Un combat antimilitariste : les “fusillés pour l’exemple”

Dossier
vendredi 23 novembre 2018

La Fédération Nationale de la Libre Pensée (FNLP) agit depuis la fin des années 1990 sur une question directement en lien avec l’antimilitarisme, à savoir la réhabilitation des soldats “Fusillés pour l’exemple" de la première guerre mondiale. Actuellement, elle ambitionne d’ériger un monument en hommage aux fusillés, à Chauny (Aisne). Voici ci-dessous l’interview de Nicole Aurigny, membre de la CA nationale de la FNLP, à ce sujet.

L’Émancipation : Bonjour, et merci pour cet entretien. Peux-tu situer les principales étapes de l’action pour la réhabilitation des "Fusillés pour l’exemple" ?

Nicole Aurigny : Avant même l’action pour la réhabilitation, certains parlementaires comme Paul Meunier ont mené, durant la guerre, une bataille incessante contre les conseils de guerre spéciaux (où il n’existait ni recours, ni droit de grâce, ni circonstances atténuantes et qui ont conduit au poteau un grand nombre de soldats dès septembre 1914). Il faut mentionner aussi le combat des trois députés socialistes, Pierre Brizon, Alexandre Blanc, Jean-Pierre Raffin-Dugens qui, à partir de 1916, refusent de voter les crédits de guerre. Laissons la parole à Pierre Brizon devant les députés, en juin 1917 : “J’appelle ici l’attention du gouvernement et de la Chambre en m’adressant à leurs sentiments de sympathie et de justice pour le soldat du front, plus de peine de mort pour des coups de tête. Messieurs, à l’heure où je parle, on fusille les soldats sur le front ! Des balles françaises assassinent des soldats français. Nous réclamons la même discipline pour les officiers que pour les soldats. Ne fusillez pas les généraux, je ne le demande pas. Mais ne fusillez pas non plus les soldats au nom de la discipline”.

C’est après la guerre que commence vraiment la bataille pour la réhabilitation. Elle est menée par la Ligue des Droits de l’Homme, soutenue par le Grand Orient (qui cependant n’apparaît pas directement), par les associations d’anciens combattants, notamment l’A.R.A.C., par la Libre Pensée, et par les familles.

Quelques exemples : pour les six “martyrs de Vingré”, condamnés à mort pour “abandon de poste en présence de l’ennemi”, le combat est mené par leurs camarades qui s’étaient fait la promesse de leur rendre leur honneur. Comme il s’agit d’un nouveau procès, il faut des éléments juridiques nouveaux. Or on apprend que le lieutenant Paulaud avait donné l’ordre de repli aux soldats (ils n’ont donc fait qu’obéir à leur supérieur), mais s’était bien gardé de le dire devant le conseil de guerre. Les six soldats sont reconnus innocents et sont réhabilités. Paulaud est mis en procès mais il est acquitté, bien que 20 000 personnes manifestent à Clermont-Ferrand.

On connaît l’obstination de Blanche Maupas pour faire réhabiliter son mari ; elle doit attendre la fin de la guerre car les compagnons de son mari qui peuvent témoigner ont peur des représailles. Là encore, c’est un procès et par deux fois, en 1922 et en 1926, la réhabilitation est refusée au motif que les caporaux (Maupas et ses compagnons) ont reconnu devant le conseil de guerre qu’ils n’avaient pas obéi à l’ordre reçu. Ils ne sont réhabilités qu’en 1934 par la Cour spéciale de justice militaire qui “juge en équité et non en droit”.

Sur les 639 soldats fusillés officiellement pour “désobéissance militaire”, il y a eu une quarantaine de réhabilitations, jusqu’en 1934 ; pension pour la veuve, pour les enfants ; honneur retrouvé pour les soldats, mais aucun gradé n’est condamné, bien que des familles portent plainte contre certains colonels et généraux.

Ces exemples montrent les difficultés, les obstacles rencontrés pour la réhabilitation, puisqu’on reste dans le cadre étroit du code de justice militaire et qu’aucun procès n’est intenté contre les responsables de la stratégie catastrophique qui a conduit tant d’hommes à la mort, ni contre les responsables politiques.

L’Émancipation  : À partir de quel moment la FNLP s’est-elle impliquée nationalement sur cette question ? Quels sont les différents enjeux que recouvre la question de la réhabilitation des fusillés, pour la FNLP ?

N.A : Depuis le 11 novembre 1988, les libres penseurs se rassemblent à Gentioux (dans la Creuse) autour du monument aux morts où un écolier en sabots lève le poing en montrant la liste des morts et proclame : “maudite soit la guerre”, pour dénoncer les tueries.
Le 11 novembre 1998, à Gentioux, Christian Eyschen s’interroge à propos de la proposition de Jospin que les fusillés puissent “réintégrer la mémoire collective” : “Qu’est-ce que cela veut dire au juste ? […] Est-ce aux fusilleurs de réhabiliter les fusillés ? Est-ce aux bourreaux de pardonner à leurs victimes ? La véritable réhabilitation, les faire entrer à nouveau dans l’histoire des combattants de la liberté, et non pas dans celle qui mélange allègrement tous les faits en unissant assassins et victimes, tortionnaires et torturés, pacifistes et bellicistes, internationalistes et chauvins nationalistes ; c’est, aujourd’hui, faire ce que nous faisons en nous rassemblant pour dénoncer les guerres".

Depuis une trentaine d’années, donc, la Libre Pensée intervient pour la réhabilitation collective des fusillés pour l’exemple par des conférences, des colloques et des rassemblements : rassemblement national à Gentioux à plusieurs reprises, à Craonne en mai 2008, et une centaine de rassemblements chaque année dans toute la France, autour du 11 novembre, avec l’Association Républicaine des Anciens Combattants, l’Union Pacifiste de France, le Mouvement de la Paix, des sections de la Ligue des Droits de l’Homme, et de plus en plus souvent avec des U.D. C.G.T. et C.G.T.-F.O.

La Libre Pensée a créé une collection : “Les Actes des colloques” qui réunit son travail sur la guerre de1914. Tome I : les généraux fusilleurs ; tome II : les diverses formes de la résistance à la guerre (syndicalistes, pacifistes, mutins, déserteurs), tome III : les colonies et leurs mobilisés ; la guerre contre les nations, la guerre entre les nations ; tome IV : sur Pétain ; tome V : sur le traité de Versailles (à paraître). Tous ces livres sont disponibles au siège de la Libre Pensée.

Pour la Libre Pensée, il s’agit d’obtenir la réparation d’une injustice, mais nous voulons aussi voir reconnaître le droit à la désobéissance. En ces temps de guerre permanente et professionnelle, la Libre Pensée agit toujours pour la liberté de conscience de tous les citoyen·ne·s, y compris sous l’uniforme.

L’Émancipation : Ce combat est-il spécifique à la France ?

N.A : Ce combat n’est pas spécifique à la France. Le Royaume-Uni a promulgué en 2005 une loi “de pardon” et érigé un monument à ses 306 fusillés pour l’exemple. En Belgique, un monument pourrait être bientôt érigé en hommage aux soldats fusillés. Le gouvernement portugais vient de réhabiliter le seul soldat portugais fusillé pour l’exemple. Dans les autres pays, des associations réclament la réhabilitation des fusillés à des gouvernements qui pour l’instant restent sourds.

L’Émancipation : La réhabilitation n’a pas encore été obtenue, mais pour autant on ne peut pas dire que les initiatives prises ont été vaines. Quels sont les signes qui montrent que cette cause progresse ?

N.A : Avant les années de la commémoration, la Libre Pensée a multiplié les interventions auprès des député·e·s, des sénateurs·trices, des présidents de la République successifs. En vain. Et cependant, 31 conseils généraux, six conseils régionaux, des milliers de communes ont pris position pour la réhabilitation. Je me rappelle un colloque de 2012 avec les responsables de la mission du Centenaire qui se demandaient comment traiter la question des fusillés pour l’exemple, avec la volonté d’apporter une réponse avant 2014, de peur qu’on ne parle que de cela pendant tout le centenaire. Qu’avons-nous vu ? Le président Hollande a fait installer une salle consacrée aux fusillés au Musée de l’armée, et un site donne accès aux dossiers des soldats. Autrement dit, l’État rassemble dans une même salle fusillés et fusilleurs avec des commentaires qui interdisent toute réflexion sur les responsabilités politiques et militaires ; d’autre part il se désengage, laissant le soin à chaque citoyen·ne de se faire une opinion. Imagine-t-on la même chose pour Dreyfus ?

L’État et certain·e·s historien·ne·s autorisé·e·s pensaient avoir ainsi “réglé” le problème, mais la question des fusillés a largement occupé ces années de commémoration. Les rassemblements organisés par la Libre Pensée n’ont jamais été si nombreux et si fréquentés ; la presse a donné un large écho à la question de la réhabilitation ; de nombreuses communes ont rendu un hommage particulier à des soldats fusillés pour l’exemple, notamment par des monuments, des stèles, ou des plaques.
L’Émancipation  : Lors de son congrès de 2014, la FNLP a décidé de lancer une souscription pour édifier un monument en l’honneur des “fusillés pour l’exemple”. En quoi cette décision marque-t-elle une nouvelle étape ?

N.A : Les responsables politiques ont refusé de rendre leur honneur aux 639 soldats fusillés par la France, et, en 2013, le président Hollande a considéré qu’il avait clos le débat en ouvrant un “espace” dédié aux fusillés au Musée de l’armée. Il a fallu le constater : rien à attendre du pouvoir.

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C’est pourquoi le congrès de Nancy a décidé en 2014 d’ériger un monument en hommage aux fusillés. Il s’agit de s’adresser à la conscience humaine. Par deux fois, les soldats qu’on allait fusiller et rejeter de la communauté nationale ont entendu : “Au nom du peuple français” ; la première devant le conseil de guerre qui prononçait leur condamnation, la seconde, au moment de leur exécution. Mais qui est le “peuple français” ? Nous sommes des citoyens·ne·s, nous sommes la République, et nous luttons contre l’injustice car rien n’est plus révoltant pour la conscience que la condamnation d’innocents, – qui plus est – à mort.

L’enjeu de ce monument est de montrer que la volonté des citoyen·ne·s est la réhabilitation et le refus de la guerre. C’est une nouvelle étape : l’initiative de la Libre Pensée permet de passer outre au refus des autorités et d’exprimer dans la pierre le large mouvement d’opinion qui s’exprime pour rendre hommage aux soldats martyrs.

L’Émancipation  : Peux-tu faire le point sur l’avancée de ce projet à l’heure actuelle ?

N.A : La Libre Pensée a créé une association consacrée au monument : Association pour l’Érection d’un Monument en Hommage aux Fusillés pour l’Exemple. Elle a recherché des sculpteurs et nous devons dire que certains se sont proposés spontanément. Un projet a été retenu, celui du sculpteur Frédéric Thibault. La souscription (objectif : 100 ?000 euros) a recueilli aujourd’hui plus de la moitié de la somme nécessaire ; des descendant·e·s des fusillés, des militant·e·s, des sympathisant·e·s, des citoyen·ne·s épris·es de justice, des associations ont versé des sommes diverses et continuent de le faire. Une commune a donné son accord pour accueillir le monument : il s’agit de la ville de Chauny, dans l’Aisne.

Bien évidemment, la souscription se poursuit : les communes qui ont voté des résolutions pour la réhabilitation sont sollicitées, et tou·te·s les lecteurs et lectrices de L’Émancipation sont invité·e·s à souscrire (voir L’Émancipation 2, p. 33).

L’inauguration aura lieu à Chauny le samedi 6 avril 2019, centenaire de la grande manifestation parisienne en hommage à Jaurès. Vous y êtes tou·te·s cordialement invité·e·s.

L’Émancipation : Pour la FNLP, quelles sont les autres dimensions du combat antimilitariste ?

N.A : Fidèle à sa tradition antimilitariste, internationaliste, pacifiste, la Libre Pensée condamne toutes les guerres impérialistes et les “opérations extérieures” qui ne sont que les relents des conquêtes colonialistes. Elle condamne les bombardements et les destructions effectués partout dans le monde. Elle réaffirme le principe fondamental du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes et non du droit des puissants à disposer des peuples. Elle dénonce le “droit d’ingérence” qui n’est que le maintien de l’oppression coloniale. Elle revendique l’abrogation de toutes les lois qui permettent la chasse aux migrant·e·s et leur renvoi. Elle participe, en partenariat avec d’autres associations comme l’U.P.F., l’A.R.A.C., le Mouvement de la Paix aux diverses mobilisations, manifestations contre la guerre.

J’adresse mes remerciements à L’Émancipation pour l’intérêt porté au combat de la Libre Pensée. On peut se procurer les “Actes” relatifs à la guerre de 1914 au siège de la Libre Pensée (10/12, rue des Fossés St Jacques 75005 Paris), ou auprès des militant·e·s de la Libre Pensée. Je remercie à l’avance tou·te·s les militant·e·s qui souscriront pour le monument des fusillés et qui viendront à l’inauguration.

Entretien réalisé par Quentin Dauphiné