Il souffle un vent mauvais sur l’Allemagne

Vu d’Allemagne
samedi 26 janvier 2019

Notre camarade Françoise Hönle reprend ses chroniques. Celle-ci ,d’août à novembre 2018, porte essentiellement sur la montée de l’extrême droite et du parti AfD.

Ce qui s’est passé fin août à Chemnitz, qui s’appelait Karl-Marx-Stadt du temps de la DDR, restera gravé dans les mémoires. Un jeune homme meurt d’un coup de couteau lors de la fête de la ville, deux autres personnes sont blessées. Deux réfugiés irakiens sont immédiatement arrêtés.

La nouvelle se répand sur les réseaux du parti AfD et des groupes d’extrême droite, qui ne manquent pas dans la région. Une foule se rassemble pour protester contre ce crime.

On peut voir, au coude à coude, des députés du parti AfD, des Nazis avérés, membres de groupuscules locaux, ainsi qu’une foule qui ne semble pas être gênée par les slogans racistes et les saluts hitlériens. En face, des forces de police plutôt débonnaires. Et ce sont rapidement de véritables scènes de pogrome dignes de la période qui a suivi l’arrivée au pouvoir d’Hitler.

Le lendemain, nouveau rassemblement, nouvelle chasse à l’homme dans les rues.

Un manifestant très aggressif désigne une équipe de la télévision à la police, qui lui confisque son équipement et la retient pendant la durée de la manif. Ce “manifestant”, qui donne des ordres à la police, est un type qui travaille pour le “Landeskriminalamt”, organe central de la police du Land de Saxe !

Pendant que l’extrême droite totalement décomplexée s’en donne à coeur joie, les dirigeants du Land (CDU) cherchent à minimiser les évènements. Le sommet est atteint quand le chef des services secrets allemands, un nommé Maßen, déclare qu’il n’y a pas eu de chasse aux étranger·e·s dans la ville.

En réaction

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Quelques jours plus tard, un concert est organisé sur la place où se dresse le buste de Karl Marx, natif de Chemnitz. 60 000 personnes venues d’un peu partout reprennent possession de l’espace et proclament, avec les artistes connu·e·s et moins connu·e·s présent·e·s sur la scène, qu’ils/elles sont plus nombreux·euses, le nouveau slogan des antifascistes est désormais : “Wir sind mehr”.

Deux semaines s’écoulent. Le chef des services secrets qui n’a rien vu ni entendu à Chemnitz, devient très gênant pour la grande coalition au pouvoir à Berlin. Le ministre de l’intérieur, le Bavarois Seehofer, le soutient, mais la campagne s’amplifie, la Groko, la grande coalition, menace de s’effondrer.

Merkel(CDU), Seehofer (CSU) et Andrea Nahles (SPD) se concertent et prennent une décision qui fera date : Maßen est démis de ses fonctions de chef des services secrets, mais promu secrétaire d’état chargé de la sécurité intérieure ! Pour que le nombre de secrétaires d’état reste le même, le secrétaire d’état au logement, un membre compétent du SPD, est mis dehors. Maßen, l’homme qui n’a jamais rien vu à droite, a donc une promotion avec 3000 € de plus par mois !

Chute de popularité de tous ceux et celles qui ont participé à cette farce.

Au SPD, l’indignation est grande. Comment Andrea Nahles a-t-elle pu accepter ce deal ?

Machine arrière : finalement, Maßen ne sera que conseiller spécial de Seehofer, sans promotion.

Plusieurs mois s’écoulent : Novembre 2018. Maßen, qui n’avait rien vu à droite, voit à gauche : Il déclare qu’il est urgent de combattre les terroristes qui sont à l’intérieur du parti SPD !

Il vient d’être mis à la retraite, à 55 ans. Il va pouvoir se consacrer entièrement à la diffusion de ses idées d’extrême droite.

Une crise majeure de la démocratie

Tout ceci peut paraître anecdotique, mais si l’on regarde de près, on voit que tous les ingrédients d’une crise majeure de la démocratie sont réunis.

Le parti AfD s’affiche sans complexe avec les Nazis et Neonazis en tous genres, les costards rejoignent les gros bras tatoués, le masque tombe.

Les 92 élu·e·s du parti au Bundestag tiennent des propos racistes, xénophobes, créent une atmosphère délétère, qui rebute beaucoup, mais séduit certain·e·s. Ils/elles disposent de toute une armada d’assistant·e·s parlementaires recruté·e·s dans tous les milieux de l’extrême droite.

400 collaborateurs et collaboratrices de l’AfD sont actuellement rémunéré·e·s grâce à l’argent des contribuables.

Mardi 25 septembre, le conseil des étranger·e·s de la région, dont je suis membre, a organisé une réunion sur la montée de ce qu’on appelle poliment le “populisme”. Les intervenant·e·s ont employé des termes sans ambiguité : Nazis, fascisme, extrême droite.

Un tableau documenté de la situation a été dressé : crimes de l’extrême droite, aggressions antisémites et anti-antifascistes, dégradations. Une analyse du programme du parti montant, l’AfD, a montré que le fil conducteur est l’exclusion de l’autre et l’affirmation d’une nation allemande homogène, dont les citoyens et citoyennes seraient ceux et celles qui peuvent faire état de parents et grands-parents allemands.

Conséquences électorales

Depuis les événements de Chemnitz, des mois se sont écoulés.

Deux élections importantes ont eu lieu. En Bavière comme en Hesse, la CDU et le SPD ont perdu d’un seul coup 10 ?% de leurs voix, les Verts ont beaucoup progressé.

À Munich, la CSU continuera à gouverner, avec l’appui des “Freie Wähler”, les “électeurs libres”, parti de droite qui affirme ne pas être un parti.

À Wiesbaden, en Hesse, très peu de voix séparent les Verts et le SPD. La CDU a une légère avance. La coalition Verts-CDU est reconduite après des semaines de suspense. Les voix de certains bureaux de vote avaient dû être recomptées.

Un ami très sensible aux questions écologiques, paysagiste de son état, me disait que, pour la première fois, il n’avait pas voté “Verts” parce que les Verts qui gouvernent avec la CDU en Hesse et s’apprêtent à reconduire la coalition n’ont de Verts que le nom.

Au même moment, je rencontre une députée “verte” du parlement local, qui déclare sans hésitation ne pas connaître grand-chose à la la politique !

Le parti AfD, qualifié poliment de “populiste”, a obtenu 13 % des voix. Il aura un bon petit groupe au Landtag, avec bureaux, assistant·e·s parlementaires, indemnités, présidents de commissions, et j’en passe.

De vieux relents

Dans ma région, c’est le village de Hirzenhain qui a battu tous les records : 40 % pour l’AfD ! Détail macabre : dans ce village, une division SS en déroute a assassiné 87 déporté·e·s quelques jours avant l’armistice. Quelques jours plus tard, une division américaine les prenait en chasse.

Les SS et leurs victimes “reposent” côte à côte au cimetière de Arnsburg, à quelques kilomètres d’ici. Pendant des décennies, l’organisation des anciens SS a participé aux cérémonies du 10 novembre, journée de deuil populaire, fleurissant les tombes des “camarades”.

Dernières nouvelles : on apprend que des membres d’unités spéciales ont constitué un peu partout en Allemagne des goupes armés qui seraient prêts déstabiliser le pays et à s’attaquer aux fondements de la démocratie. Ils disposeraient d’appuis nombreux au sein de la police et de l’appareil judiciaire.

La presse allemande et suisse révèle que l’AfD a reçu d’énormes sommes d’un milliardaire allemand résidant en Suisse, le baron August von Fink. Son père était un admirateur d’Hitler...

Oui, un vent mauvais souffle sur l’Allemagne

Le gouvernement , à Berlin, décide de renforcer le dispositif répressif contre.... les débouté·e·s du droit d’asile. Il est question de centres de rétention, de charters, de renvoi en Afghanistan, en Italie, en Europe de l’Est et l’éventualité d’expulsions vers la Syrie est même évoquée...

Il paraît que ce gouvernement aurait parlé des débouté·e·s du droit d’asile qui travaillent ou sont en formation. Ils et elles auraient peut-être le droit de rester, peut-être...

La pauvreté croissante, le manque de logements abordables, les retraites, les besoins en main d’œuvre, tout cela attendra.

Pendant ce temps, ceux et celles qui se sont engagé·e·s aux côtés des migrant·e·s depuis 2015 gardent le cap. Ils/elles sont l’honneur de l’Allemagne.

Auprès des exilé·e·s

Jeudi 22 novembre 2018 : une matinée de permanence au foyer pour demandeurs et demandeuses d’asile de Lich, où j’habite.

Première arrivée : M. 52 ans, Érythréenne, atteinte d’une tumeur au cerveau. Opérée en 2017, elle ne voit plus de l’oeil gauche, elle a des vertiges et des crises d’épilepsie. Elle n’a plus de permis de séjour. Une première tentative d’expulsion a échoué, les flics rôdent dans le secteur. Ils peuvent revenir à tout moment.

Ses ami·e·s viennent en soutien, on essaie de voir ce qu’on peut faire. Une procédure est encore en cours. Je plaide pour une action publique, mes collègues de l’initiative pour les réfugiè·e·s sont très hésitant·e·s. Ils/elles voient bien que l’approche humanitaire arrive ici à son terme, mais sont désemparé·e·s.

Arrive M. 30 ans. Depuis deux ans qu’il est là, il a vécu comme une ombre. On l’appelle le “fantôme” du foyer. De nationalté éthiopiennne, appartenant au peuple Oromo, il n’a pas encore réalisé que le nouveau président de l’Éthiopie est lui-même Oromo, que le droit d’asile ne lui sera pas accordé.

Après deux ans de silence, il se met à parler, quelqu’un traduit. M. a eu le temps en deux ans d’avoir un grave infarctus, d’atrapper la tuberculose et de subir de multiples autres opérations. Un médecin atteste qu’il est mince. Je dirais plutôt qu’il est maigre...

Arrive un Érythréen de 25 ans qui travaille dans une usine de la région. Il parle de son boulot sur une chaîne de production de pièces pour l’industrie automobile. Il dit que 80 % des ouvriers sont russes et ont 50 ans et plus, 20 % sont des personnes comme lui, arrivées en 2015 ou 2016.

Le travail est très malsain, il se fait avec des masques, le rythme est rapide. Il gagne 1300 € par mois. En repartant, il nous remercie en disant : “Es war ein schöner Vormittag” (ce fut une belle matinée).

Arrive un jeune Éthiopien qui fréquente une école professionnelle. Il vient de recevoir un courrier : Il est sommé de se procurer un passeport somalien. Il dit être né en Éthiopie et n’avoir eu aucun contact avec la Somalie.

Maintenant, c’est une femme somalienne d’une trentaine d’années, arrivée d’Italie, où elle a vécu dans la rue, dans des gares. Son commentaire : “Nicht gut für eine Frau” (pas bon pour une femme).

Voilà où on en est actuellement : les avis de reconduite à la frontière arrivent pour ceux et celles qui n’ont pas eu la chance d’obtenir un séjour durable. Beaucoup sont des “Dubliné·e·s” ou “Dubliner”, qu’on aimerait bien réexpédier en Italie, ou bien encore en Europe de l’Est.

Wir sind mehr !”

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Un vent mauvais souffle sur l’Allemagne, il ne faut pas compter sur la classe politique pour le faire changer de direction. Angela Merkel quitte la présidence de la CDU, une candidate et deux candidats veulent lui succéder. Ils/elle se présentent aux membres du parti dans tous les coins et recoins du pays. De quoi causent-ils/elle ? Des étranger·e·s, du droit d’asile, qu’il faudrait réduire, des flux migratoires qu’il faut enrayer, des gens qu’il faut expulser, des centres de rétention qu’il faut construire !

Et pendant ce temps-là, les demandeurs et demandeuses d’asile des dernières années triment sur les chaînes de production, font du nettoyage, apprennent la langue allemande, se battent avec les déclinaisons, remercient ceux et celles qui les aident à conserver ou retrouver leur humanité.

On ne peut compter que sur la “société” civile, sur les nombreuses initiatives contre le racisme et le fascisme et sur un nombre important de personnes de bonne volonté.

Wir sind mehr !” (Nous sommes (les) plus nombreux !) “No pasaran”

Françoise Hönle