Idlib, reconquête du régime ?

mercredi 28 novembre 2018

“Dans les révolutions, les calculs des pertes et profits qui imposent les choix et les « lignes rouges » n’existent pas. Car les révolutions se soulèvent par essence face à l’impossible” (1).

Pertes et profits

Nos organisations à prétention révolutionnaire sont structurées par des militant·e·s d’autant plus dévoué·e·s à leurs tâches bureaucratiques qu’elles sont alimentaires. Ils, et elles sont dans l’incompréhension quasi absolue de ce qu’est la tension révolutionnaire, prométhéenne, des peuples déterminés dans leur refus de l’insondable injustice.

Les peuples palestinien, tchétchène, syrien, sont, entre autres, porteurs de messages qui donnent profondeur de champ et horizon à ce qui peut advenir “face à l’impossible”.

Leur conscience collective déterminée par une existence sans issue brise les tabous imposés par des liens sociaux et politiques de coexistence sociale pacifique, pseudo-démocratiques, entre classe dominée et classe dominante. Ces peuples se situent hors des “calculs de pertes et profits”.

Désirs et réalités

Nombreux·ses sont ceux, celles qui glosent dans les sphères politiques et journalistiques sur la fin annoncée d’une révolution populaire en Syrie, qui serait enfin jugulée par les forces de Bachar al-Assad sorties victorieuses d’une guerre dite “civile” de plus de sept ans. Ces anticipations sont d’autant plus appuyées qu’elles révèlent le lapsus du désir profond et inavoué.

Exit donc le peuple syrien insurgé, et portons-nous sur les enjeux géostratégiques qui façonnent selon leurs projections et fantasmes, l’Histoire.

Retour aux fondamentaux

Au nord-est du pays, à l’est de l’Euphrate, se concentrent les atouts majeurs de l’économie syrienne : les ressources en eau situées au barrage de Tabqa, les cultures vivrières à l’est de Deir ez-Zor, mais surtout les hydrocarbures dans la province d’Hassaké. Ces espaces géographiques sont éminemment stratégiques face à l’Iran, à l’Irak et à la Turquie, et par ailleurs convoités par le Qatar et l’Iran pour la réalisation contrainte d’oléoducs et de gazoducs vers l’Europe.

Le régime syrien ainsi que ses soutiens tutélaires russes et iraniens n’y ont pas accès, tenus à distance par les forces de la coalition internationale sous direction étasunienne, solidement implantées sur les rives nord-est de l’Euphrate. Leurs forces supplétives arabo-kurdes (FDS) ont repris sans coup férir à l’EI (État Islamique) les villes de Raqqa et de Deir ez-Zor, tant la suprématie aérienne occidentale a fait force de loi face à une armée islamique limitée au combat terrestre.

De même, la tentative du 07/02/2017 conduite par les milices russes privées du groupe Wagram (appartenant à un oligarque proche du Kremlin), dans le but de reprendre les sites gazier du groupe Coneco et pétrolier d’al-Omar sous protection des forces kurdes, a rapidement tourné court, suite à des raids aériens américains occasionnant l’anéantissement de ces quatre colonnes blindées et de centaines de mercenaires engagés dans l’entreprise.

Cet épisode est suffisamment révélateur pour relativiser une reconquête annoncée du territoire syrien par un régime tenu sous perfusion. Les parrains russe et iranien sont quant à eux prioritairement soucieux de leurs perspectives et intérêts propres.

Au nord-ouest

Au nord-ouest, dans la continuité de la défaite des insurgé·e·s lors du terrible siège d’Alep, Idlib et son gouvernorat semblaient dévolus au même sort tant ils focalisent l’aboutissement d’une patiente et meurtrière stratégie d’anéantissement de tous les centres décisifs insurrectionnels pour, in fine, concentrer autour d’Idlib les factions combattantes résiduelles chassées d’Alep-est, de la Ghouta orientale, de Raqqa, de Palmyre, de Deraa... Un blitz de l’aviation russe était attendu début septembre 2018 et demeure depuis en suspens malgré la volonté obsessionnelle de Bachar al-Assad d’en découdre.

Annonce prémonitoire

“Le gouvernement syrien a le droit de prendre sous son contrôle la totalité de son territoire et doit le faire”, déclare Poutine lors de la conférence de Téhéran, le 07/09/2018.

Mais les intérêts communs à la fois stratégiques et économiques partagés avec son “vrai-faux” partenaire turc, et la nécessité de maintenir les relations diplomatiques nouées à Sotchi et Astana obligent à ne pas contrarier de façon brutale et frontale les intérêts d’Ankara.

De plus, la confrontation avec les forces armées rebelles et des populations organisées en unités d’auto-défense combattantes dans un bassin humain de près de trois millions de personnes relèvent d’un enjeu dont le prix à payer peut rendre prudents des états-majors enclins à la toute-puissance.

Enfin, la menace réitérée d’une intervention américano-occidentale en réponse à une éventuelle offensive de terre brûlée menée par les forces soutenant le régime pourrait, de surcroît, infléchir les décisions du Kremlin d’entrer dans le cœur du conflit.

Le pari d’Erdogan

Il revient cependant aux forces d’Ankara de chasser les djihadistes appartenant à Hayat Tahrir al-Cham (HTC), issus d’al-Qaida, qui occupent une partie importante de la province d’Idlib.

Cette mission, qui relève de la gageure, est confiée au “Front national de libération” (FNL) dont une de ses composantes, le groupe Nourredine al-Zinki, s’est durement affrontée aux djihadistes de HTC à Kafr Halab. À l’issue de ces combats, les djihadistes ont pris le contrôle de la ville. Cet épisode augure mal de l’engagement d’Ankara de mettre en place une zone de désescalade de 15 à 20 kilomètres de profondeur entre les forces rebelles et celles liées au régime. Cette zone “pacifiée” doit être mise en place le 15 octobre 2018.

Le “prétexte” Bachar

Dans la réalité, Bachar al-Assad n’est plus qu’un prétexte instrumentalisé par les puissances impérialistes et régionales présentes au Machrek. De l’imbroglio syrien marqué par plus de sept années de guerre dévastatrice, réémergent les fondamentaux géostratégiques de domination et d’appropriation.

Américains et Occidentaux détiennent les leviers économiques majeurs tout en confortant Israël dans son rôle de gendarme au Machrek. Ainsi, les visées expansionnistes iraniennes se voient neutralisées par des interventions aériennes israéliennes récurrentes, dont le but est “d’étouffer dans l’œuf” la constitution d’une armée chiite libanaise fortement équipée d’armes balistiques, attachée à Téhéran, qui menacerait directement la sécurité d’Israël.

Cette politique s’accompagne d’une stratégie de non-reconnaissance des revendications palestiniennes, qui équivaut à l’ostracisation résolue du peuple palestinien.

L’impérialisme russe, quant à lui, enhardi par ses succès militaires dans le Caucase et en Crimée, adopte une posture de toute-puissance au Machrek, mais avec le souci sous-jacent de pérenniser sur le long terme ses bases stratégiques de Tartous et Hmeimim qui contrôlent la Méditerranée orientale. Afin de sécuriser son pré-carré, l’aviation russe tente de chasser HTC du site stratégique de Jisr al- Choughour, qui domine Lattaquié et, au-delà, les bases russes.

La Turquie d’Erdogan profite de l’opportunité diplomatique des pourparlers de Sotchi et Astana pour jouer sa partition dans l’espace que laissent les différends entre Russes et Occidentaux. Son soutien de circonstance aux populations syriennes lui permet de prendre pied sur le sol syrien pour mieux contrecarrer les velléités du PKK-PYD (PKK : Parti des travailleurs du Kurdistan ; PYD : Parti de l’union démocratique kurde) de constituer l’unité du Rojava. La prise d’Afrin avec le consentement des Russes et de la coalition internationale lui offre sur le sol syrien une avancée militaire non négligeable.

Dans ce contexte, le PKK-PYD pourrait connaître de graves déconvenues. Lâché par ses partenaires occidentaux lors du siège d’Afrin, il a constaté en cette occasion la froide distance du Kremlin et de Damas. Sachant que le régime tente vainement de se réapproprier les champs gaziers pétroliers tenus par les forces de la coalition, le PKK dépêche, le 30 septembre 2018, depuis Hassaké, une délégation à Damas pour offrir à l’autorité du régime ses bons et loyaux services. En clair, il s’agit de jouer le cheval de Troie pour offrir les clés d’Hassaké, ville stratégique, d’où il est possible d’investir les champs d’hydrocarbure de la compagnie Coneco et du site Al Omar, tant convoités.

Cette option stratégique, qui fait litière des intérêts impérialistes occidentaux, pourtant concrètement affirmée, apparaît décalée par rapport à la réalité de terrain et sans perspective crédible. Le retour du PKK sous protection du régime exigerait offres et contreparties autrement fiables. La délégation du PKK sera donc sèchement éconduite et se perdra à terme, pour le malheur du peuple kurde, dans les méandres nauséabonds de ses alliances sans principes.

Le choix de l’impossible

Désormais étranger au calcul cynique géostratégique de puissances prédatrices et à ceux, boutiquiers, des partis et organisations autoproclamés révolutionnaires, le peuple syrien, “face à l’impossible”, poursuit sa trajectoire vers un horizon libéré d’un régime fasciste et des monstres qu’il génère. Tel a été encore le message affirmé lors des dernières manifestations massives à Idlib.

Ce peuple, qui n’entend pas venir à résipiscence, sans cesse se reconstruit, sachant que le relatif répit accordé n’est dû qu’aux spéculations, manœuvres et tractations de ses ennemis et faux-amis, sur lesquels il n’a aucune prise, sinon à les combattre avec la détermination de celui qui n’a plus rien à perdre.

La révolution continue

“La révolution orpheline, la révolution continue” écrit Ziad Majed. Laissons à nos bureaucraties la posture délétère de vouloir soutenir des forces impérialistes opposées à d’autres. Il nous revient quant à nous de soutenir un peuple en révolution, politiquement, matériellement, et humainement.

Claude Marill 13/10/2018

(1) Ziad Majed, Syrie : La révolution orpheline, la révolution continue in Revue Contretemps , n°33, avril 2017.


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