Histoire de France, un roman national ?

École
lundi 26 novembre 2018

En ce début du XXIe siècle, on ne compte plus les historien·ne·s qui ont publié leur histoire de France : Marc Ferro, Michel Winock, Pierre Milza, Jean-Noël Janneney et Jeanne Gérout, Alain Dag’naud, Dimitri Caséli, Joël Cornette, Aurélien et Michelle Fayet, Clémentine Portier-Kaltenbach, Patrick Boucheron, Jean-Paul Demoule, Dominique Borne, Jean-Christian Petitfils, Michelle Zancarini-Fournel...Tous et toutes envisagent cet exercice, qui est un classique dans l’historiographie française, avec un point de vue particulier, parfois original. Mais pourquoi autant de tentatives différentes aujourd’hui ? Pourquoi autant de récits, aux approches si différenciées ?

Parmi les dernières publications, en ce début d’année 2018, Jean-Christophe Petitfils (1) a publié une “histoire de France”, qu’il a sous-titrée :“vrai roman national”. Est-ce à dire qu’en ce début du XXIe siècle, il faudrait se méfier de faux romans nationaux ? Lesquels ? Comment les repérer ?

Pourquoi autant d’histoires de France publiées aujourd’hui ?

Une première approche : deux récits de l’histoire de France aux visions politiques opposées

Le sous-titre de l’histoire de France de J.C. Petitfils nous rappelle que tout récit historique, et plus encore toute tentative d’écriture d’un roman national, est une construction politique datée. Parfois, comme celui de J.C. Petitfils, il s’inscrit dans la continuité d’un roman national classique, celui qui s’inspire et entend perpétuer LE roman national, depuis l’initiateur Jules Michelet. Dans d’autres cas, des récits, au contraire, cherchent à rompre avec le roman national classique institué sous la IIIe République. C’est clairement l’optique de Patrick Boucheron (2) qui déclare en introduction “écrire une histoire de France accessible et ouverte, en proposant au plus large public un livre innovant mais sous la forme familière d’une collection de dates, afin de réconcilier l’art du récit et l’exigence critique”. Quelques phrases plus loin, l’objectif de l’ouvrage est plus clairement présenté : “Par principe, elle refuse de céder aux crispations réactionnaires l’objet « histoire de France » et de leur concéder le monopole des narrations entraînantes”. Ainsi, en nous arrêtant uniquement sur ces deux histoires de France, on voit que l’une et l’autre sont écrites en opposition : d’un côté, on écrit le vrai roman national, que J.C. Petitfils perpétue. De l’autre, on s’oppose à cette vision classique du roman national, que P. Boucheron qualifie de réactionnaire. On comprend que, derrière ces deux récits, il existe un point de vue politique que le récit doit légitimer. P. Boucheron l’explicite clairement dans “son ouverture” : “Cette ambition est politique dans la mesure où elle entend mobiliser une conception pluraliste de l’histoire contre l’étrécissement identitaire qui domine aujourd’hui le débat public”. Vision pluraliste du passé national contre vision identitaire du roman national, les enjeux de l’opposition politique sont clairs. Cette opposition structure en partie deux conceptions de l’histoire nationale, parmi d’autres, qui résulte d’une vision politique de la France, en ce début du XXIe siècle.

Comment le roman national classique est devenu un récit commun partagé par des nombreux·euses Français·e·s ? Pourquoi est-il en crise ?

Le XIXe siècle et le début du XXe siècle connurent une opposition entre deux romans nationaux, portés par deux projets, politiques, en lutte l’un contre l’autre. Ils résultaient, chacun, d’une interprétation politique opposée de la Révolution française. Les héritiers de la Révolution française, qui revendiquaient l’apport politique de la Révolution ont construit le roman républicain, plongeant ses racines dans le mythe gaulois. Face à eux, les héritier·e·s de la contre-révolution ont construit le roman national monarchiste, qui inscrivait son origine dans la dynastie des Francs et de son roi converti au catholicisme : Clovis. Vercingétorix contre Clovis, derrière cette bataille des héros et des origines, deux romans opposés, mais surtout deux projets politiques opposés. Détruire la Révolution française et revenir à un ordre politique d’ancien régime fut le désir politique d’une certaine France qui s’écroula définitivement avec la débâcle du régime de Vichy, sans doute du côté de Sigmaringen.

La République restaurée en 1944, le roman national républicain n’avait plus de récit concurrent. Il est alors devenu LE roman national classique. Il s’imposait d’autant plus facilement que le général de Gaulle redonnait de nouvelles couleurs à ce récit héroïque.

De Gaulle a perpétué la tradition du roman républicain, dans lequel la France est assimilée à un personnage féminin à la “destinée éminente et exceptionnelle”, servie par des héros, comme de Gaulle, prêts à tous les sacrifices pour elle. Les premières phrases des “mémoires de guerre” du général de Gaulle (3) s’inscrivent dans cette continuité du roman national : “Toute ma vie, je me suis fait une certaine idée de la France. Le sentiment me l’inspire aussi bien que la raison. Ce qu’il y a en moi d’affectif imagine naturellement la France, telle la princesse des contes ou la madone aux fresques des murs, comme vouée à une destinée éminente et exceptionnelle”. De Gaulle, non seulement avait montré ses capacités politiques pendant la Deuxième Guerre mondiale, mais il savait que grâce à la place politique qu’il tenait depuis le 18 juin 1940, il pouvait écrire une nouvelle page du roman national républicain. Léo Ferré, que l’on ne peut soupçonner de complaisance avec le général de Gaulle écrivit, en 1947, un texte, qui deviendra ensuite un chanson : “Mon général”. La fin de ce texte est à la fois un hommage à l’action politique du général de Gaulle pendant la guerre, mais aussi bien sûr, une critique du roman historique qu’il écrivait alors : “Mon général, j’ai souvenance que vous avez sauvé la France, c’est Jeanne d’Arc qui me l’a dit. C’est une femme qui avait de la technique malgré sa fin peu catholique. Vous aviez les mêmes soucis et puisqu’il faut sur cette terre que chacun passe solitaire, vous avez le droit de rêver. Mon général, pour vos vacances, je vous raconterai l’histoire de France, des fois que vous comprendriez”. Aujourd’hui encore, on n’a retrouvé aucune trace de vacances du général passées aux côtés de Léo Ferré pour prendre des leçons d’histoire de France. Par contre, pendant que de Gaulle occupait la première place politique en France, qu’il gouverne ou qu’il écrive ses “mémoires de guerre”, en solitaire à Colombey, le roman national, teinté de gaullisme s’est imposé. Aucun autre récit de l’histoire de France ne pouvait rivaliser, même s’il en existait d’autres, y compris des tentatives de de réhabilitation de Pétain et de la France qu’il avait représentée. En écrivant ses “mémoires de guerre”, de Gaulle est devenu son propre hagiographe. Il a lui même construit ce que Georges Duby a appelé “des monuments dressés par le pouvoir”. George Duby, grand médiéviste, a compris qu’un roman national était une compilation de mythes déposés en strates successives par des hagiographes de toute époque : “L’historien n‘interroge jamais que des épaves, et ces rares débris proviennent à peu près tous de monuments dressés par le pouvoir” (4).

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En 1970, à la mort du général de Gaulle, disparaissait le dernier héros du roman national classique. Ce roman, orphelin d’un tuteur politique a cheminé, des années 1970 à nos jours comme un héritage sans héritier·e·s. Délaissé, il a perdu, auprès des Français·es, son crédit des années 1950-1960. Magyd Cherfi, né en 1962, écolier dans les cycles de l’école primaire, à la fin de ce cycle gaulliste, rappelle ce que fut ce roman pour lui :“On les a aimés, les rois de France. L’école certes distributrice de baffes offrait le rêve de têtes couronnées aussi sympas les unes que les autres, à commencer par les plus cools qu’on appelait « fainéants », puis le bon roi Henri IV et sa poule au pot, Saint Louis rendant la justice au pied du chêne, tous les François, Charles et j’en passe, tous aimés du peuple. Jusqu’à cinq heures on était peu ou prou protégés des « sales arabes », des « rentre chez toi ». Français jusqu’à dix-sept heures ! Et ensuite la rue nous broyait” (5).

L’avalanche de livres d’histoire de France est un symptôme de cette crise des racines, inexistante jusqu’à la fin des années 1960. La publication de ces ouvrages n’est-elle pas une tentative de réponse à des questions simples, que le roman national républicain a occulté au moment où il pesait de tout son poids symbolique sur les Français·e·s ?

De quoi la multitude et la diversité des publications de récits nationaux est-elle le nom ?

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Pourquoi les propositions de perpétuer ou de revisiter le roman national sont-elles aussi nombreuses ? L’histoire s’écrit toujours au présent, les historien·ne·s réécrivent donc régulièrement l’histoire, en fonction des sources à leur dispositions, et parce qu’ils et elles appartiennent à une société qui se pose de nouvelles questions, abordent le temps présent et passé avec des mots nouveaux, des expériences différentes, des visions de l’espace et du temps que les générations précédentes n’avaient pas… Marc Bloch, en publiant L’apologie pour l’histoire (6), exprime cette idée de l’écriture de l’histoire sans cesse renouvelée, de la manière suivante : “À la vérité, consciemment ou non, c’est toujours à nos expériences quotidiennes que, pour les nuancer là où il se doit, de teintes nouvelles, nous empruntons en dernière analyse les éléments qui servent à reconstituer le passé : les noms mêmes dont nous usons afin de caractériser les états d’âmes disparus, les formes sociales évanouies, quel sens auraient-ils pour nous si nous n’avions d’abord vu vivre des hommes ?”

Les historien·ne·s de ce début du XXIe siècle sont comme leurs concitoyen·ne·s. Certain·e·s sont atteint·e·s d’un doute existentiel : qui sommes-nous vraiment ? D’autres sont touché·e·s par une certitude angoissée : l’effacement voire l’oubli d’un récit historique ne menace-t-il pas la communauté nationale ? Sans mémoire, un peuple peut-il encore se construire un destin ?

Des historien·ne·s, relais d’un doute existentiel : qui sommes-nous ?

Longtemps, les histoires de France s’écrivirent sur le ton de l’évidence. Pierre Chaunu, par exemple, en publiant La France en 1982, commençait son introduction, qu’il sous-titrait “l’âme plus que le corps”, avec ces mots : “Comme beaucoup de Français, je puis me réciter les premières phrases de l’appel. Je ne puis le faire sans que l’émotion m’étreigne, aujourd’hui comme au premier jour, comme si je les avais longtemps portées en moi, avant des les lire, pour la première fois, quand elles parurent en 1954, à la première page des « mémoires de guerre ». Ces quelques lignes traduisent mieux qu’un traité le grand axe de la sensibilité française, dela sensibilité de beaucoup de Français à la France” (7). On l‘entend : pour Pierre Chaunu, écrire une histoire de France est quasiment un acte de foi. Aujourd’hui, ce genre d’introduction ne peut plus s’écrire, non seulement car elle est devenue désuète aux yeux des historien·ne·s, mais aussi et surtout, car tout acte de foi, dans le cadre de leur métier doit être proscrit. Parmi eux et elles, Patrick Boucheron. Les premiers mots de l’ouverture de son Histoire mondiale de la Francesont justement un dénonciation des anciennes introductions, type Pierre Chaunu : “Introduire une histoire de France vraiment ? On aimerait passer outre, en plongeant directement dans le grand bain des récits rassemblés […] sans s’embarrasser de ces pesants préalables qu’implique inévitablement le genre, on ne peut plus intimidant de l’introduction à une histoire de France” (8). L’ouverture (il refuse de l’appeler introduction) de P.Boucheron rompt avec l’introduction de P.Chaunu, c’est une évidence. Mais l’Histoire mondiale de la France aborde l’une des principales questions politiques contemporaines, qui suscite tant de certitudes et d’interrogations : “C’est, on le sait bien désormais, l’histoire difficile de la société française confrontée aux défis de la mondialisation durant ces trente dernières années qui explique cette cristallisation croissante du débat public sur le thème de l’identité”.

En 2001, Marc Ferro ouvre son Histoire de France sur le même questionnement de la confrontation de l’histoire nationale avec la construction européenne et la mondialisation : “À l’heure où s’écrit cette histoire de France, la mondialisation et la construction de l’Europe aboutissent à une lente désagrégation de la souveraineté des États-nations, notamment en Europe. Or, par un mouvement différent, mais complémentaire, la revendication régionaliste met en cause leur identité, leur essence”(9).

Du doute aux certitudes : quand des historien·ne·s, emporté·e·s par les passions contemporaines, perdent raison

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Le doute, les questionnements légitimes d’un Marc Ferro ou d’un Patrick Boucheron peuvent parfois se transformer en certitude abrupte. Michel Winock l’exprime dès la première ligne de son essai sur La France : “À l’heure de l’Union européenne, une peur hante notre pays : et si l’Europe était le tombeau de notre identité ? La question court les tréteaux politiques autant que les conversations privées. Mieux, elle nous contraint à rouvrir le livre de notre généalogie nationale”(10).

Les certitudes de Michel Winock sont mal nommées, car il ne fait jamais référence à la tentative avortée de construire un roman européen, censé se substituer aux histoires nationales des différents pays de l’Union européenne. Cette tentative de substituer un roman à un autre se fait au moment où M. Winock écrit ce livre. Ce roman européen, s’il ne fut à aucun moment perceptible par les citoyen·e·s européen·ne·s (11), contribua cependant un peu plus à embrumer les esprits de nombreux·euses historien·ne·s quant à la reconfiguration possible d’une histoire post-nationale jusqu’alors très nationale. Cette perplexité, la corporation des historien·ne·s l’a connue en France, mais aussi dans les autres pays de l’Union européenne.

Jean-Pierre Rioux, va plus loin encore que Michel Winock quelques années plus tard. Se servant de son statut d’historien reconnu, il écrit un pamphlet, oubliant complètement l’historien qu’il est. Il se pare, quelques mois à peine après le référendum du 29 mai 2005, des habits de l’homme politique et du moralisateur pour délivrer un message politique clair. Cette opinion politique n’a rien d’original, elle fut l’opinion commune de l’oligarchie, politique, économique, culturelle, très amère de sa défaite en 2005 : “Tout a basculé, à mon sens, le 29 mai 2005, quand le refus de l’Europe a fait passer notre perspective historique de la brume à la purée de pois. La France, ce jour là, a pris congé petitement en signalant au monde sa préférence, la macération et sa nouvelle vocation, faire l’autruche [...] ce nouveau Munich sera-t-il suivi d’une nouvelle débâcle...” (12).

Au-delà de l’outrance des propos qui n’honorent pas la corporation des historien·ne·s, quel intérêt d’une telle prise de position, que l’on a lue, à ce moment là, mille fois ? Pourquoi abandonner toute raison pour mettre sa plume au service d’une passion européiste bien malade ? Cette cause était déjà rabougrie en 2005, mais aujourd’hui, quinze ans après, tout le monde voit quelle est la véritable vocation de l’UE. Nombre d’historien·ne·s ou d’intellectuel·le·s se sont perdu·e·s dans la défense politique d’un projet européen qui n’avait plus aucun sens, au fil des traités et des directives. Ou plutôt un seul sens, le sens unique de l’Union européenne : tout libéraliser. Mais pour quoi faire ?

L’année au cours de laquelle J.P. Rioux publiait son pamphlet vengeur, le secrétaire général d’un des grands partis de l’époque, le PS, en novembre 2006, dans un congrès mémorable de décrépitude morale et politique, François Hollande (motion à 55 % des voix) parvient à affirmer, avec le sens politique qu’il a montré quand il était président de la République, que les votes oui et non de l’année précédente étaient compatibles...

C’était bien la peine que J.P. Rioux ou d’autres, s’improvisent, en 2005, 2006 acteurs politiques, défenseurs d’une ligne politique, celledu oui en 2005, alors que des responsables, comme François Hollande, abandonnaient cette conviction politique, qu’ils avaient pourtant choisie pendant la campagne référendaire. Le but de F.Hollande était, à ce congrès du Mans, de préparer au mieux les élections à venir. On connaît la suite, et on imagine la déception de J.P. Rioux.

Par contre, toute une série de livres, qui se voulaient être des histoires de France, n’étaient en fait que des points de vue, aujourd’hui dépassés par l’évolution politique de l’UE depuis plus de dix ans. Par exemple, l’année qui suivit la publication de J.P. Rioux, l’accord Merkel/ Sarkozy (conseil européen en Allemagne, en juin 2007) permit de parvenir à la signature du traité de Lisbonne. Le référendum du 29 mai 2005 était donc effacé, Munich s’éloignait ! Ouf, on espère au moins que J.P. Rioux fut soulagé.

L’histoire est donc, souvent, prise en otage par des historien·ne·s, qui prennent prétexte d’écrire une histoire de France pour en réalité écrire une tribune, trop longue pour que Libération ou Le monde la publient.

Des polémiques politiques à la remise en cause critique du roman national : d’autres tentatives de réécriture du récit national.

Réécrire une histoire nationale peut avoir une autre motivation, en ce début de XXIe siècle : réécrire un texte, intégrateur, qui n’exclue personne, pour redonner au récit national une des fonctions qu’il avait au début de la IIIe République. Fonction qui s’était parfois effacée face à d’autres contingences, au cours du XXe siècle. L’histoire de France de Dominique Borne peut être citée comme l’une des histoires de France qui entre dans cette rubrique des histoires nationales intégratrices. Dans son avant propos, Dominique Borne écrit ceci : “Un récit original est nécessaire pour une seconde grande raison. Nombreux sont les Français d’aujourd’hui qui ne se reconnaissent plus dans le dialogue entre le récit providentiel et le récit républicain. Les citoyens, cela s’entend dans les cours de récréation, se sont pas tous des Gaulois. Le nouveau récit doit embarquer en histoire tous ceux qui, jusqu’à maintenant, s’en sentent exclus. Pour essayer encore de « faire France tous ensemble » [...], pour oser envisager l’avenir à partir du passé, c’est-à-dire pour réinventer la politique, nous avons besoin d’histoire de France, nous avons besoin d’une autre histoire de France” (13).

À la fin des années 1990, alors qu’il était inspecteur général d’histoire-géographie de l’Éducation nationale, Dominique Borne défendait une toute autre vision de l’histoire de France, notamment en collège, les programmes d’histoire étaient, de la 6ème à la 3ème, parsemés de documents patrimoniaux, que les professeur·es devaient obligatoirement étudier avec leurs élèves. Ces documents patrimoniaux retraçaient les grands faits et étapes du roman national républicain. Le même historien est passé en quelques années d’une défense scrupuleuse du roman national à une volonté d’écrire une autre histoire de France qui jusqu’alors “n’embarque pas tous ceux, qui jusqu’à maintenant s’en sentent exclus”. Dans ce dernier cas, le récit qu’écrit Dominique Borne est un retour critique sur sa précédente vision des choses. Écrire, dans ce cas là, est une autre forme d’un doute qui taraude nombre d’historien·ne·s : qui sommes-nous vraiment ?

D’autres historiens, en écrivant leur récit national, deviennent les relais d’une angoisse

L’angoisse de la fin du roman national traditionnel

En ce début d’année 2018, un coïncidence révélatrice d’une opposition d’historien·ne·s, quant à leur vision du récit national, est passée totalement inaperçue. Suzanne Citron est morte le 22 janvier 2018. Elle avait passé une grande partie de sa carrière universitaire à réaliser des travaux sur la déconstruction du mythe national (14). Pionnière de cette nouvelle histoire de France, elle appelait à la dénationaliser et en réécrire une autre. Avant sa disparition, elle avait accordé un entretien à L’humanité, en 2014, dans lequel elle expliquait pourquoi elle avait entrepris ce travail de déconstruction : “Lelivre interdit de Francis et Colette Jeanson, « l’Algérie hors la loi », en 1955, révèle les enfumades du général Bugeaud à la professeure agrégée que j’étais. On m’a donc menti sur l’histoire de France. Je comprends bientôt que les pouvoirs spéciaux accordés au gouvernement Guy Mollet, le 12 mars 1956, par la gauche toute entière, communistes compris, sont le paravent d’un système de torture rappelant le Gestapo. La guerre d’Algérie, c’est donc la République qui torture au nom de la France, une et indivisible de Dunkerque à Tamanrasset. Mon image de la République, préservée par la Résistance, s’effondre”.

Quelques jours après la mort de Suzanne Citron, Jean-Christian Petitfils publiait son histoire de France, sous-titrée : “Le vrai roman national”. Dans son introduction l’auteur nous fait part d’une prise de conscience, pour le moins opposée à celle de Suzanne Citron : “Il n’y a pas de doute, nous vivons une crise de l’histoire qui n’est qu’une partie de la vaste crise contemporaine de l’identité française”. Pour J.C. Petitfils, cette histoire de France qu’il entend préserver, “peut mourir un jour”. Ce qu’il craint avant tout, c’est la disparition de la dimension transcendantale du récit républicain classique. Il en trouve les dernières traces dans le discours de Philippe Seguin, qu’il cite. Ce discours date de 1992, au moment de la discussion sur la ratification du traité de Maastricht. Philippe Seguin avait appelé ce discours : “Discours pour la France”. À propos de ce discours et de la vision plus générale de la France de J.C. Petifils, voilà ce que cet historien dit de son sujet d’étude : “La nation c’est quelque chose qui possède une dimension affective et une dimension spirituelle, c’est le résultat d’un accomplissement, le produit d’une mystérieuse métamorphose par lequel le peuple devient davantage qu’une communauté solidaire, presque un corps et une âme” (15).

Cette vision de l’histoire nationale mystique eut un maître : Jules Michelet. Dans la préface de son histoire de France, il présente son œuvre ainsi : “Cette œuvre laborieuse d’environ quarante ans, fut conçue d’un moment de l’éclair de juillet. Dans ces jours mémorables, une grande lumière se fit et j’aperçus la France. Dans le brillant matin de juillet, sa vaste espérance, sa puissante électricité, cette entreprise surhumaine n’effraya pas un jeune cœur. Tout se simplifie par la flamme. Mille choses embrouillées s’y résolvent, y retrouvent leurs vrais rapports et s’harmonisent, s’illuminent. Biens des ressorts, inertes et lourds s’il gisent à part, roulent d’eux-mêmes, s’ils sont replacés dans l’ensemble. Telle fut ma foi, du moins, et cet acte de foi quelle que fût ma faiblesse, agit. Ces forces variées, et de nature et d’art, se déclenchèrent, s’arrangèrent malaisément d’abord. Les membres du grand corps, peuples, races, contrées s’agencèrent de la mer au Rhin, aux Alpes, et les siècles marchèrent de la Gaule à la France” (16). Michelet nous rappelle l’origine et l’esprit du récit. J.C. Petitfils, en se plaçant dans les pas de son illustre prédécesseur, craint sa disparition.

Les luttes et les rêves”, une autre angoisse

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En ce début du XXIe siècle, d’autres angoisses poussent des historien·ne·s à publier d’autres histoires de France. La peur de voir s’éclipser l’histoire sociale en France par exemple. Michelle Zancarini-Fournel est de ces historiennes qui prenant conscience du danger, et par fidélité à son histoire familiale, a voulu publier une histoire de France, qui mette au coeur de l’ouvrage la dimension sociale du passé français, même si l’ouvrage prend en compte les autres dimensions (politique, militaire, économique, religieuse, culturelle…).

En introduction, Michelle Zancarini-Fournel rappelle que cet ouvrage est un hommage à ses parents, grands-parents et au-delà à tous les Français·es, qui de 1685 à nos jours, ont façonné notre pays. Dire ce que d’autres récits ne disent pas : l’histoire de France ne s’est pas faite qu’avec des rois, des ministres, de généraux, des entrepreneurs, mais des Français·es, aujourd’hui anonymes, que l’historienne fait sortir de l’oubli. Pour bien faire comprendre son objectif principal, Michelle Zancarini-Fournel, dans son introduction (17) emprunte à l’historien britannique Edward P. Thomson sa vison de l’histoire sociale  : “Un travail de sauvetage de ce qui aurait pu se passer, un travail de rachat d’autres systèmes de significations qui, ayant perdu la bataille de la légitimité ont été oubliés. Un travail sur la mémoire et sur le pouvoir, sur tout ce que nous avons oublié ou qu’on nous a fait oublier”. Comme il y a une angoisse de la perte d’une histoire officielle, celle d’en haut, il y a aussi, en cette période de néo-libéralisme affirmée, le risque de la perte d’une “histoire par en bas”. La somme des 995 pages du livre de Michelle Zancarini-Fournel est non seulement la version française de l’ouvrage américain d’Howard Zinn (18), mais surtout une volonté d’écrire une autre histoire de France, qui, malgré toutes les histoires de France publiées, n’avait pas encore été écrite.

En conclusion

Comme nous l’avons vu à de nombreuses reprises au cours de cet article, l’objectivité de l’historien·ne n’existe pas. Il ou elle exprime toujours, surtout quand il ou elle ambitionne d’écrire une histoire de France, une orientation politique, plus ou moins bien assumée. En ce début de XXIe siècle, la multitude de publications d’histoires de France révèle la multiplicité des points de vue politiques d’historien·ne·s. Le passé étant pour eux ou elles un point d’appui naturel, car professionnel, pour exprimer une opinion politique. Les historien·ne·s ne sont pas pour autant des falsificateur·trice·s voire des gens malhonnêtes. Ils et elles sont simplement des citoyen·e·s engagé·e·s dans leur époque, comme tou·te·s les citoyen·e·s qui s’engagent. La caractéristique de l’historien·ne engagé·e, par rapport aux autres citoyen·e·s, est qu’il et elle recherche dans le passé des traces d’un récit qui puisse le rendre compatible avec son idéal ou au moins le souhait d’un projet social conforme à ses valeurs. C’était déjà l’objectif d’un groupe de professeur·e·s et d’instituteur·trice·s de la Fédération de l’enseignement. Après la Première Guerre mondiale, ils et elles publièrent un manuel scolaire (cours moyen et certificat d’Étude), en 1923 : Nouvelle histoire de France . Les derniers mots du dernier chapitre, publié aux éditions de l’École émancipée, sur la guerre de 1914-1918, étaient ainsi rédigés : “Par la paix de Versailles, a été fondée la Société des Nations, qui doit régler les discussions entre pays. Le monde devrait donc vivre maintenant en paix. Mais la paix ne dépend pas seulement des conditions politiques. Elle dépend avant tout des conditions économiques de la concurrence industrielle et commerciale à travers le monde. Elle dépend aussi de la volonté des peuples. Quand les peuples, mieux instruits, se connaîtront mieux, ils cesseront de se haïr, et les gouvernements ne pourront plus les lancer les uns contre les autres. Comme le disait un jour Anatole France à des instituteurs : « L’union des travailleurs fera la paix du monde »”.

Tout projet de récit d’une nation est avant tout politique. Chacun ayant sa propre légitimité aux yeux de son auteur·e. Les historien·ne·s, en ce début du XXIe siècle, ont déjà largement pris la plume, lecteurs et lectrices soyons attentif·ve·s.

Marc Brunet

(1) Jean-Christophe Petitfils, Histoire de France. Vrai roman national , Fayard, 2018.

(2) Sous la direction de Patrick Boucheron, Histoire mondiale de la France , Seuil, 2017.

(3) Général deGaulle, Mémoires de guerre. Tome 1:l’appel, Plon , 1954.

(4) Georges Duby, Les trois ordres ou l’imaginaire du féodalisme , Gallimard, 1979.

(5) Magyd Cherfi, Ma part de Gaulois , Actes Sud, 2016.

(6) Marc Bloch, Apologie pour l’histoire , Armand Colin, 1929.

(7) Pierre Chaunu, La France, Robert Laffont, 1982.

(8) Patrick Boucheron, Histoire mondiale de la France, Seuil, 2017.

(9) Marc Ferro, Histoire de France, Odile Jacobs, 2001.

(10) Michel Winock, Parlez-moi de la France , Plon, 1995.

(11) la dernière mouture des programmes d’histoire de la classe de seconde est clairement une tentative d’écrire une version possible du roman européen. Aucun élève des classes de seconde ne s’en est aperçu, car quasiment aucun professeur ne présente le programme ainsi, mais comme une suite de chapitres à enseigner les uns après les autres. Cette façon de faire se retrouve d’ailleurs en première et plus encore en terminale, sans qu’on y perçoive, dans ces deux niveaux, une quelconque trace de tentative d’un roman.

(12) Jean-Pierre Rioux, La France perd la mémoire. Comment un pays démissionne de son histoire , Perrin, 2006.

(13) Dominique Borne, Quelle histoire pour la France ?,Gallimard, 2014.

(14) Suzanne Citron, Le mythe national. L’histoire de France revisitée, Éditions ouvrières, 1987.

(15) Jean-Christophe Petitfils, Histoire de France. Vrai roman national , Fayard. 2018.

(16) Jules Michelet, Histoire de France ,1869.

(17) Michelle Zancarini-Fournel, Les luttes et les rêves. Une histoire populaire de la France de 1685 à nos jours .

(18) Howard Zinn, Une histoire populaire des États-Unis de 1492 à nos jours , Agone.