Le pacifisme des instituteurs syndicalistes

Dossier
dimanche 23 décembre 2018

C’est assez connu : le syndicalisme des instituteur·e·s a été en France le plus précocement opposé à la guerre et à l’Union sacrée. L’ouvrage de Loïc Le Bars (1) sur le sujet apporte d’utiles précisions. D’abord et avant tout pour montrer à quels obstacles, quels doutes, quels débats faisaient face ces militant·e·s.

En effet il a puisé à des sources jusque-là peu utilisées dans les études sur l’action de la FNSI (2) contre la guerre : un nombre important de lettres échangées entre militant·e·s. Rappelons que la correspondance constitue le principal moyen de communication entre les dirigeant·e·s de la Fédération, y compris après la guerre. En outre, beaucoup de ces militant·e·s enseignent dans des classes rurales uniques ou des petites écoles, et sont parfois relativement isolé·e·s dans leur village.

Une Fédération déjà particulière

La FNSI en 1914 est assez minoritaire dans son milieu, face aux “Amicales”, regroupements associatifs très modérés et peu revendicatifs. La Fédération regroupe donc plutôt une sorte d’avant-garde minoritaire et radicale, teintée d’orientations syndicalistes révolutionnaires qui l’imprègneront encore par la suite (3).

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La FNSI fait aussi partie de la CGT, dans un contexte où le droit syndical dans la Fonction publique n’est légalement pas officiel jusqu’en 1924. La constitution de syndicats, leur entrée dans la CGT… et l’affirmation de leur pacifisme lors du congrès de Chambéry en 1912 : autant de conflits avec l’État-patron (campagnes de presse haineuses, sanctions voire menaces de révocation, menaces de poursuites judiciaires ou de dissolution des syndicats…). Ils n’ont pas laissé indemnes les syndicats de la Fédération, mais ont en quelque sorte préparé une partie des militant·e·s à résister à la pression nationaliste qui allait sévir durant la guerre : pour Loïc le Bars, voici une des raisons expliquant que la FNSI sera la fédération la plus constante de la CGT dans son opposition à l’Union sacrée.

Le rôle des militantes

Seconde particularité notable : la place des femmes. Reflet d’une réalité professionnelle, la FNSI est une fédération de la CGT relativement féminisée : environ un tiers de ses effectifs. C’est très loin d’être le cas partout, et cela peut d’ailleurs donner lieu à des critiques de la part de militantes de la FNSI envers des dirigeants syndicaux pourtant eux aussi opposés à l’Union sacrée. Ainsi la Fédération des métaux, dont le responsable Merrheim joue un rôle décisif (voir article suivant), déclare en septembre 1917, à propos du travail féminin dans les usines (extrait) : “L’introduction systématique de la femme dans l’atelier est en opposition absolue avec la création et l’existence du foyer et de la famille : le Comité fédéral estime en premier lieu que l’homme doit obtenir de son travail la possibilité d’assurer la subsistance de son foyer et d’élever dignement ses enfants”. Comme quoi préserver l’unité des courants internationalistes dans des circonstances dramatiques, n’implique pas de renoncer à débattre des divergences sur les pratiques syndicales !

Autre élément important : leurs camarades hommes étant mobilisés, ce sont souvent elles qui ont pris en charge le syndicat dans les départements, pour essayer tant bien que mal de le faire fonctionner. Cela dit, bien souvent elles ne jouent pas un tel rôle en quelque sorte par défaut : parfois ce sont elles-mêmes qui avaient créé le syndicat, et en tout cas y avaient des fonctions dirigeantes avant même le déclenchement de la guerre.

Parmi elles, une m’a personnellement très marqué : Hélène Brion. De fait, elle devient vite la principale dirigeante de la FNSI avec Fernand Loriot. Refusant initialement de s’engager dans la voie du pacifisme, elle se plie à la majorité (voir plus bas) et défendra ces nouvelles positions sans faille. Y compris en 1917 quand elle est arrêtée, emprisonnée, traînée dans la boue par la presse bourgeoise et jugée par un tribunal de guerre, puis finalement révoquée (et réintégrée en 1924). Devant le tribunal de guerre, elle affirme ses convictions, liant notamment féminisme et pacifisme.

Des débats qui ne cessent pas

Autre point remarquable : dans la FNSI, le débat est permanent, même si dans les moments difficiles (répression) l’organisation forme un bloc. L’analyse des nuances, hésitations, moments de démoralisation ou au contraire d’optimisme… permise par le travail sur la correspondance militante jette une lumière instructive. Loin de l’image d’Épinal parfois véhiculée projetant des militants (surtout des hommes !) sans hésitation et sans faiblesse, les lettres de “simples” enseignant·e·s, résidant souvent “en province”… montrent leurs débats parfois difficiles.

En tout cas, les faits sont assez simples : nombre de militant·e·s ne croyaient pas vraiment au déclenchement de la guerre. Ils et elles en sont d’autant plus surpris·e·s et désarçonné·e·s. Rapidement, la revue L’École Émancipée refuse tout soutien à l’Union sacrée (elle sera suspendue dès octobre 1914, remplacée par L’École puis L’École de la Fédération ). Dans la FNSI, les deux secrétaires Fernand Loriot et Hélène Brion refusent de s’opposer à la guerre, mais un nombre croissant de sections départementales exigent un changement de position. Le Bureau fédéral joue le jeu, accepte de convoquer une conférence nationale pour août 1915 au risque d’être mis en minorité… ce qui se produit effectivement. À compter de cette date la FNSI en tant que telle bascule dans l’opposition à la guerre. Y compris les deux secrétaires fédéraux qui seront désormais des “minoritaires” sans faille dans la CGT, comme le reconnait Louis Bouët : “il n’y eut aucun reproche à faire à Loriot, ni le lendemain ni plus tard”. Voici donc une organisation dont la direction elle-même accepte voire favorise le débat. Comment l’interpréter ? Une hypothèse personnelle : la direction de la FNSI ce ne sont pas des permanents syndicaux soucieux d’être des interlocuteurs “responsables” du pouvoir, mais des militant·e·s qui travaillent à temps plein et pour qui le débat d’idées est primordial. Dans ces conditions il existe une démocratie qui est plus vivante qu’ailleurs.

Mais une fois ce choix décisif opéré, tout reste à faire : comment agir pour combattre la guerre et l’Union sacrée ? Il faut faire face à plusieurs difficultés : tenir compte de la censure et de la répression toujours possibles ; savoir jusqu’où il est possible d’aller sans s’y heurter. Plusieurs débats surgiront, plusieurs initiatives seront critiquées (parfois dans des sens différents). Par exemple le débat sur la censure à l’intérieur de la revue L’École de la Fédération  : peut-on accepter de passer des articles favorables à l’Union sacrée… alors qu’en même temps il n’est pas possible d’y publier des textes ouvertement opposés à la guerre du fait de la censure ? Bref, une fois définie l’orientation, le débat reste vif sur les moyens d’action.

Comment agir ?

L’action de la FNSI, outre le regroupement des opposant·e·s à la guerre dans le mouvement ouvrier (voir plus bas), prend notamment trois formes.

Dans ses publications : L’École de la Fédération , sans s’en prendre directement à l’Union sacrée, tâche donc de combattre le militarisme tout en essayant (parfois en vain) d’éviter la censure, qui se son côté ne s’embarrasse pas de nuances. De plus, les militant·e·s font parvenir aux abonné·e·s les articles censurés. Ce rôle de la revue ne doit pas être sous-estimé, comme le souligne l’auteur : “Il faut bien se rendre compte en effet de ce qu’a pu représenter L’École de la Fédération pour des instituteurs isolés dans leur village, obligés de dissimuler peur pacifisme et souvent tenus en suspicion par une partie de la population”.

Ensuite, s’opposer autant que possible à la propagande militariste dans les écoles, là aussi en se posant la question de ce qu’il est possible de faire, en balance avec les risques de répression encourus. Il s’agit, selon les termes d’un conseil de la FNSI, de ne “jamais enseigner la haine”.

Enfin, l’action revendicative : sans être “défaitiste révolutionnaire”, la FNSI refuse de sacrifier la défense des revendications au profit de l’Union sacrée. Elle agit pour la défense laïque et pour des revendications corporatives : le retour dans les classes d’une partie des instituteurs mobilisés, la titularisation d’intérimaires embauchés durant la guerre… et débat en son sein des revendications adéquates, par exemple sur les salaires avec la question du “traitement unique” (et du compromis possible à ce sujet : les augmentations uniformes).

Une place centrale dans le mouvement pacifiste

Pour Loïc Le Bars : “La revue constitua un « pôle de regroupement » pour la mouvance pacifiste en gestation”.

Le rôle des instituteur·e·s pacifistes en effet ne se limite pas au domaine syndical. Même s’il est bien sûr important : Hélène Brion et Fernand Loriot participent ainsi à l’animation du CRRI (4), pivot de la lutte contre l’Union sacrée. Il est constitué en janvier 1916 sur la lancée de la conférence nationale de la CGT d’août 1915 où le premier texte “minoritaire” avait été déposé, et aussi sur celle de la conférence de Zimmerwald un peu plus tard.

Il faut remarquer que des militant·e·s hésitent jusqu’en août 1915 concernant la direction de la CGT : son ralliement à l’Union sacrée n’est-il que contraint et forcé ? Ils et elles engagent une lutte ouverte contre elle par la suite, mais presque personne ne pense à scissionner l’organisation : il faut la reconquérir, et y compris quand c’est possible lui faire prendre position (de fait sur des questions de répression, à plusieurs reprises la direction de la CGT se solidarise).

De par la composition de la FNSI, la lutte antimilitariste de ses militant·e·s se structure dans d’autres milieux. À commencer par la SFIO : nombre de militant·e·s de la FNSI sont aussi à la SFIO, ce qui n’est pas le cas dans toutes les structures minoritaires de la CGT. Ils et elles vont activement développer le courant “zimmerwaldien”, ensuite partisan de la Troisième Internationale, qui deviendra majoritaire en 1920 : Loriot passe de dirigeant de la FNSI à porte-parole principal des “zimmerwaldiens”.

L’action de ces militant·e·s (la féminisation est ici encore plus justifiée !) est aussi très active dans divers groupes féministes. À différents niveaux (depuis l’association féministe départementale jusqu’à l’animation de la section française du “Comité international des femmes pour une paix permanente”), de différentes natures (de la revue jusqu’à des organismes de type syndicaux féministes)… les militant·e·s de la FNSI contribuent à y développer le pacifisme. Et enfin dans les milieux intellectuels en général (exemple la “Société d’études documentaires et critiques sur la guerre”).

Notons que dans tous ces espaces militants, les débats peuvent être vifs, notamment dans le CRRI (par exemple quel équilibre entre le travail en direction des “cadres” syndicaux et le fait de s’adresser directement aux masses, etc.).

1917 : un nouvel espoir ?

1917 constitue un tournant à divers titres : révolutions russes (février et octobre), mutineries et reprise des grèves, entrée en guerre des États-Unis… c’est aussi un tournant pour la FNSI.

L’auteur met en évidence le fait que ces différents facteurs n’ont pas le même impact. Par exemple, les militant·e·s de la FNSI semblent avoir eu peu d’informations – de par l’action répressive et la censure – concernant les mutineries qui touchent nombre d’unités sur le front. De même, l’entrée en guerre des États-Unis constitue plutôt une déception pour certain·e·s militant·e·s qui pensaient que la politique de Wilson constituait un point d’appui (comme quoi il n’y avait pas de monolithisme dans la mouvance antimilitariste, en début d’année le conseil fédéral de la FNSI en tant que tel exprime son espoir envers le président des États-Unis).

En revanche, là comme ailleurs les deux révolutions russes constituent une éclaircie, d’autant plus que les lettres examinées par Loïc Le Bars montrent en début d’année une certaine démoralisation militante. L’action militante – notamment du CRRI – se trouve galvanisée, à la crainte de tout perdre en exposant l’organisation syndicale à la répression succède le lancement d’initiatives, surtout que dans le même temps des grèves se développent.

Mais à la fin de l’année la situation se retourne : l’État se sent davantage menacé et déploie une répression accentuée.

Faire face à la répression

Il serait trop long de développer ici toutes les actions de répression auxquelles font face les militant·e·s durant la guerre. Elles vont d’intimidations administratives jusqu’à des révocations ou des emprisonnements – y compris l’envoi de deux automobiles pour aller chercher deux dirigeant·e·s fédéral·e·s à la sortie de leur classe, et les amener devant le directeur de l’enseignement !

De 1915 à 1917, la répression directe reste mesurée, même si une militante est révoquée. Le principal problème est celui d’affronter la censure et la propagande nationaliste que le pouvoir entend généraliser en milieu scolaire. Pour contourner la censure, les moyens les plus ingénieux sont de mise. Ainsi en mai 1915, la fédération des métaux envoie-t-elle par la poste sa publication au fichier des abonné·e·s de L’École de la Fédération par piles de journaux, seul le premier journal de la pile étant conforme aux exigences de la censure pour donner le change !

À partir de 1917, et surtout après la révolution russe d’octobre, la répression se fait beaucoup plus forte : les sanctions disciplinaires pleuvent, et plusieurs militant·e·s sont perquisitionné·e·s, emprisonné·e·s et traduit·e·s devant un conseil de guerre, révoqué·e·s… il faut toutefois noter que la solidarité face à la répression est beaucoup plus large qu’avant.

À chaque initiative ou presque, le débat a lieu : jusqu’où aller dans les concessions dans la manière d’exprimer les idées pacifistes (des textes utilisent ainsi parfois des arguments de type “patriotiques” pour justifier leur refus de la guerre) ? Jusqu’où aller sans mettre en péril l’existence de la FNSI ? Quel équilibre entre la nécessité et la fécondité d’une initiative publique, et les risques encourus ?

Le livre de Loïc Le Bars fourmille d’exemples, de débats, d’extraits de lettres… qui rendent très vivant·e·s ces militant·e·s du début du XXe siècle, avec leurs interrogations mais aussi leurs convictions. La plupart d’entre eux/elles n’espéraient pas une victoire dans l’immédiat, mais entendaient travailler pour l’avenir.

Quentin Dauphiné

(1) Loïc Le Bars, Première Guerre mondiale : le pacifisme des instituteurs syndicalistes , Éd du Croquant, 2015.

(2) Fédération nationale des syndicats d’institutrices et d’instituteurs publics de France et des colonies.

(3) Loïc Le Bars fait l’analyse - dans d’autres ouvrages – que malgré des appartenances politiques ultérieures diverses, le “noyau” à l’origine de la tendance des “Amis de L’École Émancipée” gardera une culture politique syndicaliste révolutionnaire.

(4) Comité pour la Reprise des Relations Internationales, premier et principal regroupement des militant·e·s et courants du mouvement ouvrier opposés à la guerre, au départ essentiellement syndicalistes.