Les profits et la patrie : à propos des bénéfices capitalistes durant la grande guerre

Dossier
vendredi 23 novembre 2018

C’est un lieu commun de dire de la grande guerre qu’elle est une guerre industrielle, une guerre de matériel. L’assertion, pas injustifiée, a cependant des ramifications plus étendues qu’on ne le dit en général.

Cette façon d’aborder le premier conflit mondial est en effet usuellement cantonnée aux disproportions de la guerre des tranchées, à l’impuissance comparée des combattants en face de dispositifs de destruction inédits et inouïs, les obus de tous calibres et de toutes sortes, les mitrailleuses, les lance-flammes,… causes de tant de corps volatilisés, hachés ou asphyxiés.

Guerre industrielle, acteurs industriels de la guerre

Mais la guerre industrielle a un autre versant, celui des conditions elles-mêmes de la production des armements et équipements divers. Alors que l’on a très tôt, et souvent par la suite, parlé d’étatisme à propos de la période (1), on constate que de fait, les agents capitalistes sont seulement contraints par une évolution de la demande. Leur travail est en effet d’adapter qualitativement et quantitativement leurs productions aux besoins des états belligérants. Renault, producteur de véhicules à moteur en 1914, devient fabricant d’obus et de tanks : l’industriel en mesure d’ajuster ses fabrications à la demande tirera des bénéfices substantiels de son implication dans les filières de l’économie de guerre (2). On est donc bien loin d’une quelconque forme d’étatisation ou de collectivisation. Pour les industriels et commerçants de toutes envergures, la grande guerre est avant tout une conjoncture économique spécifique à laquelle il faut s’adapter : la routine, en quelque sorte… On est ainsi conduit à considérer les détenteurs des moyens de production, les gestionnaires et administrateurs, comme des acteurs de la mobilisation parmi d’autres. À ce titre, leurs pratiques, représentations et horizons d’attente peuvent être questionnés, similairement à ceux des combattants. Pour ces derniers, la question de savoir comment il leur fut possible de tenir, ou ce qui put les pousser à la révolte est travaillée de longue date par les historien·ne·s, ce qui conduit à interroger les valeurs morales ou politiques, les conditions concrètes de l’obéissance – entre contrainte et consentement pour reprendre les deux polarités d’une controverse historiographique bien connue (3). De la même manière, on peut rechercher les ressorts de l’action des agents capitalistes dans la guerre.

Il y a là une première complication, car le contexte 14-18 est éminemment sacrificiel. Factuellement, avec un total d’au moins 9,4 millions de morts hors grippe espagnole, mais aussi symboliquement car, chez tous les belligérants et particulièrement dans les “sociétés impériales” (France, Allemagne, Grande-Bretagne), la notion de sacrifice est centrale, véritable “étalon moral” de la période selon l’historien John Horne. Ce qui pose problème ici, c’est l’inscription du capitalisme et de la quête de profit qui lui est consubstantielle dans ce champ symbolique particulier. Comment le capitalisme peut-il être sacrificiel ? On tient là un sérieux paradoxe que, fort heureusement, des archives permettent d’élucider.

En premier lieu, il faut prendre en compte le rôle joué par l’État, qui va fixer les règles du jeu : le français Albert Thomas ou l’allemand Walter Rathenau, architectes des mobilisations économiques de leurs pays respectifs, conçoivent le rôle étatique comme relevant de la coordination et de l’impulsion. Il n’est jamais sérieusement question d’une appropriation publique des moyens de production. On cherche plutôt à “établir un minimum d’ordre et de cohérence dans la machine industrielle”, et à “tourner vers les fabrications de guerre le plus grand nombre possible d’usines” (4). Par suite, production et surtout profit conservent leur caractère privé, ce qui laisse ouvertes toutes les potentialités de réalisation de bénéfices pour les parties prenantes de la défense nationale. De fait, la guerre génère des profits de guerre. Sur une base de 4700 grandes sociétés allemandes, le mouvement du profit net est très clair : entre 1912-1913 et 1917-1918, il passe de 1656 à 2213 millions de marks. En France, les recettes de l’impôt sur les bénéfices de guerre créé en juillet 1916 vont dans le même sens : autour de 17,3 milliards de francs pour les périodes d’imposition allant de 1914 à 1918 inclus (5). Avérés, objectifs : tels sont donc les profits de guerre en 1914-1918.

La difficile légitimité du capitalisme en contexte sacrificiel

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La catégorie polémique des profiteurs de guerre ne peut donc être réduite à un simple fantasme populaire bien commode, à une forme de ce “populisme” au sens tronqué que les experts sérieux et raisonnables balaient d’un revers de la main. Quand les soldats et leurs familles s’indignent dans leur correspondance de ceux qui gagnent des millions pendant le conflit, quand la chanson de Craonne dit que “c’est malheureux d’voir sur les grands boulevards, tous ces gros qui font la foire…”, cela ne relève pas d’un simple mythe populaire répandu parmi des populations un peu frustes et ne sachant exprimer leurs souffrances que de façon épidermique. Bref, toute forme de condescendance intellectualiste est ici à proscrire. Factuels, les profits et les profiteurs de guerre doivent être pris au sérieux, exactement au même titre qu’une attaque allemande au fort de Douaumont.

La meilleure preuve de tout ceci, c’est que les entreprises elles-mêmes ont traité la question sans aucune légèreté ! En face du sacrifice combattant, les profits des entreprises réalisés à l’abri des obus et des mille dangers de la guerre, font en effet bien piètre figure. Les fournisseurs de guerre vont donc devoir déployer des stratégies pour se faire une légitimité dans la patrie en guerre. Cela va passer par les formulations ampoulées dans les prises de parole publiques où tout discours s’agenouille devant la défense nationale et les morts glorieux, ceux de l’entreprise en particulier. Car l’honneur bien identifié en place publique de la société anonyme, c’est bien là le nœud du problème. Celui gagné par les combattants doit rejaillir sur l’entreprise. Comme si, en une sorte d’excroissance paternaliste singulière, la mémoire du héros tombé au champ d’honneur pouvait distinguer positivement son employeur, très similairement à ce qui est le cas pour la propre famille du glorieux défunt. Eugène Schneider donne fin 1915 un excellent cas de figure de positionnement simultanément proche et dénivelé vis-à-vis du soldat. Soit avec assez de modestie pour ne pas subir les foudres de la légitime fierté combattante, mais avec une proximité suffisante pour pouvoir quand même tirer à soi un peu des mérites de ceux du front :

notre personnel mobilisé a été, hélas, cruellement éprouvé. Nous comptons 393 morts au champ d’honneur, 604 blessés, 121 disparus, 228 prisonniers. 88 de nos agents ont mérité d’être cités à l’ordre du jour. Tous sont pour nous et pour tous ceux de nos agents que leurs fonctions ou leur âge ont retenu ou rappelé près de nous, des exemples admirables d’abnégation et leur courage nous impose, chaque jour, plus d’acharnement dans un travail qui prépare leur victoire. Nous sommes particulièrement fiers de constater les efforts prolongés de notre personnel qui s’est consacré avec un dévouement passionné à sa tâche patriotique et nous tenons à lui en exprimer devant vous toute notre satisfaction”(6).

Le montant des bénéfices supplémentaires du temps de guerre est gigantesque pour les firmes les plus intégrées à l’économie de guerre. Dans la plupart des pays belligérants, la mise en place d’une imposition spécifique des profits de guerre, outre qu’elle prouve le caractère concret des-dits profits, permet d’établir des bilans chiffrés fiables. Ainsi, entre 1914 et 1919, les bénéfices supplémentaires (calculés par le fisc comparativement à la moyenne des années d’avant-guerre) de la société Schneider, chef de file des “marchands de canons”, atteignent 254 ?661 ?924 francs. Pour avoir un ordre de comparaison, le budget de l’État français en 1919 est de 13,2 milliards de francs (7), le cumul des bénéfices est donc appréciable pour une seule firme… autre exemple, pour la firme Hotchkiss, le fabricant des célèbres mitrailleuses, le même montant cumulé dépasse les 82 millions… ironie : ces chiffres issus des archives fiscales sont largement supérieurs à ceux avancés dans une brochure – pourtant en partie censurée – de 1917 par le publiciste anarchiste Mauricius (8).

Faut-il se demander “À qui profite le crime” ?

De tout ceci vient forcément l’idée que de tels résultats financiers sont issus d’un plan déterminé par une oligarchie imbriquant responsables politiques et grand capitalisme internationalisé : “il faut être bien naïf pour supposer que la France et l’Angleterre accepteraient de s’être épuisées pendant des années dans une lutte aussi ruineuse, sans en tirer de sérieux profits matériels !” (9) comme dit de façon très paradigmatique un personnage des Thibault de Roger Martin du Gard. Ce ressenti, étayé factuellement et théorisé, fonde en partie les analyses du mouvement ouvrier sur la question, dont bien sûr celle de Lénine :

le capitalisme s’est transformé en un système universel d’oppression coloniale et d’étranglement financier de l’immense majorité de la population du globe, par une poignée de pays avancés. Et le partage de ce butin a lieu entre deux ou trois rapaces universellement puissants, armés de pied en cap […] qui entraînent toute la terre dans leur guerre pour le partage de leur butin” (10).

Cependant, même s’il est tentant d’imputer le déclenchement et la poursuite de la grande guerre à un arrangement ou un complot entre capitalistes faussement ennemis, les éléments manquent pour asseoir définitivement la conviction. On peut préférer se ranger à la sagesse sans tiédeur de Boukharine, pour qui “nous devons nous rappeler que le facteur régulateur de l’activité capitaliste est l’obtention de profit. La guerre est une des « affaires » du « bourgeois moderne »” (11) : effectivement, le capitalisme peut aussi gagner de l’argent avec la paix. Comprendre son fonctionnement et appréhender les conséquences de celui-ci pour l’ensemble de l’humanité passe toujours par une mise en contexte fine : si en 1914 ce qu’on pourrait appeler l’ordre établi veut la guerre, force est de constater (avec Henri Guillemin par exemple (12) que c’est l’inverse qui est vrai un petit quart de siècle plus tard.

François Bouloc

(1) Voir l’ouvrage de l’économiste libéral Adolphe Delemer, Le bilan de l’étatisme , Paris, Payot, 1922, 285 p.

(2) Pour un approfondissement et une bibliographie, voir François Bouloc, “Des temps heureux pour le patronat : la mobilisation industrielle en France”, in Matériaux pour l’Histoire de notre temps , 2008/3, 91, pp. 76-79, consultable en ligne : https://www.cairn.info/revue-materiaux-pour-l-histoire-de-notre-temps-2008-3-page-76.htm

(3) Sur cet ensemble de questions, voir André Loez, 14-18. Les refus de guerres. Une histoire des mutins , Paris, Gallimard, col. Folio, 2010, 690p. et, pour un élargissement André Loez et Nicolas Mariot (dir.), Obéir / désobéir. Les mutineries de 1917 en perspective, Paris, La Découverte, 2008, 446 p.

(4) Denis Woronoff, Histoire de l’industrie en France du XVIe siècle à nos jours

, Paris, Seuil, 1998, p. 369.

(5) Christophe Charle, La crise des sociétés impériales. Allemagne, France, Grande-Bretagne, 1900-1940. Essai d’histoire sociale comparée , Paris, Seuil, 2001, p. 294 sq.

(6) Centre des Archives Économiques et Financières, B/15.622, Dossier de bénéfices de guerre “Schneider Cie” , Rapport du gérant à l’assemblée générale des actionnaires du 3 novembre 1915.

(7) Alfred Sauvy, Histoire économique de la France entre les deux guerres

, Paris, Économica, 1984, [1965], 476 p.

(8) Mauricius, Les Profiteurs de la Guerre , publication mensuelle du journal Ce qu’il faut dire…

, n°6, novembre-décembre 1917, Paris, Imprimerie La Fraternelle, 55 p.

(9) Roger Martin du Gard, Les Thibault, t. V : Épilogue , Paris, Livre de poche, 1970, p. 165.

(10) Lénine (V.I.), L’impérialisme stade suprême du capitalisme (essai de vulgarisation) , Pantin, Le Temps des Cerises, 2001, [1917], p. 38. Mots soulignés par Lénine.

(11) Nikolaï Boukharine, L’économie mondiale et l’impérialisme. Esquisse économique , Paris, Anthropos, 1971, [1917], p. 149.

(12) Henri Guillemin, Nationalistes et nationaux (1870-1940) , Paris, Gallimard, « Idées », 1974, 476 p.


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