La révolte des Gilets Jaunes

dimanche 20 janvier 2019

Inédit, le mouvement des Gilets Jaunes arrive au terme d’une maturation politique. La prise de conscience des inégalités qui s’opèrent au détriment des plus faibles et l’arrogance du pouvoir, clairement au service des plus riches, renforce une politisation qui se radicalise. La politique d’austérité et les institutions de la République sont remises en question, comme l’était déjà depuis longtemps le personnel politique, qui constitue une oligarchie intimement liée à la ploutocratie.

La société se reconnaît clivée en classes antagonistes et la classe dominée cherche au travers de cette lutte un chemin vers une émancipation prématurément rangée par la doxa au rayon des concepts obsolètes.

Le contexte général

La révolte des Gilets Jaunes s’inscrit parmi les transformations profondes générées par la mondialisation néolibérale. En cela, elle est solidaire des difficultés rencontrées par les travailleurs et travailleuses des pays les plus développés. Et l’exemple qu’elle représente est repris sur des thèmes divers à l’étranger. Le 24 août 2018, Patrick Artus (Natixis) (1) notait : “Les salariés des pays de l’OCDE sont confrontés : à la désindustrialisation et à la bipolarisation du marché du travail ; à la baisse de la pression fiscale avec la concurrence fiscale et à la faiblesse de la croissance potentielle, qui réduisent la capacité des États à financer les dépenses de protection sociale ; à la baisse de la part des salaires dans le PIB, avec la concurrence salariale et l’exigence élevée de rentabilité du capital.

Ces évolutions contribuent inévitablement à accroître le malaise social”.

Menée par la finance et ses larbins au pouvoir, l’évolution ultime de cette politique mène à une catastrophe du type grec.

Nature de la révolte

L’accroissement des inégalités et la baisse du pouvoir d’achat ont généré ce mouvement spontané, national et opposé à toute représentation sur la base d’une révolte que Samuel Hayat (2) rapproche des mouvements passés mus par “l’économie morale”. Il souligne : “Leur liste de revendications sociales (3) est la formulation de principes économiques essentiellement moraux : il est impératif que les plus fragiles (SDF, handicapés…) soient protégés, que les travailleurs soient correctement rémunérés, que la solidarité fonctionne, que les services publics soient assurés, que les fraudeurs fiscaux soient punis, et que chacun contribue selon ses moyens, ce que résume parfaitement cette formule « Que les GROS payent GROS et que les petits payent petit »”.

Cédric Durand (4) cite le tweet du 6 décembre 2018 d’Olivier Blanchard, l’ancien économiste en chef du FMI : “Se pourrait-il que, compte tenu des contraintes politiques pesant sur la demande de redistribution et les contraintes liées à la mobilité des capitaux, nous ne soyons pas en mesure de réduire suffisamment les inégalités et l’insécurité pour prévenir le populisme et les révolutions ? Qu’est-ce qui vient après le capitalisme ?” Et Cédric Durand ajoute : “Qu’est-ce qui vient après le capitalisme ? C’est bien l’éléphant dans la pièce où se bousculent exigences populaires, crises écologiques et impasses économiques”.

Refusant de supporter encore la dégradation des services publics, pudiquement appelée “dématérialisation”, et de se contenter de salaires ou de minimums sociaux insuffisants, les Gilets Jaunes remettent en cause les fondements de la politique austéritaire néolibérale. Mais pas seulement : ils contestent aussi violemment l’injustice fiscale et sociale qu’ils subissent et le déni de démocratie qui en organise l’application.

Les forces en présence

Les Gilets jaunes ont réussi à tenir depuis le 17 novembre les principaux axes, une partie des nœuds stratégiques – grandes surfaces, dépôts, etc. (5). Les manifestations, en particulier à Paris, ont démontré leur détermination, renouant avec la violence de masse contre la violence institutionnelle. Pour mémoire, Dom Hélder Câmara, archevêque d’Olinda et Récife faisait la constat suivant  : “Il y a trois sortes de violences. La première, mère de toutes les autres, est la violence institutionnelle, celle qui légalise et perpétue les dominations, les oppressions et les exploitations, celle qui écrase et lamine des millions d’hommes dans ses rouages silencieux et bien huilés.

La seconde est la violence révolutionnaire, qui naît de la volonté d’abolir la première.

La troisième est la violence répressive, qui a pour objet d’étouffer la seconde en se faisant l’auxiliaire et la complice de la première violence, celle qui engendre toutes les autres.

Il n’y a pas de pire hypocrisie de n’appeler violence que la seconde, en feignant d’oublier la première, qui la fait naître, et la troisième qui la tue” (6).

La plupart des forces des forces de gauche, politiques et syndicales ont ignoré ce mouvement qualifié par certains de jacquerie, de poujadiste ou encore manipulé par l’extrême droite. Pire, le 6décembre, les représentants syndicaux, à l’exception de Solidaires, se sont empressés de venir au secours d’un Macron totalement isolé, ce qui a suscité une réaction de révolte à l’intérieur de la CGT. Les revendications qui sont apparues dans une large mesure proches de celles de “L’avenir en commun” et les événements condamnent ces réticences déplorables. En ordre dispersé, des syndicats (5), ont soutenu, ici et là, et ont participé à des blocages et à des manifestations (en prenant bien soin de se démarquer des manifestations des Gilets Jaunes). Il faut reconnaître que ces dernier·e·s sont, pour leur plus grand nombre, éloigné·e·s de ces organisations et radicalement opposé·e·s à s’y intégrer. Mieux, ils/elles revendiquent l’autonomie, l’auto-organisation de leur lutte et refusent toute forme de délégation. Les Gilets Jaunes de Commercy l’affirment vigoureusement : “Si on nomme des « représentants » et des « porte-parole », ça finira par nous rendre passifs. Pire : on aura vite fait de reproduire le système et fonctionner de haut en bas comme les crapules qui nous dirigent. Ces soi-disant « représentants du peuple » qui s’en mettent plein des poches, qui font des lois qui nous pourrissent la vie et qui servent les intérêts des ultra-riches ! Ne mettons pas le doigt dans l’engrenage de la représentation et de la récupération. Ce n’est pas le moment de confier notre parole à une petite poignée, même s’ils semblent honnêtes. Qu’ils nous écoutent tous ou qu’ils n’écoutent personne !”(7).

La droite et l’extrême droite n’ont pas de prise directe sur ce mouvement, même si des militant·e·s et des sympathisant·e·s d’extrême droite y participent. Face au durcissement des événements et à la nature des revendications, le Rassemblement National a dû marquer sa distance. Il est beaucoup trop tôt pour savoir de quelle manière ce mouvement va évoluer. Mais, majoritairement défiant vis-à-vis des institutions, du personnel politique et des partis, que fera le corps électoral à l’avenir, malgré des sondages favorables au RN ?

Aujourd’hui, le roi est nu, il devra boire la coupe jusqu’à la lie. Environ 75 ?% de la population lui est hostile et les corps intermédiaires se trouvent en opposition. La base sociale de La République En Marche est très faible et traversée par de nouveaux scandales (Benalla, Son-Forget). L’unique atout de Macron est d’être là où il se trouve, d’être la clef de voûte instituée par la Constitution. Sa victoire de 2017 s’est faite sur le dégagisme, il s’y trouve maintenant en première ligne. Ses uniques soutiens, pour le moment, sont la police, qu’il ménage, et la justice. La déclaration de Macron depuis la base militaire de N’Djamena au Tchad le 22 décembre : “Il est évident que les réponses judiciaires les plus sévères seront apportées. C’est maintenant l’ordre qui doit régner, le calme et la concorde”, est une déclaration de guerre faite au peuple.

Que faire ?

Gérard Noiriel(8) donne de ce mouvement une image dans la tradition révolutionnaire : “Les gilets jaunes qui bloquent les routes en refusant toute forme de récupération des partis politiques assument aussi confusément la tradition des Sans-culottes en 1792-93, des citoyens-combattants de février 1848, des Communards de 1870-71 et des anarcho-syndicalistes de la Belle Époque. »

Malgré des marques de sympathie, non dénuées d’élitisme et de bureaucratisme, les syndicats, les partis et les mouvements de gauche n’ont pas permis une jonction, sauf exceptions. Pierre Dardot et Christian Laval (9) apportent une réponse aux interrogations apparues à propos de la nature du mouvement : “Il faut s’y résoudre : le peuple réel n’est jamais le peuple idéal. […] Faut-il pour autant renoncer à distinguer entre le « peuple social » et le « peuple politique » ? Le peuple social se définit par opposition aux élites ou à l’oligarchie, par la pauvreté et la misère, mais il n’est rien moins qu’homogène et unifié, tant il est traversé de tensions et de contradictions, comme on le voit justement aujourd’hui. Le vrai peuple politique n’est pas le peuple des électeurs, ni le peuple sociologiquement défini par la pauvreté ou la misère, il est le peuple qui agit, le peuple-acteur qui invente dans l’action de nouvelles formes d’auto-organisation”.Noiriel ajoute : “Le mouvement des gilets jaunes place les syndicats et les partis de gauche face à leurs responsabilités. Comment s’adapter à la réalité nouvelle que constitue la « démocratie du public » pour faire en sorte que ce type de conflit social – dont on peut prévoir qu’il se reproduira fréquemment – soit intégré dans un combat plus vaste contre les inégalités et l’exploitation ? Telle est l’une des grandes questions à laquelle il faudra qu’ils répondent” (8).

Le mouvement des Gilets Jaunes va continuer sur sa dynamique. Les miettes lâchées le 10 décembre n’ont en rien entamé la cohésion du mouvement. La répression extrêmement violente (1 850 blessés dont 50 gravement, 10 morts, des centaines de personnes présentées à la justice, qui a la main lourde) les amène à mieux préparer leurs actions tout en leur conservant un caractère offensif, déterminé et obstiné. Son autonomie est un gage d’adaptation aux conditions de la lutte et de résistance aux récupérations et aux compromissions.

Ils ont appris ce que le “maintien de l’ordre” signifie, ce qu’est “l’information” distillée par les médias, ce que représente “la représentation”, ce qui préside aux décisions dans la société : le rapport de force. La revendication d’un Référendum d’Initiative Citoyenne est le premier pas vers un contre-pouvoir qui recèle à la fois un contrôle social des élites restées au pouvoir et une ébauche de double pouvoir vers une émancipation.

J’ai volontairement ponctué mon texte de larges citations qui renvoient à des articles et prises de position qui m’ont parus utiles à visiter.

Le 31 décembre au soir, Macron a débité un texte convenu où il ressort que tout va continuer comme avant, comme il le veut. Le croit-il et qui le croit ?

Michel Bonnard, 01-01-2019

(1) http://pinguet.free.fr/flas18915.pdf

(2) https://samuelhayat.wordpress.com/2018/12/05/les-gilets-jaunes-leconomie-morale-et-le-pouvoir/

(3) https://imatges.vilaweb.cat/catalunyanord/wp-content/uploads/2018/11/394450377-Les-revendications-des-gilets-jaunes.pdf

(4) https://www.contretemps.eu/gilets-jaunes-macron/

(5) https://www.syllepse.net/gilets-jaunes-_r_37_i_754.html

(6) https://www.babelio.com/auteur/Helder-Camara/174062

(7) https://www.youtube.com/watch?v=dfLIYpJHir4 et https://www.youtube.com/watch?v=GB1-Sg4jt7Yfeature=youtu.be

(8) https://noiriel.wordpress.com/2018/11/21/les-gilets-jaunes-et-les-lecons-de-lhistoire/

(9) http://alencontre.org/europe/france/france-debat-avec-les-gilets-jaunes-contre-la-representation-pour-la-democratie.html


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