce gouvernement, comme pour les précédents, un élément du système de domestication des esprits, celui des enfants comme des enseignant·e·s avec d’une part le pilotage par indicateurs de performances, par “compétences” (LPC et fichage bien en place de la maternelle à l’Université), d’autre part la précarisation des enseignant·e·s (y compris dans le premier degré désormais) alors que les garanties obtenues par le paritarisme s’étiolent.

La caporalisation s’accentue, la liberté pédagogique est clairement attaquée, les lycées professionnels agricoles sont toujours plus sous la coupe du patronat en lien avec la “réorganisation territoriale” qui supprime des inspections académiques.

L’opération de communication des “CP dédoublés”, associée à la stratégie du choc, à la multiplicité des attaques : Parcoursup qui laisse sur le côté des milliers de lycéen·ne·s sans réaction efficace ni des fédérations de parents, ni des syndicats, l’argent public donné au privé, les discours sur la laïcité, les classes surchargées, le manque de dix universités pour pouvoir accueillir correctement les étudiant·e·s alors que le “recrutement” a désormais pris la place du droit d’inscription, l’entrée de la police et de l’armée à l’école, les formations initiales et continues des enseignant·e·s ridiculement courtes et formatées, le refus des inscriptions des mineurs isolé·e·s étranger·e·s, les inégalités territoriales croissantes, etc. nous font descendre en enfer... bref, l’école publique se défait de plus en plus d’année en année. Il s’agit bien d’une stratégie : gérer les flux, diminuer les “coûts”, au service de la sélection sociale, de “l’employabilité”, et cela se fait en accéléré ! Exactement 50 ans après 68, qui a ouvert voire enfoncé des portes dans l’éducation...

Que faire ? La réponse pourrait être en partie syndicale... Concernant les droits des personnels, saisir les TA systématiquement.

Réussir à s’organiser dès la rentrée pour mener une grève déterminée et longue susceptible de faire bouger les lignes du rapport de force... à suivre !

Notre revue, notre local

Pas très gai tout ça... ensuite il a été question de la Revue (abonnez vous, écrivez, vous le savez c’est une Revue qui a 108 ans, et ça donne la pêche !), de l’EDMP, local parisien essentiel pour l’organisation des luttes qui se dote d’un projet coopératif de bourse du travail (soutenez-le !), des débats au sujet des répressions et violences policières avec l’assemblée des blessé·e·s par la police, des “projets” inutiles et des batailles menées (compteur Linky, éoliennes, et bien sûr l’aéroport de NDDL, certes la victoire de l’abandon, mais tout n’est pas gagné ! ).

Débat autour de mai 68

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Le débat public avec l’historienne Ludivine Bantigny sur 68 a donné à voir comment dans une France où galéraient cinq millions de pauvres, où la semaine de travail était de 48h, il s’est passé quelque chose de l’ordre de l’insubordination, de la dérision : faire grève, occuper, c’est une fête, on “quitte sa cage”, on “ose lutter, on ose vaincre”. La CGT appelle à cette immense journée de mobilisation du 13 mai suite aux violences policières perpétrées sur les étudiant·e·s – ce qu’elle ne fera pas en 2018 – ensuite avec la grève c’est un autre rapport au temps et à l’espace qui est fondé jusqu’en juin, où le pouvoir gaulliste comprend qu’il peut compter sur le PC et la CGT pour que “la chienlit s’arrête”. Deux ouvriers seront tués par la police lors des dernières manifestations. Ce pouvoir qui a perdu les pédales pendant un mois va profiter du “retour à l’ordre” pour amnistier l’OAS. Pourtant on ne peut pas parler d’un raz de marée gaulliste (48 ?% des voix), pourtant le “retour à la normale” n’a pas cessé, depuis lors (voir son ouvrage 1968. De grands soirs en petits matins). Ludivine Bantigny parle d’une “dette” vis à vis de la génération de militant·e·s de 68, une des questions posées a été au contraire, non pas celle d’une dette mais celle d’une absence, ou de lacune de transmission qui fait qu’on en est là, à commémorer au lieu de faire ensemble. Mai 2018 a été un rendez-vous manqué !

Comment anticiper ? Comment faire vivre des solidarités étudiant·e·s-ouvrier·e·s·-paysan·ne·s sur la durée ? La création de la “cagette”, réseau de ravitaillement de la ZAD en direction des piquets de grèves et des luttes est dans la période un outil à soutenir.

Femmes en Palestine et ailleurs

Le jeudi matin, lors de la commission non mixte, ce fut l’opportunité d’échanger notamment sur les femmes en Palestine, grâce à Sarah qui en revenait. Clairement le système patriarcal s’y impose, même s’il a évolué.

Le foulard est de règle (pas pour les occidentales), le phénomène des “tentes noires” ou voile intégral est très récent. La dot est due par les garçons, et ce dans un contexte d’extrême pauvreté et de dépendance, notamment vis à vis d’une diaspora parfois peu progressiste. On se nomme à partir des enfants : on est le père ou la mère de tel enfant, la reproduction est essentielle avec une moyenne de cinq enfants par femme mais qui a diminué : c’était huit il y a cinq ans. Plus on est pauvre (les familles de pêcheurs notamment), plus on a d’enfants. La question de la contraception, des soins gynécologiques est très problématique. Mais tous les enfants sont très aimé·e·s, les pères s’occupent de leurs enfants, filles ou garçons. Le divorce ? compliqué... Sarah souligne que les femmes subissent d’autant plus de violence de la part des hommes que les conditions de subsistances sont difficiles. Elles vivent de petit commerce, de ménage. Quand on est divorcé on doit retourner chez ses parents, on ne peut rester seule et les enfants sont la propriété du père à partir de l’âge de dix ans.

Dans chaque quartier les femmes font vivre des collectifs de “résistances”, elles travaillent beaucoup, ne touchent pas toujours de salaire.

Elles s’engagent quand c’est possible dans des études (plus de 100 000 étudiant·e·s) et des jeunes femmes diplômées sont en rupture avec tout cela, à noter d’ailleurs qu’il y a une sensible augmentation des suicides.

Le Hamas est un parti de pouvoir très hétérogène mais qui impose la non-mixité scolaire depuis six ans...

Que faire ? Y aller ! Se battre ici pour augmenter massivement les visas étudiants pour les femmes palestiniennes...

Lors de cette commission, il a aussi été question, entre autres, des initiatives que nous pourrions prendre dans des collectifs, contre la guerre, les armes, la militarisation, l’antimilitarisme, avec l’idée d’organiser un stage intersyndical sur ces questions. Idée qui sera prise en réunion générale, à suivre !

Les profiteurs de guerre

Ce qui nous amène au moment consacré “aux profiteurs de guerre” présenté par François Boulac qui a édité un mémoire universitaire à ce sujet sous-titré Histoire de l’économie de la guerre.

Avec la tuerie de 14-18, comme après, la guerre capitaliste industrielle va avoir pour objectif de dégager du profit en s’appuyant sur la nécessité du sacrifice patriotique, en décapitant au passage le mouvement ouvrier européen et l’internationalisme.

Cela s’inscrit dans un cadre économique précis : l’État payeur est dépendant de la production privée d’armes, générant pour les patrons de ces entreprises de massifs profits de guerre. Cela avait été analysé et dénoncé à partir de 1917 par différents acteurs, les anarchistes en premier lieu : dénoncer précisément à qui profite le crime. Des enquêtes d’investigation avaient été menées qui avaient mis en lumière que, par exemple les chantiers de la Loire avaient dégagé cinq millions de profits, non “repérés” par le fisc !

Ce fonctionnement perdure aujourd’hui où l’on peut parler de collusion étroite entre l’État français, VRP des missiles, rafales et autres engins de mort aux dictatures et les producteurs d’armes.

Éclairage historique qui pose encore la question de l’action sur cette question essentielle auquel le syndicalisme ne semble plus s’intéresser aujourd’hui.

Et puis, la semaine s’achève avec l’AG statutaire, constructive évidemment et les joies du repas laïque : aligot aveyronnais et chants jusque tard dans la nuit !

Bref, on repart d’une semaine Émancipation plus “savant·e·s”, avec la conscience de la nécessité de continuer à être debout, à construire collectivement, on a repris une respiration !

Emmanuelle


Où a-t-on pu débattre le matin, l’après-midi et le soir de sujets aussi divers que Mai 68, la guerre de 14-18. le militarisme, l’immigration, la politique de Macron, le syndicalisme, Notre-Dame-des-Landes, dans une ambiance propice à l’écoute, la réflexion et l’expression de chacun·e ?

Où a-t-on pu sentir ses neurones se metttre en action et de nouvelles idées jaillir ?

Où a-t-on pu voir une enfant de 10 ans participer aux débats et poser des questions essentielles ?

Où a-t-on pu assister à un concert dont les talentueux participant·e·s avaient de 10 à 82 ans ?

À la Semaine d’Émancipation de Saint-Beauzély, bien sûr !

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Merci à Édouard et à tous ceux et celles qui ont rendu cette rencontre possible.

Merci à tous ceux et celles qui ont permis à cette semaine d’exister en organisant les débats, en invitant des intervenant·e·s remarquables et en... approvisionnant le bar.

Nous avons quitté Saint Beauzély avec des souvenirs d’amitié et de convivialité plein la tête, un potentiel militant renouvelé, les batteries rechargées et un souhait : que notre tendance vive, se rajeunisse... et que nous soyons nombreux et nombreuses à la semaine d’Émancipation 2019.

Françoise


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