La précarité, voie d’entrée dans le métier ?

vendredi 21 décembre 2018

La presse syndicale évoque la mise en place d’un "pré-recrutement" par le ministère, concernant notamment les Assistant·e·s d’Éducation (AED). De fait, ce ne sont pas de simples hypothèses, mais un projet écrit communiqué aux syndicats depuis juin. Il n’est pas anodin, et surtout est le signe avant-coureur d’une attaque plus ample…

Le document de la DGRH (Direction générale des ressources humaines) du 12 juin s’intègre aux attaques contre la Fonction publique : pour supprimer autant de postes que le programme de Macron le prévoit, il faut affaiblir les statuts et développer la précarité.

Former d’abord, recruter (peut-être) ensuite

Si ce projet est bien avancé (voir plus bas), il n’est qu’un élément dans un projet plus vaste, concernant le recrutement lui-même. Avec la même logique : potentiellement une absence de statut pour l’ensemble des nouveaux/nouvelles personnels !

À savoir :
- admissibilité en fin de L3, puis deux ans de “professionnalisation” (et non pas de formation !), autrement dit un statut de contractuel et une admission dépendant probablement en partie du chef d’établissement. La Cour des Comptes en parle clairement : “sélectionner ceux des admissibles qui présentent les meilleures aptitudes et la plus forte motivation pour le métier, quitte à compléter leur formation disciplinaire par la suite”… il s’agit plus d’exploitation que de formation.
- pour ne laisser aucune ambiguïté, le statut de stagiaire ne serait obtenu qu’à l’issue de l’admission…

Si les modalités précises (premier et second degré, nature exacte du contrat, etc.) ne sont pas encore définies, un rapport devrait vite finaliser ces aspects. Il s’agit d’aller vers une destruction de la formation et des garanties statutaires encadrant l’entrée dans le métier : en généralisant l’entrée dans le métier par la précarité, qui caractérise déjà les personnels contractuels.

Pré-recrutements ?

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Le document de la DGRH prévoit un “pré-recrutement” en début de L2. En L2, L3 et M1, l’enseignant·e aurait de plus en plus d’activités : prise en charge de dispositifs pédagogiques (exemple TPE en lycée… s’ils existent encore), activités d’enseignement, remplacement “ponctuel” dans un premier temps d’un·e collègue absent·e (puis “remplacement” sans mention de durée, autrement dit de moyenne voire longue durée à temps plein).

On voit bien les “bénéfices” possibles pour le gouvernement :
- créer un volant de personnels contractuels en lieu et place de titulaires (car bien entendu, avec les “pré-recrutements” Blanquer, les recrutements “classiques” diminueraient). Ils et elles auraient des contrats de trois ans, et sans aucune garantie de recrutement à l’issue : voilà la “professionnalisation” ;
- développer le remplacement en interne : il y a certes le décret Robien de 2005, mais la résistance des personnels y fait souvent obstacle. Disposer de précaires sous contrat (avec chantage possible à la titularisation) permettrait d’aller dans ce sens, y compris pour des remplacements de durée plus longue. Autant de postes de titulaires remplaçant·e·s en moins.

Et les AED ?

Ce ministère se présentant comme “social”, le pré-recrutement pourrait aussi concerner les personnels AED. Il s’agirait, toujours selon le document de la DGRH, de modifier le statut des AED pour créer un statut spécifique pour une partie d’entre eux/elles. Cela passe par une modification des textes réglementaires (“Permettre aux AED d’exercer des missions d’enseignement”). Le mécanisme serait sensiblement le même que pour les pré-recrutements “classiques” :
- un contrat durant le dispositif (en L2-L3-M1), à l’issue duquel ils/elles pourraient passer un concours interne. Contrat toujours aussi précaire, car signé par le chef d’établissement (donc révocable chaque année comme actuellement ?), même si pour la forme il est question d’un “pilotage du processus de recrutement” par le rectorat ;
- des missions non définies, mais sans doute similaires à celles des “pré-recrutements” évoquées dans le même texte (voir plus haut).

On le voit, il ne s’agit pas de “pré-recruter” mais d’enfoncer un coin dans les statuts, dans la logique d’explosion du recours aux contractuel·le·s que veut le gouvernement.

Depuis la “masterisation” sous le mandat de N. Sarkozy, la formation initiale des personnels est déstabilisée. Abroger les régressions, revenir à un recrutement à la fin de la licence, avec une formation de deux ans sous statut d’élève-professeur, avec un pré-recrutement ouvert à l’issue du bac, est une nécessité. Pour respecter les conditions de travail des personnels, offrir une formation didactique et pédagogique d’ampleur en laissant le temps nécessaire à son appropriation. Cela exige de considérer que les stagiaires ne doivent plus être considéré·e·s comme des moyens d’enseignement, mais des personnels en formation.

Tout converge vers cette obsession : détruire tout ce qui ressemble au statut d’élève-professeur (année de stage payée, qui compte pour la retraite à taux plein, etc.), en plus bien sûr des suppressions d’emplois. De tels projets, quelles que soient les modalités retenues, sont inacceptables et ne pourront que provoquer la souffrance professionnelle : un·e collègue qui entre dans le métier est là pour apprendre son métier, pas pour être une "ressource humaine" flexible. Cela suppose du temps, et un statut de fonctionnaire stagiaire ou d’élève-professeur.

Il est aussi nécessaire de donner des perspectives aux AED. Si le projet ministériel les concernant peut être un échec du fait de la faible rémunération notamment (cf. l’échec du dispositif “Emploi avenir professeur”), il peut se présenter comme une perspective pour des AED, qui n’en ont aucune aujourd’hui. C’est le sens des revendications qu’Émancipation défend par exemple dans le SNES (voir notre numéro de septembre).

Tout cela implique le retrait des projets gouvernementaux dans un premier temps, qui de toute évidence ne sont ni amendables ni négociables.

Quentin Dauphiné


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