Une politique éducative façon puzzle

vendredi 16 novembre 2018

En un peu plus d’un an, une multitude de décrets, arrêtés, circulaires, notes de service, sans oublier de nouveaux programmes et le projet de loi, transforment en profondeur le système éducatif de la maternelle à l’université. Derrière cette accumulation de textes qui donne l’impression d’une sorte de magma informe, qui partirait dans tous les sens, c’est bien l’école voulue par le patronat qui s’organise.

Ainsi, chaque texte s’attaque à un segment précis du système éducatif, et à un aspect particulier de celui-ci. Il s’agit à la fois de noyer l’opinion publique sous une avalanche de textes, d’isoler les réactions, les rendant ainsi inaudibles, et de masquer la cohérence globale qui se met en place.

Quoi de commun, par exemple, entre la scolarisation obligatoire dès trois ans (article 2 du projet du projet de loi “pour une école de la confiance”) et le rôle des professeurEs principaux/principales au lycée (note de service du 10 octobre 2018) ?

Les effets de la réforme Blanquer dans les lycées

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Pour beaucoup d’enseignantEs, de jeunes et de parentEs du Second degré l’actualité est aujourd’hui centrée sur la mise en place de la réforme du lycée et de ses conséquences dans les établissements. Cependant il ne s’agit pas seulement d’en dénoncer les aspects négatifs, mais aussi de souligner à quel point elle entre en cohérence avec les autres mesures du gouvernement.

Dans l’Émancipation syndicale et pédagogique n°9 (mai 2018) notre camarade Stéphane Rey dénonçait : “Une attaque subtile, un bouleversement profond et une bombe à retardement”. C’est cette bombe à retardement qui éclate maintenant dans les lycées généraux au cours des diverses réunions et Conseils Pédagogiques, malgré le flou dans lequel les personnels sont maintenus jusqu’au dernier moment. On mesure pourtant déjà concrètement que les options proposées par les établissements seront limitées, que les choix que les élèves de Seconde auront à faire au troisième trimestre seront contraints, et prédétermineront leur orientation future, que la réforme conduit à la baisse des enseignements du tronc commun, et donc à des suppressions de postes qui seront annoncées avec les dotations horaires en janvier.

Le lycée dans le projet de loi Blanquer

Les lycées généraux sont par ailleurs aussi impactés par le projet de loi Blanquer “pour une école de la confiance”, par le biais de l’article 6. En effet, les dispositions particulières à l’École européenne de Strasbourg sont supprimées du Code de l’éducation , et sont remplacées par la création d’établissements publics locaux d’enseignement international, qui dispenseront tout au long de la scolarité des enseignements en langue française et en langue vivante étrangère pour préparer soit à l’option internationale du diplôme national du brevet et à l’option internationale du baccalauréat, soit au baccalauréat européen. L’article du projet de loi reste très général concernant les implantations géographiques de ces établissements. Rien n’indique qu’ils seraient implantés prioritairement dans les régions transfrontalières, et pourraient très bien être regroupés avec de gros lycées au sein desquels ils constitueraient des filières d’excellence.

L’article 8 touche aussi les lycées, comme tous les collèges et écoles. Il permet de déroger au Code de l’éducation pour une période de cinq ans, pour ce qui concerne l’organisation pédagogique, la coopération avec les partenaires du système éducatif, les échanges avec des établissements étrangers d’enseignement scolaire, l’utilisation des outils et ressources numériques, la répartition des heures d’enseignement. Ces possibilités existent déjà, comme l’illustre le regroupement de trois lycées de Lunéville en un établissement unique tourné vers le numérique, dans le cadre du projet “Lycée 4.0” piloté par la région Grand Est. Le projet de loi vise donc à favoriser la généralisation de ce type de projet.

L’école de l’individualisation

La réforme du lycée traduit aussi l’idéologie de l’individualisation, qui touche l’ensemble du système éducatif. En annonçant une réforme qui en théorie propose une multitude d’options et de combinaisons d’options, on fait croire que l’institution s’adapte à chacunE. En réalité il s’agit pour les jeunes d’opérer des choix excluants et contraints par une “carte des formations” qui leur est imposée, des choix qui conditionneront la poursuite d’études et qui, à terme, mettront fin à une mixité sociale déjà battue en brèche. La note de service du 5 septembre 2018 explique en effet que dans la voie générale la combinaison des offres de spécialité proposées (trinôme en première, binôme en terminale) doit prendre en compte la pertinence des poursuites d’études dans l’enseignement supérieur, l’équité territoriale et les priorités académiques. Elle précise aussi que des lycéenNEs pourront changer de lycée en fonction des options choisies, suivre des cours dans deux lycées proches ou qu’ils/elles pourront les suivre par le CNED si elles ne sont pas proposées localement.

Cette logique de l’individualisation à outrance est poursuivie dans le Supérieur puis dans le monde du travail, où il s’agit de casser les garanties collectives. Avec la loi ORE et l’arrêté Licence, le gouvernement remplace les diplômes nationaux par des diplômes à la carte, des parcours individuels ou des blocs de compétences, sans niveau de qualification reconnu par les conventions collectives.

L’école de l’évaluation permanente

L’école de Blanquer et du patronat, c’est aussi l’école de l’évaluation permanente à tous les niveaux, et d’abord des enfants et des jeunes. Si l’on met bout à bout l’ensemble des mesures décidées dans ce domaine, le parcours scolaire sera marqué par les évaluations nationales au CP puis en Sixième, le Brevet des Collèges en fin de Troisième, de nouveau les évaluations nationales en Seconde, et pour finir les épreuves communes de contrôle continu aux deuxième et troisième trimestres de Première, deuxième trimestre de Terminale, et examen terminal du bac nouvelle formule

Le principe s’étend au Supérieur, puisque le nouvel arrêté Licence impose une part de contrôle continu de 50 ?% et limite les possibilités de compensation, ce qui durcit les conditions d’obtention de la Licence.

Comme on l’a déjà constaté pour celles de CP et de 6e, ces évaluations nationales n’ont aucun intérêt pédagogique. Elles n’ont qu’un seul but : collecter des données destinées au ministère, pour optimiser le pilotage par la performance. Et c’est d’ailleurs explicitement affirmé dans la loi Blanquer, dont l’article 9 prévoit la création d’un Conseil d’évaluation de l’école placé auprès du ministère, qui “veille à la cohérence des évaluations conduites par le ministère chargé de l’éducation nationale portant sur les acquis des élèves, les dispositifs éducatifs et les établissements d’enseignement scolaire”.

L’école de la sélection renforcée

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L’évaluation permanente vise aussi à optimiser le tri des élèves à partir de la Troisième.

Le projet de réforme de l’enseignement professionnel répond précisément à cet objectif. Avec la forte réduction des enseignements généraux il sera désormais impossible aux jeunes sortantEs de bac pro de tenter des études post bac et de changer d’orientation. Ils/elles n’auront guère d’autre perspective que l’apprentissage, l’orientation en fin de Troisième sera donc chargée d’enjeux encore plus déterminants. Il impacte l’enseignement agricole qui subit de plein fouet la concurrence du secteur privé.

De même la réforme du lycée est directement liée à Parcoursup et à la sélection qu’il organise pour la poursuite d’études après le bac. C’est ainsi que par exemple le site letudiant.fr, lié à la revue du même nom, propose une infographie qui fait apparaître les quatre options “fortement conseillées” ou “suggérées” à choisir en fin de Seconde parmi 12, puis les trois à conserver pour l’année de terminale, dessinant le “parcours idéal” en fonction d’un projet d’étude post-bac. La circulaire du 10 octobre 2018 abroge celle de 1993, pour redéfinir les missions des professeurEs principaux/les concernant le suivi des acquis, de l’évaluation et l’accompagnement des élèves, et surtout pour développer longuement les missions liées à l’orientation au collège et au lycée.

L’école de la concurrence

L’école qui se met en place généralise et intensifie aussi la concurrence. La concurrence entre les jeunes, pour être pris dans le “parcours idéal” que l’on désire au lycée, puis pour être sélectionné dans Parcoursup, et encore pour être choisi après la Licence dans le Master souhaité. Concurrence aussi entre les établissements : écoles et collèges pourront être classés en fonction des résultats aux évaluations nationales. La note de service du 5 septembre organise aussi la concurrence entre les lycées : tous les établissements ne proposeront pas les 12 spécialités possibles, il y aura cinq spécialités “rares” qui feront l’objet d’un recrutement académique, voire national.

Avec l’intensification de la concurrence entre les établissements et entre les jeunes, les écoles privées et les multiples officines qui gravitent autour du système éducatif, déjà en plein essor, voient s’ouvrir de nouveaux marchés sur lesquels elles se positionnent déjà (par exemple https://www.tonavenir.net pour l’accompagnement des lycéenNEs dans Parcoursup). La loi Blanquer, avec l’instruction obligatoire dès trois ans, est aussi un énorme cadeau aux écoles privées qui pourront ainsi bénéficier davantage encore des financements publics imposés par la loi Debré, intégrée au Code de l’Éducation en 2000.

Quelles réactions syndicales ?

Du coup, c’est bien une mobilisation générale, dans l’ensemble du système éducatif qui est à l’ordre du jour, rassemblant personnels, jeunes, parents, sur des revendications claires, offensiveset qui sont liées : suppression des évaluations nationales, retrait du projet de loi Blanquer, abrogation des réformes du lycée, du bac, de la loi ORE et de l’arrêté Licence, abandon de Parcoursup,...

Ce n’est visiblement pas l’option retenue par les bureaucraties syndicales, engluées dans leurs campagnes pour les élections professionnelles.

Il nous faut donc compter sur nous-mêmes, contribuer à la coordination des établissements et des forces mobilisées, œuvrer à l’extension des résistances qui s’expriment.

Raymond Jousmet


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