À propos de l’histoire de l’Afrique de l’Est et des Grands Lacs

Histoire
lundi 28 janvier 2019

Paul Nkunzimana est un militant actif du mouvement ouvrier au Burundi. Il a écrit récemment un ouvrage sur les pays de l’Afrique de l’Est et des Grands Lacs : République démocratique du Congo, Ouganda, Kenya, Burundu, Rwanda, Tanzanie (1). Cet ouvrage contient nombre d’informations, analysant cette histoire d’un point de vue marxiste, et contribue aussi à déconstruire certains stéréotypes sur les peuples africains, stéréotypes non dépourvus de racisme dans beaucoup de cas.

L’Émancipation : Bonjour Paul, et merci pour cet entretien. Partant de la préhistoire pour venir jusqu’à nos jours concernant les pays d’Afrique de l’Est et des Grands Lacs, tu mets en évidence le fait que la méthode d’analyse marxiste permet d’en comprendre les grands éléments. Concernant l’apparition d’États au second millénaire, dont certains ont une puissance notable, tu indiques que “tous les dispositifs institutionnels de l’État moderne, actuel, n’offrent aucune originalité par rapport à l’État à sa naissance dans la région”… qu’entends-tu par là ?

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Paul Nkunzimana : Effectivement, ces États qui naissent dans la sous-région autour du XIIe siècle présentent déjà toutes les caractéristiques institutionnelles de l’État moderne, actuel. D’abord comme l’indiquent Engels et Lénine, l’épine dorsale de l’État est faite des détachements spéciaux d’hommes en armes pour réfréner les luttes de classe et sauvegarder l’ordre en présence, pour notre cas, l’ordre nobiliaire. Il fallait donc mettre en place d’importants moyens de défense nécessités par le contrôle d’espaces économiques devenus plus étendus. Ensuite, d’autres institutions comme la magistrature, l’administration territoriale (les chefs qui contrôlent et gèrent les moyens de production – la terre et le bétail – par délégation), les services de renseignements, un réseau de fonctionnaires chargés de la collecte de tributs et de redevances sont autant d’institutions qui vertèbrent la machine étatique dans toutes les entités administratives de la sous-région.

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Nous mentionnons que les responsables de l’administration territoriale gèrent par délégation les moyens de production parce qu’ils n’en sont pas propriétaires, juridiquement parlant. Dans ces sociétés à forte mobilité sociale, les chefs sont fréquemment “expropriés” des terres et des têtes de bétail et remplacés par de nouveaux hauts fonctionnaires territoriaux.

Enfin, les différents royaumes et chefferies sont dotés de gouvernement centralisé (cour royale, conseillers, notables...). Ces faits s’observent chez les Nandi (une branche des Kalenjin), les Laibon (au Kenya), les Shamba, les Pare, les Sukuma, les Nyamwezi et les Wanga (Tanzanie), au Bunyuro, Nkore et Buganda (Uganda), au Rwanda, au Burundi, chez les Luba, les Lunda, les Loango, les Kongo (RD Congo), etc.

Autrement dit, tous les États, dans le temps et dans l’espace présentent les mêmes caractéristiques liées à une même fonction qui est celle d’assurer la domination d’une classe sur les autres, sur l’ensemble de la société.

Ce qui les distingue concerne uniquement la forme des moyens mis en œuvre pour remplir cette fonction et qui est liée au degré atteint par le développement des forces productives sociales.

L’Émancipation : La traite des esclaves africains joue un rôle important dans le développement du capitalisme européen. Outre la saignée démographique, quelles sont ses conséquences sur les pays concernés, sur les États existants et leur économie ?

Paul Nkunzimana : Oui. Parmi les processus qui ont affecté et bouleversé la sous-région, il y a la traite des esclaves et il faut ajouter aussi le pillage des ressources et richesses naturelles, ce qui a consacré, non sans résistance un choc historique avec la pénétration des rapports marchands dans cette région d’Afrique.

Concernant la traite des esclaves, il y a à noter que dans l’ensemble, entre le XVIe et le XIXe siècles, 22 millions d’Africains et Africaines ont été déracinés vers d’autres parties du monde dont 15 millions ont été acheminés outre-Atlantique.

Dans la sous-région, autour des années 1860, le marché de Zanzibar contrôlé par le sultan d’Oman recevait pas moins de 70.000 esclaves par an et provenant de la côte Est et de l’intérieur des terres. Ceux-ci étaient vendus aux marchands britanniques pendant que les trafiquants portugais opéraient sur la côte ouest sur des territoires angolais, congolais et gabonais.

Les conséquences de cette saignée démographique et de ce pillage des minerais, de l’ivoire et des peaux d’animaux ont été doubles. D’une part, tous les États existants, même ceux qui avaient prospéré pour un temps grâce à ce commerce, ont périclité (royaumes du Kongo, Lunda, Luba, etc.) et toute la sous-région, ayant subi la dévastation de la force de travail et la déstructuration économique par le pillage des diverses richesses, a sombré dans un processus d’arriération socio-économique.

D’autre part, ce drainage de la main-d’œuvre, surtout vers l’Amérique, et des richesses naturelles vers l’Occident européen ont contribué à l’accumulation primitive du capital, et donc au développement du capitalisme en Amérique du Nord et en Europe occidentale.

Ceci veut dire que le capitalisme ne s’est pas implanté dans la sous-région comme processus achevé comme certains l’ont pensé. Le capital a dévasté ces zones qu’il a conquises, pendant que ces dernières ont contribué au développement des rapports capitalistes eux-mêmes et à la construction des nations bourgeoises en Europe occidentale, par l’approvisionnement de l’industrie métallurgique et textile et en Amérique du Nord grâce aux travaux des esclaves dans les plantations.

L’Émancipation : La colonisation est marquée par la “Conférence de Berlin” de 1885 organisant le “partage” de l’Afrique. Contrairement à une idée fréquemment avancée, “l’aboutissement et non le point de départ” de la conquête du continent.

Paul Nkunzimana : Je pense que, pour aborder cette question, il faut partir des tendances et de la phase du capitalisme au milieu du XIXe siècle. Lénine a montré dans L’impérialisme, stade suprême du capitalisme, que le capitalisme où prédomine la libre concurrence avait déjà atteint ses limites entre 1860 et 1880.

Dès lors, le passage du capitalisme à son stade monopoliste a engendré la lutte acharnée pour la possession des colonies. Plus particulièrement pour la région, le partage des colonies n’a pas attendu la tenue de la fameuse Conférence de Berlin (novembre 1884-février 1885), convoquée par Bismarck, car déjà les Anglais occupaient le Kenya et l’Uganda tandis que les Allemands étaient présents au Tanganyika.

Le Congo (RDC actuelle) était déjà placé sous le contrôle direct et privé du roi des Belges, Léopold II, ce que la Conférence a reconnu. Ce vaste pays de 2,34 millions de km2 (77 fois plus grand que la Belgique !) ne deviendra colonie belge qu’en 1908.

Pour le Rwanda et le Burundi, à partir des incursions militaires de l’impérialisme allemand, le Rwanda sera annexé en 1894. Au sujet du Burundi, les troupes du roi Mwezi Gisabo subiront une lourde défaite en 1899 qui conduira à la signature du Traité de Kiganda en 1903 et par lequel le roi reconnut la “station militaire” allemande de Bujumbura, ville créée en 1897.

En fait, pour l’essentiel, concernant l’Afrique des Grands Lacs et de l’Est comme je l’explique dans ce livre, la Conférence de Berlin est intervenue pour officialiser une situation de fait.

L’Émancipation : Cette zone se caractérise par de nombreux conflits, souvent présentés comme d’origine ethnique, voire des génocides comme au Rwanda. Tu indiques que “la région n’avait pas connu ce type de guerre avant l’éclosion de la crise historique du capitalisme” ?

Paul Nkunzimana : C’est vrai, la région est traversée de manière récurrente par des conflits meurtriers avec l’implantation des rapports impérialistes. Ces guerres de décomposition affectent tous les pays de la zone et qui deviennent, selon les circonstances et la volonté de l’impérialisme, des instruments de dislocation d’autres pays et peuples comme c’est le cas pour la guerre Tanzanie-Uganda (1978-1979), l’intervention des troupes supplétives ordonnée et financée par l’impérialisme américain et ses alliés sous le couvert de l’ONU en Centrafrique (Minusca), en RDC (Monusco)... ou en Somalie (Amisom).

Les guerres qui disloquent ces pays ont pour fond la soumission de ces pays à l’impérialisme, aujourd’hui, aux plans d’ajustement structurel de la Banque mondiale, du Fonds monétaire international, soutenus par l’Union européenne.

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Au Rwanda et au Burundi particulièrement, ces massacres et tueries devenus cycliques et prenant un caractère ethnique et génocidaire (Hutu/Tutsi) pour le compte de l’impérialisme qui y intervient même directement comme c’est le cas pour la France au Rwanda en 1994 (formation, encadrement et intervention militaire et à travers l’opération Turquoise).

Au Kenya aussi, à l’occasion des élections qui, naturellement, s’inscrivent dans le cadre des plans de privatisation-remboursement de la dette externe, engendrent des affrontements meurtriers entre Luo et Kikuyu orchestrés par les dirigeants.

La République Démocratique du Congo est la plus éclatante illustration du rapport entre les guerres et les plans de privatisation-pillage. Ce pays regorge de gigantesques richesses minières à tel point qu’il a été baptisé de “scandale géologique” par les spécialistes géologues. Ainsi, dans le secteur minier en 2016, on ne compte pas moins de 85 multinationales, américaines en majorité. Dans le même temps, plus de 80 groupes armés y ont été dénombrés à côté des gouvernementaux et de la Monusco !

Pour conclure sur cette question, il importe de signaler que dans l’histoire de ces pays, on ne relève nulle part le fait de ces guerres de décomposition avant le XXe siècle, avant l’avènement de la crise historique du capitalisme dont elles sont l’expression dans la sous-région.

L’Émancipation  : Que penses-tu des théories expliquant les clivages ethniques (par exemple entre Hutus et Tutsis) par une “spécialisation” professionnelle lors de la mise en place de ces sociétés, ou par la migration de populations ayant constitué un groupe dominant dans le pays d’arrivée ?

Paul Nkunzimana : Il y a eu une multitude d’élucubrations en clivant les populations en catégories Hutu et Tutsi pour dissimuler la réalité sociale du Burundi et du Rwanda de la période pré coloniale ; parmi celles-ci, on compte effectivement la théorie des migrations et celle qui se rapporte à la spécialisation socioprofessionnelle.

La théorie des migrations voudrait faire comprendre que les Tutsi, à la recherche de pâturages, auraient migré du “Nord” et dominé les populations Hutu trouvées sur place. Cette spéculation est particulièrement “troublée” par le fait que, pour une “raison inconnue” les Tutsi parlent la même langue que les Hutu. Ici, on oublie délibérément le fait que lorsqu’un peuple issu de l’étranger domine un autre ou d’autres, ceux-ci sont amenés à parler la langue du groupe qui domine la société. On oublie encore que, dans toute société, le groupe qui détient la puissance économique détient du même coup la puissance intellectuelle, artistique, culturelle...

Par exemple, à une échelle plus large, si aujourd’hui, dans la sous-région, nous parlons le français et l’anglais, c’est parce que nous y sommes dominés par les impérialismes américain, britannique et français dans leurs rapports conflictuels.

Par ailleurs, s’agissant de l’État, celui-ci ne peut avoir une origine étrangère ; il se construit sur la base de la production du surplus social ; dès lors, l’État émerge, s’élevant au-dessus de la société et contre cette dernière. Et comme le montre le livre, l’État ne peut avoir une origine externe, ce qui encore bat en brèche la théorie des migrations.

S’agissant de la spécialisation professionnelle, on prétend que les Hutu auraient été des agriculteurs et les Tutsi des éleveurs. Il faut dire que dans cette société les moyens de production sont essentiellement constitués par la terre et le bétail notamment la vache. Cette théorie aussi tourne le dos à la réalité sociale, dans la mesure où parmi les agriculteurs on retrouve des populations qui se reconnaissent ou sont reconnues les uns comme Hutu et les autres comme Tutsi.

De la même manière, parmi les éleveurs qui, il faut le souligner, sont en même temps agriculteurs, on y retrouve indistinctement des Hutu et des Tutsi. La recherche que j’ai effectuée montre qu’il est impossible de séparer l’élevage de l’agriculture, car on ne saurait ignorer le rôle du fumier animal dans la production agricole et ceci est valable aussi bien au Burundi, au Rwanda, au Kenya (chez les Massai, les Kalenjin...), etc.

Enfin, séparer l’élevage de l’agriculture, c’est se méprendre de la rationalité économique du producteur, car celui-ci ne peut abattre régulièrement une ou plusieurs vaches pour couvrir ses besoins en haricot, en banane, en céréales... alors que la vache lui permet de produire ces denrée à un moindre coût ! Ce fait de la complémentarité de l’agriculture et de l’élevage chez des producteurs est relevé par nombre d’auteurs, pas seulement au Rwanda et au Burundi mais également dans les autres royaumes et chefferies de la sous-région.

L’Émancipation  : Penses-tu que les divers regroupements continentaux ou sous-continentaux, comme l’annonce de la création de la “Zone de libre-échange continentale africaine”, peuvent constituer un point d’appui contre la domination impérialiste ? Y a-t-il des luttes actuellement contre les politiques d’austérité et pour les libertés dans ces pays ?

Paul Nkunzimana : Il existe toute une série de regroupements économiques et d’accords régionaux, au plan du continent, auxquels les pays à l’étude appartiennent. Loin d’être des points d’appui contre la domination impérialiste, ils sont plutôt des instruments de dislocation pour le compte du capital financier international et des puissances.

Tous ces pays sont membres de l’Union africaine et tout le monde sait que le continent africain est ravagé, dans la période actuelle, par des guerres impérialistes et d’occupation (Libye, Centrafrique, Mali, Somalie, République Démocratique du Congo...), des guerres de génocide et de décomposition (Rwanda, Burundi...). Toutes ces guerres sont la conséquence de l’application des plans de l’impérialisme, pour dire que l’Union africaine elle-même est un cadre de soumission des différents pays aux politiques dévastatrices de la Banque mondiale, du FMI, de l’Union européenne et des puissances impérialistes.

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Au niveau régional, le plus grand regroupement de pays est sans conteste le COMESA (Common Market for Eastern and Southern Africa) qui compte tous les pays de l’Afrique des Grands Lacs et de l’Est sur lesquels j’ai travaillé dans mon livre en dehors de la Tanzanie qui n’en est plus membre depuis 2000, l’Égypte, la Libye, l’Éthiopie, la Zambie, le Zimbabwe, Maurice, les Seychelles, Madagascar... , un marché de 475 millions d’habitants en 2014. En réalité cet espace dit de libre-échange est un cadre commun de transactions commerciales avec l’impérialisme dans des rapports de soumission au capital financier.

La Conférence Internationale pour la Région des Grands Lacs (CIRGL), une création de l’ONU, aurait pour objectif de régler dans cette zone tous les problèmes se rapportant à la paix, la démocratie, l’intégration économique, les questions sociales...! Ce regroupement compte dans son Groupe des amis des impérialismes américain, français, britannique, allemand, néerlandais...

La Communauté de l’Afrique de l’Est (East African Community) comprenant le Kenya, l’Uganda, la Tanzanie, le Rwanda, le Burundi et le Soudan du Sud est un regroupement de dislocation des peuples de la région sous la férule des impérialismes américain, britannique et de l’Union européenne.

Il existe aussi d’autres regroupements comme la Communauté économique des États de l’Afrique centrale, la Communauté économique des pays des Grands Lacs... qui s’intègrent également dans le cadre du dispositif économique et militaire du capital financier contre les peuples avec la collaboration de la bureaucratie de Beijing et des résidus de la bureaucratie de Moscou.

Bien entendu, il y a des luttes contre les politiques d’austérité et pour les libertés publiques individuelles et collectives comme l’atteste le développement des mouvements de grève des travailleurs dans l’unité avec leurs syndicats dans différents pays de la région pour la défense des salaires, des statuts, des conventions collectives et des conventions de l’OIT plus particulièrement dans le secteur public, dans la santé et dans l’enseignement. Et même dans des conditions extrêmement difficiles comme dans la République Démocratique du Congo du Nord-Est soumise à des exactions de groupes armés dont les Forces Démocratiques Alliées (ADF, d’origine ougandaise), et l’épidémie du virus Ébola, les enseignants ont déclenché un mouvement de grève pour exiger du gouvernement de Kinshasa qu’il restaure la paix et la sécurité dans le périmètre de Butembo où ils œuvrent.

Il est certain que les revendications et aspirations des travailleurs et des peuples de la région, comme ceux d’ailleurs, ne pourront trouver de solutions durables dans le cadre de l’impérialisme. Leurs aspirations nationales, sociales et démocratiques ne trouveront d’issue que par la rupture avec l’impérialisme.

C’est pourquoi le livre suggère la construction d’instruments de lutte et de résistance des travailleurs, organisant l’ensemble de la nation opprimée, à savoir les organisations ouvrières indépendantes (partis, syndicats) pour une assemblée constituante souveraine dans chaque et dans la perspective de l’Union libre et fraternelle des républiques libres de l’Afrique des Grands Lacs et de l’Est.

Propos recueillis par Quentin Dauphiné