La gueule de l’emploi

Culture
mardi 30 octobre 2018

Le théâtre Darius Milhaud conjugue la diversité des répertoires, des plus classiques aux plus récents, l’inventivité des mises en scène, le savoir-faire des comédien·ne·s et l’engagement dans le siècle – directement ou pas.

Au mois de juin et sans doute reprogrammée par la suite vu le succès remporté, La gueule de l’emploi, tirée d’un documentaire qui avait eu une certaine audience grâce à sa courageuse façon de s’attaquer aux problèmes du temps, notamment à celui du travail : chômage, licenciements, entretiens d’embauche, etc. Le sujet souvent abordé au cinéma l’est moins au théâtre, sans doute parce que la trop grande proximité avec le public et la dureté du sujet ne permettent pas ces extrapolations imaginaires, stylisées, voire baroques d’autres aspects de nos vies, d’une autre “spatialité” – en donnant à ce mot son sens symbolique – ou d’une autre temporalité : Molière, Tchekhov, Feydau, Camus sont à la fois loin et proches de nous mais l’Histoire, la philosophie répertoriée ou sous-jacente, génèrent la distance nécessaire à la verve, voire au délire scénique.

Au fond sont plus libres et moins risquées, plus tapageuses et moins profondes, les pièces qui éludent les sujets de société ou ne font que les effleurer – comme Albert le chien d’Éric Herbette, également à l’affiche du TDM, dans la foulée des brillantes Dulcinée(s)(1) imaginant les ratiocinations d’un esclave animal sur les travers humains… et accessoirement canins.

Fasciné par la fantaisie démesurée de l’ensemble, emporté par cette danse magique du verbe, le public ne perçoit plus les rares allusions au temps soulignées pourtant par le comédien – Roger Miremont, excellent, comme les“en même temps” de Macron qui tombent à plat.

Plus qu’un divertissement

La gueule de l’emploi n’est pas un divertissement mais une empoignade avec notre quotidien où elle nous immerge de gré ou de force. Et nous assigne à résidence.

Le rythme de l’enchaînement des entretiens est bon, jouant des paires de candidats aux “looks” et âges divers sans les employer mécaniquement toutes. Ils et elles sont six : Joël, Daniel, Nathalie, Audrey, Yannick, Serge, installé·e·s sur des sièges de carton aussi précaires que leur sort.

Alternativement les pleins feux sur le fonctionnement de la machine à embauche et un éclairage plus discret pour les apartés d’individu·e·s excédé·e·s, montrant bien l’écart entre la lucidité intérieure qu’ils et elles conservent et la comédie sociale à laquelle le système les plie, cette soumission consentante, cette servitude volontaire dont parlent bien Joël et Audrey.

Celle-ci est la seule qui échappe pour finir à l’humiliation ; de son analyse implacable de l’inégalité et de la violence sociale, elle tire les leçons en quittant le jeu – le poids de l’âge dans la sélection lui ôtant tout espoir et toute illusion. Serge lui est contemplatif ou se dit tel, adepte du zen, sans combativité extérieure, son calme et sa solidité personnelle finissant, on ne sait trop comment et pourquoi, par séduire les recruteurs – la perversité de ceux-ci, de leur langage, de leur façon de répondre et de relancer l’interrogatoire à côté des réponses qu’ils ne semblent pas prendre en compte, s’accrochant à des impressions formelles, superficielles, ne permettant ni à l’intéressé ni au spectateur·trices de saisir leurs raisons de retenir ce candidat plus qu’un·e autre. Mais en ont-ils ? Avec eux/elles nous sommes dans l’absurde complet – l’ère du vide dont parlent Baudrillard ou son disciple Harold Bernat : ces peudo-experts recruteurs sont, comme le développe Christopher Lasch dans Culture de Masse ou Culture Populaire ? (2)des gestionnaires, des mécaniques au service du Marché sans pensée ni stratégie précise. Faute d’intelligence, les prétentions de la gestion ne font pas mieux que le hasard...

Le jeu est juste, certain·e·s y mettant plus de brio tels les deux managers ou Daniel, le mieux dressé à la pantomime et qui n’en reviendra pas d’être éliminé.

Mais ce qui freine l’enthousiasme avant même que l’on connaisse l’origine du texte c’est la platitude de celui-ci – nullement gênante à l’écran quand elle accompagne la démarche visible de personnages mais pesante dans un huis clos statique où se déversent une heure et demie durant des flots de propos sur le spectateur·trice. On aimerait entendre quelque écho inspiré d’Ionesco ou de Beckett... mettant du rêve dans ce cauchemar...

Échangeant là-dessus avec un des supporteurs de la troupe qui reconnaissait le bien-fondé de la critique je me déclarai incapable d’indiquer de quelle façon le langage, pour qu’une telle pièce perce le plafond – elle le mérite – devait être retravaillé.

Comment conserver à la fois le réalisme et l’horreur de ce fonctionnement broyeur d’hommes et de femmes, cette arithmétique inhumaine du tri bien saisie par la mise en scène, et faire s’envoler les mots de façon que leur puissance, avec l’amplification de l’imaginaire, emporte l’adhésion et transforme le constat en attaque ?

Reste que l’entreprise est utile, courageuse, sympathique, et que par rapport à elle la virtuosité linguistique d’Albert le Chien semble tourner un peu à vide.

Marie-Claire Calmus

  • La gueule de l’emploi , d’après un documentaire de Didier Cros, texte adapté par Nicolas Le Roux.

Au Théâtre Darius Milhaud, 80 allée Darius Milhaud, Paris 19.