Pierre Monatte, un révolutionnaire sous l’uniforme

Dossier
dimanche 23 décembre 2018

Les éditions Smolny viennent de publier un ouvrage de Julien Chuzeville : Lettres d’un syndicaliste sous l’uniforme. Pierre Monatte, l’un des plus connu des militant·e·s ouvrier·e·s ayant combattu “l’Union sacrée” et le militarisme… a en effet dû aller à l’armée. Les lettres à ses proches qui ont été retrouvées permettent de restituer de manière vivante ce que signifiaient concrètement les difficultés de tous ordres que rencontraient ces quelques militant·e·s pour tenir bon et organiser la résistance à la guerre. Nous publions ci-dessous la préface de Julien Chuzeville.

Les antimilitaristes se retrouvent parfois sous l’uniforme : ce fut le cas de Pierre Monatte pendant la Première Guerre mondiale, dont il était pourtant l’un des premiers et plus déterminés adversaires en France.

Premiers pas militants

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Qui est ce syndicaliste, jadis connu en dépit de sa modestie, aujourd’hui trop souvent oublié ? Né le 15 janvier 1881 d’un père forgeron et d’une mère dentellière, très bon élève, il lit beaucoup : des romans, mais aussi des journaux et des brochures du mouvement ouvrier. Il obtient le baccalauréat à 17 ans, mais ses parents n’ont pas les moyens de lui permettre de poursuivre des études. Il travaille alors comme pion dans plusieurs collèges, puis va s’installer à Paris où il fréquente les milieux libertaires et devient correcteur (1).

Dès le début des années 1900, Monatte s’investit pleinement dans la CGT, alors syndicaliste révolutionnaire. Réfléchi et déterminé, Monatte pratique l’adéquation entre les principes proclamés et les pratiques ; l’adéquation entre les moyens et les fins. Son action lui vaut d’être plusieurs fois victime de la répression étatique. Lors d’un exil en Suisse en 1908, afin d’échapper à un nouvel emprisonnement, il se lie d’amitié avec divers militants dont le médecin Fritz Brupbacher. Monatte se marie en 1909 avec Léontine Valette, dite Léo, une couturière amie de la militante Marguerite Thévenet. Il crée cette même année la revue La Vie ouvrière, qui regroupe la plupart des meilleurs militants du syndicalisme révolutionnaire de l’époque. Il ne s’agit pas d’une revue officielle de la CGT, et Monatte doit faire bien des efforts pour maintenir la revue malgré les difficultés financières. C’est dans le cadre de la direction de La Vie ouvrière qu’il se lie notamment avec des militants comme Alfred Rosmer, Alphonse Merrheim et Marcel Martinet.

Face à la guerre

Lorsque la guerre éclate en août 1914, Monatte est bouleversé par la catastrophe. À un conflit qui s’annonce sanglant s’ajoute le choc du ralliement des directions de la CGT et du Parti socialiste SFIO à la guerre et à “l’Union sacrée”. Monatte est l’un des rares en France qui demeure ferme sur ses positions internationalistes et reste d’emblée hostile à la guerre, de même que Rosmer et Martinet. Merrheim, secrétaire de la Fédération des Métaux de la CGT, se joint ensuite à eux dans l’opposition à l’Union sacrée. D’autres proches, comme le vétéran anarchiste James Guillaume, passent pourtant du côté de l’acceptation de la guerre.

Dès les premiers mois du conflit, Monatte sent bien que les choses ont changé, qu’il faudra former une “nouvelle Internationale”, notamment avec les révolutionnaires d’Allemagne qu’on n’appelle pas encore les spartakistes, autour de Karl Liebknecht et Rosa Luxemburg. Il ne s’agissait pas seulement pour lui de conserver ses convictions malgré la tempête, mais de tirer toutes les leçons des événements nouveaux. Étant réformé, il n’est pas mobilisé, ce qui lui permet de participer aux premières réunions à Paris des quelques opposants à la guerre que le groupe de La Vie ouvrière parvient à rassembler. Dans ce cadre, Monatte prend contact avec le socialiste russe exilé Julius Martov, resté opposé à la guerre, qui amènera peu après au groupe un nouvel arrivé en France : Léon Trotski. En décembre 1914, Monatte marque son désaccord avec la direction de la CGT en démissionnant du Comité confédéral et en diffusant sa lettre de démission, premier texte public en France qui argumente en faveur d’une ferme opposition à la guerre. La censure interdit à la presse de publier ce document, qui dans l’immédiat ne rencontre pas beaucoup d’échos favorables en France. Les esprits – même au sein du mouvement ouvrier – ne se sont pas encore ressaisis après la vague chauvine d’août 1914. Pourtant, sa prise de position courageuse va progressivement faire son chemin. Dans l’immédiat, elle vaut à Monatte de passer en conseil de révision et d’être mobilisé. Il part donc au début de l’année 1915 en caserne, puis plus tard au front. Il fait alors part à ses proches de son refus de tirer sur un autre être humain, ce qui suscite leur crainte de voir Monatte fusillé pour refus d’obéissance. Ce dernier répond qu’il ne pourrait plus militer s’il avait sur la conscience la mort d’un homme. De fait, il va réussir à traverser la guerre sans tirer sur quiconque. C’est d’ailleurs dans ce but qu’il recherche et obtient un poste de signaleur puis de téléphoniste, pourtant loin d’être sans risques : en 1918, Monatte est cité à l’ordre du régiment pour avoir assuré “dans les circonstances les plus difficiles et sous de violents bombardements la réparation des lignes téléphoniques” (2).

Malgré son absence forcée, Monatte parvient à suivre l’action des opposants à la guerre, qui se rassemblent sur l’orientation adoptée par la Conférence internationale contre la guerre de Zimmerwald, tenue en septembre 1915. Ils créent en France le Comité pour la reprise des relations internationales, qui agit dans des conditions très difficiles de censure et de surveillance policière, et parvient malgré tout à diffuser des dizaines de milliers de brochures et de tracts clandestins. Si le fait d’être au front interdit à Monatte d’y jouer un rôle important, il n’en est pas moins une figure majeure des “zimmerwaldiens” en France. Il peut rencontrer des militants et militantes lors des permissions, mais reste prudent dans sa correspondance.

Il donne dans la mesure du possible des conseils, des idées, pour favoriser le rassemblement des dissidents et l’affirmation d’une orientation nettement internationaliste. Et de fait, les zimmerwaldiens militent pour une révolution mondiale afin d’arrêter la guerre mondiale et de garantir la paix en dépassant les frontières. À partir de mars 1917, la révolution en Russie leur donne l’espoir qu’une vague révolutionnaire va arrêter le conflit et renverser tous les gouvernements responsables ; mais ce sont finalement les chefs d’État vainqueurs qui dicteront les conditions de paix du Traité de Versailles.

Un parcours anti-stalinien

En mars 1919, Monatte est démobilisé et peut donc enfin revenir à la vie civile. Il reprend son action militante, au sein du courant zimmerwaldien qui milite toujours pour une révolution sociale mondiale. Monatte relance La Vie ouvrière, cette fois comme journal hebdomadaire, et il prend part à la direction du Comité de la Troisième Internationale, issu de la transformation du Comité pour la reprise des relations internationales en mai 1919. Il joue un rôle majeur dans la création des Comités syndicalistes révolutionnaires, minorité au sein de la CGT. Cet engagement militant lui vaut d’être arrêté au cours de la grève de mai 1920 et de rester emprisonné pendant près d’un an. Si la plupart de ses proches rejoignent le Parti communiste, qui leur semble pouvoir être ou devenir un parti de type nouveau, creuset des différents courants révolutionnaires, Monatte demeure réticent et n’adhère au PC qu’en 1923. Il est élu à sa direction en janvier 1924, et dirige la rubrique sociale de L’Humanité , mais il n’abdique pas son esprit critique : son opposition à la “bolchevisation”, prélude à la stalinisation, entraîne son exclusion dès décembre 1924.

Il crée alors en janvier 1925 la revue La Révolution prolétarienne , qui regroupe des communistes anti-staliniens, notamment partisans de l’indépendance du syndicalisme. Monatte participe donc aux courants d’extrême gauche qui expriment une critique précoce de l’URSS, aux côtés de militants et militantes comme Rosmer, Fernand Loriot, Marthe Bigot et Boris Souvarine, qui écrivent tous dans La Révolution prolétarienne . Loin de “l’émancipation des travailleurs”, la révolution russe s’était selon lui transformée en un régime d’“assujettissement à l’État-patron, au capitalisme d’État, à l’État totalitaire plus implacable que le capitalisme ordinaire” (3).

Il importait pour lui, là encore, de prendre en compte toutes les leçons de cette expérience tragique. Il poursuivit son engagement syndicaliste révolutionnaire en tant que minoritaire à la CGT, tout en travaillant comme correcteur jusqu’à ce qu’il puisse prendre sa retraite, à l’âge de 71 ans.

La correspondance de Monatte

Une grande partie des lettres écrites par Monatte depuis la caserne ou les tranchées ont été détruites ou perdues – ses lettres à Rosmer, notamment, ont été brûlées par les nazis pendant la Seconde Guerre mondiale (4). On verra dans les lettres qui sont ici publiées qu’il veut se tenir au courant, participer à la constitution d’un mouvement internationaliste contre la guerre, mais peine en l’absence de ses livres, de certains journaux, des documents utiles. S’il a toujours refusé d’adhérer au Parti socialiste SFIO, au contraire de militants proches de lui comme Paul Delesalle et Amédée Dunois, il n’en reste pas moins très attentif à ses débats internes, et en particulier aux manifestations – même timides – de remise en cause de l’Union sacrée. Son isolement, loin de ses camarades, se sent dans les lettres. Étre loin des possibilités d’agir lui pèse terriblement. Il ne cède pourtant pas au désespoir, son état d’esprit se révélant par des formules d’ironie à froid. Monatte sait en effet qu’il doit rester prudent dans ce qu’il écrit, en cas d’interception de sa correspondance par les autorités.

La Conférence internationale contre la guerre de Zimmerwald, en septembre 1915, lui rend hommage dans l’un des textes adoptés (5), sa lettre de démission est traduite en plusieurs langues, mais dans le même temps Monatte patauge dans la boue des tranchées, tout en affrontant des difficultés financières qu’il gère à distance par la correspondance avec sa compagne.

On verra qu’il fait plusieurs fois allusion aux mandats que lui font parvenir quelques proches plus fortunés, ce qui lui permet de conserver la tête hors de l’eau.

Ce qui occupe la plus grande place dans son esprit reste cependant la situation politique d’ensemble, la réapparition de luttes sociales, les perspectives après le conflit, et dans l’immédiat évidemment la lutte contre la guerre. En juillet 1915, il écrit que “partout, le même besoin de paix se manifeste. Ici, tous les soldats la désirent. Ce n’est pas tout de la désirer, faudrait voir et accepter les moyens de la réaliser. Ils n’ont pas l’air de le soupçonner même, malheureusement” (6).

Sa pratique d’une éthique révolutionnaire, tout au long de sa vie, place Pierre Monatte dans l’histoire aux côtés de militants aussi différents que Eugène Varlin avant lui, Rosa Luxemburg au même moment, ou encore Maximilien Rubel par la suite. Comme eux, Monatte porta et fut porté toute sa vie par ce principe de la Première Internationale, qu’il aimait à citer : “L’émancipation des travailleurs doit être l’œuvre des travailleurs eux-mêmes”.

Julien Chuzeville

(1) Son parcours est détaillé par Colette Chambelland, Pierre Monatte, une autre voix syndicaliste , éditions de l’Atelier, 1999.

(2) Archives départementales de Haute-Loire, registres matricules de la classe 1901, dossier 1083. Ce document confirme les indications données par Monatte dans ses lettres.

(3) Pierre Monatte, Trois scissions syndicales , op. cit., p. 134.

(4) On trouvera par contre une partie des lettres écrites à Monatte dans le recueil Syndicalisme révolutionnaire et communisme, les archives de Pierre Monatte, 1914-1924, Maspero, 1968 (présentation de Colette Chambelland et Jean Maitron). Ce recueil ne contient que quatre fragments de lettres de Monatte à Martinet (p. 194, 214-215 et 220).

(5) Zimmerwald, l’internationalisme contre la Première Guerre mondiale, Demopolis , 2015, p. 63.

(6) Lettre à Léo Monatte, 14 juillet 1915 (Musée social).