Des arts visuels très politiques

Culture
vendredi 2 novembre 2018

Très souvent photographes, vidéastes, cinéastes s’emparent de sujets d’une actualité brûlante, expriment la violence sociale à l’œuvre dans la société contemporaine. Après "La loi du marché", le metteur en scène Stéphane Brizé raconte une autre histoire presque désespérante, la lutte des travailleurs et travailleuses d’une entreprise imaginaire, Perrin Industrie, contre la délocalisation de l’usine.

Pas de happy end, une fin tragique après un conflit âpre marqué par le rouleau compresseur capitaliste et l’incapacité du gouvernement (sans doute issu de cette nouvelle gauche convertie de longue date au libéralisme ambiant) à intervenir dans le processus et à jouer un rôle crédible de “médiateur”. Point de victoire certes, mais En guerre montre des militant·e·s qui savent se battre, porter la résistance en paroles et en actes au système qui les broie, de démarches syndicales en flambées de colère hors cadre.

Certes il y a les fissures dans le collectif, les divisions entre organisations, entre celles et ceux qui veulent négocier les licenciements plutôt que de les empêcher. Vincent Lindon endosse avec force le rôle du syndicaliste CGT en guerre contre la multinationale au patron lointain, face à face tendu, inégal. “Perrin Industrie n’existe pas, souligne Cécile Mury dans Télérama , mais il suffirait de remplacer ce nom par Goodyear, Continental, Whirpool, Sanofi et tant d’autres pour se retrouver dans la forme dure et précise du documentaire.

Par bien des aspects, ce long métrage puise ses qualités dans cet autre cinéma qui scrute le monde : il en emprunte l’énergie convulsive, l’effet d’immersion totale et bourdonnante au sein du groupe en lutte. On est dans le vif de la tension et des affrontements”.

Du documentaire à la fiction

Même proximité entre documentaire et fiction dans deux œuvres sorties à la même époque (2017) sur le monde agricole, Petit Paysan , film d’Hubert Charuel qui évoque le désarroi d’un éleveur fictif confronté à l’épidémie de la vache folle et à la perte de son troupeau, d’une part, et de l’autre, Sans adieu de Christophe Agou qui campe des fermier·è·s âgé·e·s confronté·e·s à la globalisation, s’accrochant à leurs terres et à leurs animaux contre l’ouragan d’une modernisation productiviste éliminant impitoyablement les petites exploitations. “Tous vivent dans un grand dénuement. Leurs intérieurs sont en désordre, sombres, vétustes ( à peine l’eau courante), parfois sales car certains vivent avec du bétail. Mais leur dignité est grande parce qu’ils ne baissent pas les bras, écrit Bella Lehmann-Berdugo, qu’ils essaient de comprendre un monde moderne complexe qui leur échappe et une société qui les ignore. […] Pourtant nous aurions tellement aimé que leurs batailles soient collectives, ajoute-t-elle, car on les sent perdues d’avance.”

Le réalisateur a filmé des paysans du Forez, région d’Auvergne dont il est lui-même originaire. Mort juste après le tournage, le cinéaste de quarante-cinq ans n’aura pas eu le temps d’accompagner son documentaire, témoignage bouleversant sur la détresse et la solitude de ces paysans sacrifiés, qui se débattent pour survivre malgré les dettes, la misère, l’isolement, ou la maladie de leurs vaches.

Autre documentaire, plus réconfortant celui-là, Ex libris est signé Frederick Wiseman. Les bibliothèques de New-York semblent en effet une antidote à Trump ; le film dure trois heures vingt mais on ne s’ennuie pas une seule seconde ; on passe d’une lecture de Jean Genet à une discussion sur la manière de lutter contre un racisme endémique, d’une salle d’ordinateur à une exposition, d’une consultation de documents précieux à un cours de langue ou de gymnastique ; s’il n’y a pas de longueur, on s’étonne cependant de la présentation uniquement positive d’une institution (la New York Public Library avec partenariat public-privé) qui a sans doute ses défauts et ses failles. Après l’élection de Trump il importait de faire un film politique, de montrer des endroits “où tout le monde peut venir, sans exception, précise le documentariste, y compris les SDF. La NPYL incarne l’idée d’être ouverte à tous et de mêler tout le spectre de la société […]. Dans cette bibliothèque , on ne fait pas que lire : il y a des archives de danse, de théâtre, de musique, on donne des conférences, on organise des projections, on s’occupe des aveugles, des étudiants, des chercheurs… elle est en prise sur tout”.

Cependant, les artistes s’emploient surtout à révéler les drames générés par les politiques, qu’elles soient nationales, européennes ou mondiales. Sujet lancinant, problème crucial, celui de l’immigration. À travers films et expositions, le célèbre Ai Weiwei, considéré comme un acteur essentiel de la scène artistique internationale, dénonce les conditions indignes faites aux réfugié·e·s. L’artiste chinois est surtout un activiste politique : Human flow traduit l’ampleur de la tragédie migratoire. À l’occasion d’une présentation de ses œuvres au MUCEM de Marseille, on visionne un reportage sur la jungle de Calais où les hommes sont filmés bouche cousue au sens premier du terme, où la violence des expulsions apparait dans toute son horreur.

Et aussi la photographie

Le Fonds Régional d’Art contemporain PACA n’est pas en reste. Dans le cadre des rencontres photographiques d’Arles, le même thème est abordé par Bruno Serralongue qui expose Abri (2007) et un Compte rendu photographique du démantèlement du camp de migrants de Calais connu sous le nom de « bidonville d’État » ou de « New Jungle » (2016). Certes les images sont connues, mais le photographe suit les évènements politiques et médiatiques sur le long terme.

Laura Henno sort de l’Hexagone pour s’en prendre à une France colonisatrice au-delà des mers ; elle explique ainsi son travail : “La recherche que j’ai entreprise dès 2009 sur les migrations aux Comores touche de nombreuses thématiques contemporaines, qu’il s’agisse des violences et des territoires hérités de la colonisation occidentale ou des réminiscences de l’histoire de l’esclavage. […] La France occupe Mayotte illégalement depuis 1976, c’est un fait. Et c’est de ce point de vue que j’aborde les migrations inter-îles de l’archipel. D’abord au travers d’une recherche photographique La cinquième île puis ensuite avec Koropa mon premier film documentaire”. Koropa est un court métrage de moins de vingt minutes d’une extrême densité. Y transparaît toute l’angoisse d’un enfant de douze ans, appelé Patron, chargé de devenir passeur ; un “commandant” adulte, nommé Ben, lui enseigne le métier sur une frêle embarcation, en mer, la nuit. Les yeux du gamin expriment la peur du naufrage, de la noyade, de la police menaçante aux frontières. Le danger invisible est partout, déchaînement des éléments, violence des hommes. “Le parti pris de Korop a, note la cinéaste, était de réaliser une forme brève, à la fois prise sur le vif mais évoquant un théâtre tragique où la parole apparaît peu à peu au milieu du vrombissement du moteur d’un kwassa, où une géographie se dévoile au spectateur plongé au cœur d’un territoire ténébreux”. Les passeurs utilisent des mineurs car ils ne risquent pas la prison en cas d’arrestation. Ce film bouleversant rend compte d’un drame moins proche, moins couvert médiatiquement que les situations vécues aux confins de l’Europe.

Photographes et cinéastes révèlent l’envers du décor planétaire où les masses touristiques avides d’exotisme circulent librement, d’un pôle à l’autre, quand tant d’êtres humains se battent pour demeurer en vie. Il et elles ncarnent ce que les chiffres les plus alarmants, les propos les plus inquiétants peinent à concrétiser.

Marie-Noëlle Hopital