Cinq jalons pour contribuer à une critique du roman européen

Histoire
mercredi 30 janvier 2019

En mai 2019, le Parlement européen sera élu par les citoyen·ne·s des pays membres de l’UE. Il sera alors question, pour les propagandistes de l’UE, d’un espace de paix et de prospérité, pour les candidat·e·s les plus hardi·e·s, ils/elles peuvent même pousser l’illusion électoraliste jusqu’à dire qu’il s’agit de faire un espace de solidarité internationale contre les replis nationalistes.

En gros le discours de Macron. Cette grosse ficelle des internationalistes forcément pro-UE, contre des nationalistes identitaires, ne peus avoir la moindre chance d’être entendu auprès des lecteurs et lectrices de cette revue, qui savent que l’internationalisme ne peut rimer avec Union européenne.

L’UE essaye, sans y parvenir vraiment, de se parer de toutes les vertus, qu’elle n’a bien sûr pas. On appelle cela de la propagande, qu’elle essaye de déployer dans tous les domaines, et notamment l’histoire.

Vendredi 7 septembre 2018 le journal de France Culture commençait ainsi : “N’oubliez pas l’histoire. Emmanuel Macron et Xavier Rettel, Premier ministre du Luxembourg, ont livré hier un vibrant message en faveur des valeurs fondamentales européennes. Les deux hommes mettant en garde contre les tentations nationalistes”.

N’oubliez pas l’histoire” certes, mais laquelle ?

Sur quelles sources repose-t-elle ? Pourquoi des hommes politiques utilisent-ils des arguments historiques comme ultime argument politique ? Pourquoi cette instrumentalisation politique de l’histoire ? Pourquoi le Président français et le Premier ministre luxembourgeois ont, aux yeux de la rédaction de France Culture , une légitimité pour dire cette histoire ? De quelle histoire parle-t-on ?

Je me limiterai, dans cet article, à une lecture historique et critique d’une partie de l’histoire de la construction européenne, celles des origines, qui s’étirent de 1943 à 1951, de la déclaration d’Alger de Jean Monnet à la signature du traité fondateur de la CECA (Communauté Européenne du Charbon et de l’Acier). Cette histoire de la construction européenne, dans sa version officielle, que l’on peut qualifier de début de la troisième partie du roman européen (1945-1957), comme tout roman historique, a consisté à accumuler faits, interprétations de faits – voire quand cela fut nécessaire inventer des faits – qui sont devenus à force de répétition, légendes, que l’on répète dans les IEP (Instituts d’Études Politiques), dans les universités et qui se retrouvent ensuite, légitimées, au cœur des discours politiques de Macron, Retel ou autres européistes : “N’oubliez pas l’histoire” !

Pourquoi l’histoire de la construction européenne ne s’impose pas comme roman, aussi simplement qu’ont réussi à le faire les romans nationaux ? En quelque sorte qu’est-ce qui ne fonctionne pas dans ce récit, dès le début de l’histoire ?

Commençons par le constat d’échec, avant d’aborder des pistes d’explications. Ce constat est simple à faire, il suffit de se rendre dans n’importe quel point presse, au rayon histoire, on voit alors le nombre de revues historiques proposées à la vente. Certaines sont curieuses, pas très sérieuses du point de vue historique, mais ne cherchant visiblement qu’un seul but : vendre le maximum de numéros. L’une d’elles, en kiosque, au début du mois de septembre, attire mon attention, car elle se présentait comme un numéro exceptionnel. Cette revue faisait une liste et un commentaire plus ou moins détaillé, des 18 événements qui ont fait l’histoire de France. Cette revue était donc la promesse d’une synthèse de toute les leçons d’histoire. À la lecture de la revue, surprise, car j’avais encore dans l’oreille le“N’oubliez pas l’histoire”, entendu la matin même, pas un seul événement européen. Le dix-huitième et dernier événement retenu par la revue : la guerre d’Algérie. En cherchant bien dans les recoins de la revue, rien sur au moins un événement européen, qui serait digne de figurer dans cette liste des 18 événements fondamentaux. Pourquoi ?

Il serait difficile de répondre à cette question, tant le roman national domine dans les représentations historiques des Français·es, des Italien·ne·s, des Polonais·es... Je limiterai mon exposé à cinq points qui donnent des pistes sur les raisons de la faillite du roman européen. Pourquoi ne s’impose-t-il pas ?

Confusion entre l’UE et l’Europe

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Le roman européen confond en permanence, sciemment, l’espace géographique (l’Europe) et une construction politique, encore en cours de réalisation, l’Union européenne. On pourrait penser que cette confusion est une paresse, du même genre que celle qui nous fait confondre en permanence américain et étasunien. Il n’en est rien, et les penseurs du roman européen ont précisé leur pensée. Krysztof Pomian, président du Conseil scientifique du musée de l’Europe écrit : “Cette histoire est celle de l’européanisation du continent qu’il faut porter à la connaissance des citoyens, surtout des jeunes gens, étant donné que notre héritage historique de l’enseignement du savoir est encore et toujours profondément marqué par l’instruction du XIXe siècle, qui reposait sur le réveil des mouvements nationaux et de la pensée nationale”. La confusion est donc pleinement assumée. Mais M. Pomian va plus loin. Il dévoile le véritable but de son entreprise : substituer un roman européen aux romans nationaux.

Ce projet est voué à l’échec. Car au-delà du fait que tous les romans (nationaux, européens ou autres) sont, un jour ou l’autre, remis en cause, le roman européen souffre d’une faiblesse congénitale. Il n’a pas, comme les romans nationaux, de continuité historique et d’espace géographique bien défini. Le Musée de l’histoire européenne, à Bruxelles, définit trois périodes et montre que l’absence de continuité ne pose pas problème. Le découpage de ce récit est le suivant :

1. L’unité dans la foi règne tout d’abord du XIe au XVe : racine chrétienne ou pas, qui a failli être inscrite dans le projet de TCE (Traité de Constitution Européenne) et finalement la convention a rejeté ce point.

2. Deuxième moitié du XVIIIe siècle : période des lumières... Jusqu’en 1914 : règne de la raison.

3. Après 1945 : projet européen, règne de la paix.

Ce roman, comme tous les romans historiques, cherche dans le passé des traces qui légitiment son projet politique actuel. Or il en trouve peu, ou bien elles font polémique dans nos sociétés : les racines chrétiennes de l’Europe par exemple. Même si historiquement les médiévistes disent trouver ces racines dans l’art gothique par exemple, elles deviennent polémiques et donc contestables dès qu’on les place dans la discussion politique contemporaine. Cette utilisation politique de l’histoire sera rejetée par une partie des forces politiques en présence, y compris par des partis politiques favorables à l’UE telle qu’elle existe (socialistes européens) et qui ont appelé à voter oui en 2005, mais ont repoussé les racines chrétiennes du projet de TCE (voir le débat dans la convention, présidée par M. Giscard d’Estaing). On voit là les limites de l’utilisation de l’histoire en politique, surtout quand cette histoire fait débat.

Racines chrétiennes ou pas ? Quelle histoire ?

L’absence d’une histoire reconnue par l’ensemble de ses citoyen·ne·s pourrait être compensée par un territoire. L’UE n’a pas plus de géographie, puisqu’ils partirent six pour arriver à 28, sans savoir si dans le futur cet espace politique serait plus grand ou plus petit. Pour éviter un sujet qui fâche (Qui sommes nous ? Et où sommes-nous ?) les Européistes confondent sciemment une construction politique (UE) et un espace géographique qui correspond à un continent.

Même les historiennes et historiens qui ont critiqué le roman national, comme le fit Suzanne Citron en France, ne font pas du roman européen une alternative au roman national. L’invitation de K. Pomian à substituer le roman européen au roman national n’a pas séduit l’historienne. Le grand classique de Suzanne Citron : Le mythe national, a été réédité en janvier 2017, quelques mois avant son décès. Dans l’introduction de l’ouvrage, elle nomme un paragraphe : “Le nationalisme identitaire, nouveaux enjeux : islam, Europe et laïcité”. Suzanne Citron parle d’islam et de laïcité, mais rien sur l’Europe, pas plus qu’en conclusion quand elle plaide pour “un nouvel imaginaire historique”. Il est donc clair que la forme politique de l’UE telle qu’elle existe et son histoire officielle, n’avaient aucune attractivité pour Suzanne Citron.

Suzanne Citron et toutes celles et ceux qui ont travaillé à la critique des romans nationaux, savent très bien que le roman européen peut-être critiqué pour les mêmes raisons que celles qui les ont amenées à critiquer le roman national. Ce que Suzanne Citron écrivait à propos du roman national, est aussi valable bien sûr pour le roman européen : “ce que nous prenons pour notre histoire résulte d’une écriture du passé par les élites au service ou à l’appui des différents pouvoirs”.

Un récit conforme

Certaines élites de l’après Deuxième Guerre mondiale s’inventent un récit conforme à leurs intérêts et (ou) à leur projet politique.

1945 : continuité ou rupture ?

Le Musée de l’histoire européenne nous dit, qu’après 1945, c’est le temps du projet européen. Cette affirmation, celle de la rupture de 1945, qui semble être aujourd’hui une évidence, est contestable.

On peut au contraire, montrer que 1945 fut une continuité, avec une partie du projet politique européen d’avant guerre, et une partie de ce que tentèrent de faire les nazis ou autres vichysistes pendant la guerre.

D’ailleurs dans l’histoire officielle de la construction européenne, celle du musée de Bruxelles, il y a un décalage entre l’histoire de longue durée, qui repose sur des faits historiques définis avec précision et finis historiquement (programme d’histoire de la classe de seconde, les deux premières parties du roman européen du musée de Bruxelles), et la durée courte de cette histoire, celle du projet européen d’après 1945 (troisième partie), qui est un projet aujourd’hui à la croisée de deux mouvements opposés : continuité d’une construction politique (renforcement des institutions et des orientations politiques de l’UE), ou déconstruction (Brexit, gestion du dossier migratoire, traitement et statut de la Grèce par exemple...).

Dans cette troisième partie du roman européen, la partie contemporaine, comme dans les romans nationaux, les auteur·e·s ont exagéré, omis des faits, voire ils/ elles ont inventé une partie du récit quand c’était nécessaire. Par exemple, cette troisième partie est en grande partie construite sur la légende de la rupture en 1945. Or cette rupture n’a rien d’évident comme on la présente aujourd’hui. Avant 1945, les nazis envisagent l’organisation d’une “Europe nouvelle” (les textes sont innombrables), fondée sur l’identité fasciste des États membres, dans le but d’éradiquer le péril communiste. Les patronats allemands ou français donneront leur accord à la construction de cette “nouvelle Europe”, comme ils donneront leur accord au projet de CECA, en 1950. On verra en détail cette histoire plus loin. En tout cas, eux, ils n’ont vu aucune rupture entre l’Europe de 1951 (date de la signature de la CECA) et celle de 1940, au contraire.

À Vichy aussi, la “communauté européenne” fait recette auprès des adeptes de la révolution nationale, Schuman en tête. L’objectif est le même, avant guerre comme après guerre : construire une fédération d’États en capacité de s’opposer au communisme. La Libération permet à cette idée fédéraliste de se réécrire, mais cette fois pour se placer sous l’égide plus présentable de la liberté, de la paix, de l’union entre nations. Comme avant guerre, toutes les forces politiques sont les bienvenues sauf les communistes.

Cette continuité politique est très bien analysée par un intellectuel, que l’on cite souvent, mais rarement pour ses prises de position européennes d’après guerre. En 1948, Raymond Aron écrit : “L’idée européenne est à la mode. Moins de trois années après la fin de la guerre, le thème de l’Europe, qui a joué un tel rôle dans la propagande hitlérienne renaît dans la propagande des Nations unies. Je ne vois là d’ailleurs aucun scandale, même quand ce sont les mêmes hommes – ce qui peut arriver – qui traitaient il y a quelques années le thème et qui le traitent à nouveau aujourd’hui”. R. Aron pense à tous les anciens nazis, fascistes, pétainistes, qui saisissent le nouveau projet européen antibolchévique au vol. Exemple en France Robert Schuman, un des “pères fondateurs” de la construction politique ouest-européenne d’après guerre, mais qui en 1940 a voté, le 10 juillet, les pleins pouvoirs. Il est ensuite devenu ministre du maréchal. Avec ce passé, il aurait dû être inéligible après 1945 et pourtant... Alors Schuman ou d’autres, continuité ou rupture ?

Pétainiste recyclé après guerre dans le MRP (“machine à recycler des pétainistes” comme certains appelèrent ce parti d’après guerre), ou“père fondateur” de la future Union européenne ?

Après guerre, le projet européen. Pourquoi faire ? Par qui ?

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On présente, aujourd’hui, le projet politique européen d’après guerre comme un moyen pacifique d’unir les peuples d’Europe de l’Ouest, il fut d’abord une essoreuse anticommuniste dans les différents pays d’Europe de l’Ouest. La construction européenne post-1945, dans cette grande essoreuse, mêle collaborateurs/trices et résistant·e·s, mélange des courants politiques opposés : conservateurs catholiques et socialistes réformateurs, syndicalistes et grands patrons, mais aussi des serviteurs de l’État les plus loyaux et libéraux les plus intransigeants. L’origine du célèbre consensus européen, la légende d’une construction apolitique est donc née du croisement de ces gens, dès le congrès de la Haye en 1948. Cet apolitisme aura la vie longue. La force de cet opportunisme d’après guerre fut de faire croire que ce projet n’était ni de droite, ni de gauche. Une sorte de transcendance qui s’imposerait en 1945, inhérente au projet lui-même tellement il serait porteur d’espoir.

Mais le véritable but politique de cette construction politique est clairement écrit dans les colonnes d’un quotidien communiste belge, le 7 mai 1948 : “les États-Unis d’Europe, tels qu’ils sont envisagés ne peuvent constituer qu’une entente de capitalistes européens pour étouffer en commun le socialisme en Europe”.

Malgré la volonté d’afficher une certaine ouverture politique, les premiers européistes sont plus conservateurs que progressistes. Le pape Pie XII par exemple, rêve d’une Europe chrétienne. Il envoie pour élaborer ce projet, un émissaire au congrès de la Haye, en 1948. Même la revue d’inspiration catholique (catholicisme social), Esprit , se montre très méfiante alors sur la tentative conservatrice d’imposer sa vision européenne : “Prenez-y garde, car la fédération de peuples d’Europe, l’abandon des souverainetés nationales étaient jusqu’à maintenant le rêve le plus hardi des hommes de gauche, mais aujourd’hui les États-Unis d’Europe ont pour eux toute la réaction”. Jean-Marie Domenach, le rédacteur en chef d’ Esprit n’est pas à la tête d’une revue communiste, mais d’une revue, qui par Emmanuel Mounier avait théorisé dans les années 1930, la thèse de la troisième voie entre capitalisme et communisme. Par cet article, J. M. Domenach comprend alors que cette construction sera clairement capitaliste, adieu la troisième voie d’ Esprit . Déjà !

Ce projet était non seulement clairement anticommuniste, mais dès le début, il rejeta aussi toute forme de socialisme, même celles qui ne se situaient pas dans la galaxie soviétique. Dans le même numéro de la revue Esprit qui s’intitulait (déjà) : “Quelle Europe ?”, en novembre 1948, Jean-Marie Domenach précisait sa pensée sur le projet en cours d’élaboration : “Ils ont tous en commun, le même amour de l’Europe. En réalité, ils ont tous en commun d’abord la haine du communisme qui est une haine intellectuelle du marxisme chez les uns et simple haine de classe chez les autres”.

Cette haine du socialisme des premiers européistes, (les “pères fondateurs”), explique la raison pour laquelle, à ce moment là, les travaillistes anglais se sont montrés très prudents vis à vis des projets européens. Ils décident, en 1948, de ne pas aller au congrès de la Haye, car au nom de l’ antisoviétisme, les premiers européistes (ceux qui participent au congrès de la Haye) vont chercher, par tous les moyens, à discréditer toute forme d ’organisation étatique de l’économie à finalité sociale. Libéral convaincu, le journaliste américain Walter Lippman, a joué un rôle important dans les débuts de la construction européenne. Ce leader d’opinion s’exprime ainsi dans la Gazette de Lausanne , le 9 septembre 1948 : “Il ne faut pas se bercer d’illusions. L’union politique des nations libres d’Europe est incompatible avec le socialisme d’État du type britannique”. Les travaillistes anglais (Attlee) ont compris qu’il y avait incompatibilité entre la politique sociale qu’ils voulaient appliquer au Royaume-Uni et les projets européens tels qu’ils se dessinent alors. On retrouve aujourd’hui ces préoccupations dans le parti travailliste de Corbyn, contrairement à ce qu’était ce parti à l’époque de Tony Blair.

La main étasunienne qu’il faut minimiser, voire effacer, dans la version officielle de l’histoire de la construction européenne

L’histoire de la construction européenne a, au cours de cette période, été inspirée, conçue et contrôlée par les États-Unis. Comme cet aspect de son histoire n’est pas compatible avec la légende européenne, celle du Musée de l’histoire européenne, il faut, dans le récit, mettre en avant d’authentiques Européens, si possible partisans d’une Europe fédérale, atlantiste de cœur et de raison. Ils deviendront les “pères de l’Europe”. Nous verrons plus loin, comment s’est forgé le mythe de l’un de ces pères les plus importants : Jean Monnet.

Pourtant la construction européenne d’après guerre est entièrement conçue par les États-Unis. En voilà les principales caractéristiques, et les principales étapes.

- D’abord penser l’Europe : l’ACUE. Après guerre le gouvernement américain met en place l’ACUE : Comité américain pour l’Europe unie, financé par la CIA et des fonds privés (Ford). Celui qui sera le secrétaire d’État d’Eisenhower (Républicain) dans les années 50, se forma à la diplomatie étasunienne, en fondant l’ACUE sous Truman (Démocrate). Même s’il œuvra à la mise en place de cette institution, il ne la présida pas. À la tête du comité, l’administration Truman nomma W. J. Donovan, ancien dirigeant de l’Office of Strategic Services (OSS), les services secrets américains, qu’il dirigea pendant la Deuxième Guerre mondiale. Pourtant entre ces deux fonctions Donovan aimait particulièrement la première. Il dit même en 1948 : “Ils m’appellent le père du renseignement centralisé, mais je préférerais qu’on se souvienne de moi à cause de ma contribution à l’unification de l’Europe”. De Gaulle s’offusque de cette ambition de Washington à piloter les affaires européennes pour décider à la place des Européens. Dans Les mémoires de guerre (Tome.3 : Le salut), il dénonce cette entreprise américaine, avec l’ironie qui parcourt son œuvre : “Quant aux problèmes compliqués de notre antique univers, ils n’intimidaient point Truman qui les considérait sous l’angle d’une optique simplifiée. Pour qu’un peuple fut satisfait, il suffisait qu’il pratiquât la démocratie à la manière du nouveau monde. Pour mettre fin aux antagonismes qui opposaient des nations voisines, par exemple, Français et Allemands, il n’était que d’instituer une fédération de rivaux, comme avaient su le faire entre eux les États d’Amérique du Nord”.

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Cette ironie critique de de Gaulle n’était pas partagée par tous les acteurs de la vie politique. Jean Monnet, loin de critiquer les ingérences américaines, les souhaitait, au contraire. Dans une lettre qu’il adresse à Donovan et à l’ACUE, en octobre 1952 (un an après la signature instituant la CECA), il écrit : “Ce soutien constant, aujourd’hui plus que jamais, nous sera d’une grande aide pour la réalisation complète de nos plans”.

Fort des soutiens des “pères de l’Europe”, qui agissent pour défendre les intérêts des États-Unis en France, en RFA, en Italie et dans le Benelux, les États-Unis peuvent agir, en Europe de l’Ouest à deux niveaux.

- Action militaire : faire une alliance militaire dirigée par les États-Unis : traité de Bruxelles, en mars 1948, puis l’OTAN, en avril 1959. Depuis cette alliance militaire pilotée par les États-Unis, jamais aucune alliance militaire proprement européenne n’a pu se mettre en lace. La CED (Communauté Européenne de Défense) était entièrement soumise aux prérogatives de l’OTAN, son échec en 1954 ne fut donc pas une occasion ratée d’une défense européenne, comme le prétendent les livres d’histoire officielle. D’ailleurs la seule fois où il fut vraiment question d’une défense européenne, sans les États-Unis, les plans Fouchet, au début des années 1960, les plus atlantistes des pays membres de la CEE, Pays-Bas et Belgique en tête, se firent un plaisir de mettre en échec de Gaulle. L’OTAN continua donc à rester la seule stratégie de défense en Europe de l’Ouest.

- Action économique : l’OECE (Organisation européenne de coopération économique), imposée par les États-Unis pour imposer la reconstruction économique étasunienne en Europe (plan Marshall).

La pression américaine fut constante, surtout auprès de la France, qui fut le pays longtemps le plus réfractaire à la construction européenne imposée par Washington. L’un des sujets les plus polémiques : le sort de l’Allemagne de l’Ouest sera à l’origine du départ du ministre des affaires étrangères français : George Bidault, remplacé par l’atlantiste (après avoir été pétainiste) Robert Schuman. Dans une note datée de février 1950, un haut fonctionnaire du quai d’Orsay, s’inquiète : “Les protagonistes de la politique actuelle craignent que l’aide Marshall soit interrompue, si la libération des échanges réclamée par l’administration américaine en vue d’aboutir à l’intégration del’Europe occidentale n’est pas réalisée”. On ne sait jamais, les destinataires de cette note pourraient être obtus, ce haut fonctionnaire précise donc : “Si les États-Unies exercent une pression sévère sur les pays européens pour que ceux-ci libèrent leurs échanges, c’est que l’intégration économique de l’Europe correspond aux intérêts américains”.

On ne peut être plus clair.

C’est dans ce contexte historique, que le 9 mai 1950, par le Discours de l’Horloge, R.Schuman annonce le projet de la CECA.

La légende de la CECA (Communauté Européenne du Charbon et de l’Acier).

Ou comment raconter une histoire en transformant l’essentiel des motivations des acteurs ?

La légende de la CECA est un des mythes les plus solides qui permet aux historien·ne·s officiel·le·s, d’atténuer voire, selon les récits, d’effacer le rôle des États-Unis. Jean Monnet, celui qui rédigea le discours du 9 mai, lu par Schuman, est celui qui, par ce traité fondateur, aurait eu l’idée de l’unité européenne avant les autres. Il n’est rien d’autre, selon la légende, comme l’indique la plaque qui célèbre sa mémoire au Panthéon, que l’homme qui a “changé le cours de l’histoire”.

Rien que ça, et pourtant, il n’en est rien pour au moins deux raisons :
- la CECA, en 1950, est une exigence étasunienne qui s’exprime par la plume de Jean Monnet. Pour être précis, il faudrait dire que Jean Monnet soufflait à l’oreille des dirigeants étasuniens le plan de marche de la construction européenne. L’inspiration était au départ “monnétiste”, mais dans le “monnétisme” rien n’était inspiré, sans l’aval etle soutien des États-Unis. D’où le surnom que de Gaulle avait donné à Jean Monnet : “l’inspirateur”.
- La CECA n’était en fait qu’une forme rénovée du cartel de l’acier, mis en place par les producteurs allemands, français, belges et luxembourgeois, en septembre 1926.

La CECA fut une initiative française que les États-Unis attendaient depuis 1947. Elle arriva donc trois ans après la demande étasunienne, une fois que le personnel politique français fut conforme aux attentes étasuniennes. De Gaulle, président du conseil avait démissionné en 1946, les ministres communistes avaient à leur tour démissionné en 1947. Ne restait plus qu’à chasser le ministre des affaires étrangères, Georges Bidault, qui s’opposa aux volontés américaines, notamment sur la zone d’occupation unique (fusion des trois zones occidentales) en Allemagne de l’Ouest. Bidault s’oppose à l’intégration de la zone d’occupation française dans une zone d’occupation commune occidentale. Les États-Unis avaient déjà obtenu des Anglais la fusion en une bizone. G. Bidaut démissionna en 1948, car malgré les pressions, il refusa la fusion de la zone française dans la bizone. Son successeur, R. Schuman accepta rapidement. Ce nouveau ministre des affaires étrangères, plus docile que son prédécesseur, céda rapidement aux autres injonctions américaines. Elles avaient été déjà formulées en avril 1947 par une lettre de l’ambassadeur de France à Washington : “Des propositions françaises sur l’intégration de l’Allemagne dans l’économie européenne seraient les bienvenues”. Bidault, alors ministre ne répondit pas aux injonctions étasuniennes. Schuman se fit un plaisir, avec l’aide de Monnet, d’y répondre. Il proposa la CECA le 9 mai 1950. Le même mécanisme (commande américaine, texte de Monnet ? action politique de Schuman) se reproduira quelques jours plus tard pour la proposition française de CED (Communauté européenne de défense). Face à une éventuelle inquiétude américaine de nationalisation du charbon et del’acier, R. Schuman, le 20 septembre 1951, devant l’ACUE à New York déclara : “Nous voulons encourager l’esprit d’entreprise et la concurrence. Il n’est pas question non plus de nationalisation. Les entreprises restent libres”. Ouf, R. Schuman n’est pas un communiste. On s’ en doutait. Les sidérurgistes privés, ceux du cartel de 1926, qui avaient collaboré avec le IIIe Reich, jusque dans les camps, ont rapidement compris, que la CECA, sous des habits plus honorables, n’était qu’un retour à la situation de 1926, leur cartel de l’acier.

Après guerre, avec un patronat discrédité, mais qui n’avait pas renoncé à exercer des pressions sur les différents gouvernements d’Europe occidentale, la CECA était une occasion pour les patrons de la sidérurgie de se réorganiser au travers d’une organisation que l’on habilla avec des instruments de propagande les plus attrayants (paix, entente entre les nations pour les dépasser...). Cette propagande, comme toutes les propagandes, n’était destinée qu’à l’usage des opinions publiques. Une autre note d’un haut fonctionnaire du quai d’Orsay, datée du 10 février 1951 nous donne, aux yeux du patronat, l’intérêt de la CECA : “Il ne peut y avoir d’harmonisation des salaires et de la demande, elle se fera au niveau le plus bas. C’est bien là, une des raisons pour lesquelles le CNPF (Conseil National du Patronat Français) se prononce en faveur de la libéralisation des échanges. Il y voit un moyen de réduire les prétentions des salariés lors des prochaines conventions collectives”.

Jean Monnet, ce “héros européen”, qui a construit sa propre légende

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Tout récit mythifié a besoin de héros. Mais il y a deux manières de devenir un héros dans un récit légendaire.
- La méthode Jules Michelet, qui plonge dans le passé, pour construire un récit légendaire. Dans le cas de J. Michelet, il met en place le roman national, dans son Histoire de France. Dans sa préface (1869) , il dit : “C’est que l’histoire, dans le progrès du temps, fait l’historien bien plus qu’elle n’est faite par lui. Mon livre m’a créé”. Ainsi les héros de l’histoire de France ont été réanimés par Michelet, qui, après près de quarante ans de travail dans les archives, avait une matière première suffisante et cohérente pour en faire un roman. Ainsi, dans la méthode Michelet, le héros préexiste au roman. L’art de l’écrivain est comme celui du grand cuisinier, l’art d’agencer les produits, en l’occurrence les héros pour en faire une belle histoire.
- L’autre méthode, celle qui a conduit à l’invention du roman européen, est la fabrication du héros pour inventer une autre histoire. Dans ce cas, c’est le contraire de la méthode Michelet, l’historien·ne fait l’histoire. Faire, dans le sens fabriquer. Puisqu’il faut inventer une légende, tout doit être écrit ou réécrit pour masquer la réalité du projet tel qu’il fût. Le Musée de l’histoire européenne devient la référence. On prendra Jean Monnet comme exemple du héros fabriqué. Cas d’autant plus intéressant que lui-même a participé activement à l’invention desa propre gloire.

Qui était monsieur Monnet ?

La principale caractéristique de la vie politique de Jean Monnet, fut, très tôt, de s’approcher des puissants en France, en Angleterre ou de l’autre côté de l’Atlantique. Il a très vite compris, après la Première Guerre mondiale, le passage de l’hégémonie anglaise et européenne à l’hégémonie étasunienne. Dès la Première Guerre mondiale, loin d’être le pacifiste que la légende a voulu faire de lui, il se met au service du ministre de la guerre, Alexandre Millerand, puis d’Étienne Clémentel, ministre du commerce, qui l’envoie en Angleterre, pour organiser une coopération plus étroite entre la France et le Royaume-Uni. Ce n’est pas alors la paix qui l’intéresse, mais le dépassement des organisations nationales pour que les Alliés mettent en place des organisations transnationales, dans lesquelles des experts autoproclamés, comme lui, jouent un rôle de premier plan. Plus tard, dans le même esprit, il mettra en place la haute autorité de la CECA (Communauté Européenne du Charbon et de l’Acier), dont il sera le premier président. En 1916, il a 27 ans, il est nommé représentant de la France, dans le comité allié pour la répartition des ressources. Georges Clemenceau qui a compris le jeu de ce jeune Français, eut l’idée de muter Jean Monnet et de l’envoyer sur le front. Mais c’était trop tard, il eut cette idée le 2 novembre 1918.

Cette vie n’a rien d’héroïque, comment transformer un banal inspirateur en héros. Il fallait transformer le passé de Jean Monnet, en mettant en sommeil des passages importants de sa vie, pour que sa vie et son œuvre soient une épopée digne d’intérêt pour un roman .

Deux événements reconstitués montrent cette technique de reconstruction du passé de Jean Monnet, une technique aux antipodes de celle de Jules Michelet. Le pire dans cette aventure de blanchiment, c’est que parfois Monnet lui-même participa activement à cette reconstruction (voir plus bas La fabrication des “mémoires”). Commençons d’abord par la légende d’Alger.

La légende d’Alger, en 1943, point d’origine de la vie européenne de Jean Monnet

Le 4 mai 1943, dans un discours à Londres, de Gaulle déclare publiquement son intention d’aller à Alger, pour s’y installer et fonder un gouvernement provisoire de la République française. Jean Monnet, antigaulliste viscéral, en accord avec Roosevelt, se rend à Alger pour soutenir Giraud et son Conseil provisoire, contre le projet de la France libre. Son but alors, est clairement de faire échouer le projet gaulliste. Jean Monnet l’écrit lui-même dans une note qu’il envoie à Harry Hopkins (conseiller de Roosevelt), le 6 mai 1943, à propos du discours de de Gaulle du 4 mai : “Cela me rappelle le discours qu’Hitler a fait avant l’affaire tchécoslovaque. De Gaulle est synonyme d’action arbitraire avec tous les risques de fascisme. Giraud représente la préservation des droits du peuple et du processus démocratique. Dans un cas c’est l’hitlérisme ou la guerre civile, dans l’autre, le maintien de la loi établie par le peuple français lui-même”. Dans la même note, Jean Monnet précise à son interlocuteur étasunien : “Il est un ennemi du peuple français et de ses libertés. Il est un ennemi de la reconstruction européenne dans l’ordre et la paix. En conséquence, il doit être détruit, dans l’intérêt des Français, des Alliés et de la paix”. Heureusement que le général de Gaulle avait confié le soin d’unifier la Résistance intérieure à Jean Moulin. Ces documents qui montrent l’autre face de Jean Monnet ont été expurgés des biographies officielles. Heureusement Éric Roussel, en 1996, dans sa biographie n’a pas sélectionné, comme l’ont fait les autres biographes de Monnet, les archives qui lui ont servi à faire son livre

Après le débarquement allié en Afrique du Nord, en novembre 1942, Giraud devient, avec l’appui des Américains (et de Jean Monnet), commandant en chef civil et militaire en Afrique du Nord. De Gaulle reste de son côté chef de la France libre à Londres. Cependant la création du CNR (Conseil National de la Résistance), en mai 1943, permet l’unification par Jean Moulin de tous les mouvements de Résistance intérieure, placés sous l’autorité du général de Gaulle. L’action unificatrice de Jean Moulin, donne un poids politique à la France libre de de Gaulle face à Giraud.

Jean Monnet, qui comprend rapidement que la situation politique a changé en faveur du général de Gaulle, va convaincre Giraud et Roosevelt, non pas d’éliminer de Gaulle, comme il voulait encore le faire au début du mois de mai 1943 (voir note à Hopkins), mais de faire un gouvernement bicéphale entre Giraud et Gaulle, à Alger. Le 3 juin est créé le CFLN (Comité Français de Libération Nationale) co-dirigé par Giraud et de Gaulle. Jean Monnet entre au CFLN, il y restera au-delà de la démission rapide de Giraud, et en même temps, il reste en contact, par Hokpins, avec les autorités étasuniennes. Le 5 août 1943, il écrit à Hopkins : “Il faut mettre en place une organisation économique et politique d’une entité européenne. Il n’y aura pas de paix en Europe si les États se reconstituent sur la base d’une souveraineté nationale. Les pays d’Europe sont trop étroits pour assurer à leurs peuples la prospérité. Il faut également qu’ils n’utilisent pas une part importante de leurs ressources au maintien d’industries soit-disant clefs nécessitées par la défense nationale”.

Dans cette note à Hopkins nous avons les trois caractéristiques de la pensée politique de Jean Monnet :
- Il combat la volonté gaulliste d’un retour à l’un des fondamentaux de la République française : la souveraineté populaire, surtout sur la base d’une communauté politique nationale.
- Construction d’un marché commun en supprimant les communautés politiques nationales.
- Opposition aux nationalisations qui se dessinent dans les programmes politiques des Résistants (programme du CNR en France, par exemple).

Cette inspiration monnétiste politique pour l’Europe dessine les grandes lignes de la politique étrangère des États-Unis pour l’Europe, celle de Truman après guerre.

L’opposition politique entre de Gaulle et Jean Monnet ne pouvait pas être plus frontale, car pour ce dernier cette souveraineté nationale qu’il faut supprimer, c’est avant tout celle de la France. En effet l’Allemagne et l’Italie se sont écroulées. Monnet pense donc que dans ces deux pays il sera simple d’imposer une communauté politique qui dépasserait le cadre national d’avant guerre. Le cadre national a perdu, à cause de la guerre, sa légitimité. D’autre part, pour Monnet, certains États sont suffisamment grands pour rester dans un cadre national : États-Unis ou URSS. Ainsi pour Monnet, le pays qui doit disparaître est la France, il l’écrit : “Elle est liée à l’Europe. Elle ne peut s’en évader”. Tout pour plaire au général de Gaulle, qui dirige seul le CFLN dès le mois de juillet 1943.

Jean Monnet, membre du CFLN, n’a donc d’autre choix que de miser sur le soutien et l’action des États-Unis pour que ses idées politiques s’appliquent à la Libération.

Dans ses courriers de l’été 1943, l’entité européenne dont il parle à Hopkins sera dans l’esprit de Jean Monnet “un État européen de la grosse métallurgie”. On voit très bien, en cet été 1943, ce qui sera en 1950 la CECA. Ce que de Gaulle désignera plus tard, en 1950 : “le méli-mélo de charbon et d’acier”, au moment de la mise en place de la CECA.

Cet épisode d’Alger, en 1943, les historien·ne·s officiel·le·s de l’histoire de la construction européenne, comme Jean-Baptiste Duroselle ( L’Europe, histoire des peuples ) le racontent ainsi : “Envoyé à Alger en 1943, après le débarquement anglo-américain, Jean Monnet réussit à faire créer un comité français de libération nationale, avec les généraux Giraud et de Gaulle, ce dernier ne tardant pas à prendre la première place”. Ben voyons, l’unité de la Résistance, c’était donc Jean Monnet ? Avec l’aide de Giraud à Alger ?

Beaucoup d’historien·ne·s n’évoquent le moment “Alger 1943” que pour rendre compte de l’origine de l’idée “monnétiste” du charbon et de l’acier. Le reste est passé sous silence.

L’héroïsme de Jean Monnet n’est donc pas celui de Jean Moulin. Il n’a rien d’évident. Même Duroselle n’arrive pas, malgré la commande (voir chapitre suivant), à l’écrire clairement.

La fabrication des “mémoires”

Les “mémoires” de Jean Monnet sont un bel exemple de cette fabrication du passé en fonction de l’histoire que l’on veut faire advenir. Au début des années 1970, Jean Monnet a 80 ans. Plusieurs éditeurs essayent de décrocher ses mémoires. Il refusalongtemps, finalement c’est Fayard qui finira par les publier en 1976. Jean Monnet accepta une fois que deux conditions furent remplies :
- L’aide de François Fontaine : François Fontaine fait partie des conseillers qui entourent Jean Monnet. Il publie régulièrement des articles dans Le Monde à la gloire de Jean Monnet. Celui qui écrivit une partie “des mémoires” explique pourquoi Jean Monnet a finalement accepté : “Il refusa toutes les offres, avant de s’être assuré que l’unité profonde de sa vie pourrait s’exprimer dans une œuvre cohérente, c’est à ce moment-là qu’il a découvert le fil directeur de ses activités discontinues de l’Europe à Cognac”.

Autrement dit, les “mémoires” de Monnet étaient une reconstruction tardive de sa vie. Pourquoi tant d’hésitations si le récit est transparent ? Des “mémoires” à l’opposé de celles de de Gaulle qui commence par la célèbre phrase : “Toute ma vie, je me suis fait une certaine idée de la France”.

Ses “mémoires” sont pour Jean Monnet, la prise de conscience (encore une fois, tardive), que la CEE n’a pas de récit. Ses “mémoires” sont une tentative de créer ce récit manquant, ce que François Fontaine appelle “l’œuvre cohérente”, et qui reste alors et toujours, comme le projet politique européen peu incarné et reconstitué. Jean Monnet fut un technocrate, qui avait une vision politique. Il comprit donc tardivement, que la solidité d’une construction politique tenait à la solidité du récit de l’épopée. La production d’un imaginaire collectif, seul capable de porter dans le temps long, un projet politique. Ceci faisait défaut à la construction européenne. Monnet et d’autres, en eurent tardivement conscience. Écrire ses Mémoires était pour lui, un moyen de répondre à ce défaut originel. La construction européenne n’avait pas de récit, ses “mémoires” étaient le moyen de combler le vide. Les meilleurs défenseurs de l’oeuvre politique de Jean Monnet étaient souvent à Washington où il y avait les prescripteurs de la construction européenne. Au moment où enfin Jean Monnet écrivait ses “mémoires”, Henry Kissinger alors secrétaire d’État, en 1975, lui remettait le prix Grenville Clark. Voici un extrait du discours qu’il prononça alors : “Il est peu d’hommes ou de femmes dont on puisse dire que leur vie a donné une tournure nouvelle à l’époque où ils vivaient. Il en est encore moins qui ont su s’élever au-dessus de la gestion des affaires quotidiennes pour concevoir un idéal auquel ils se sont ensuite attachés à donner corps. On peut dire, je pense, sans risque d’erreur, qu’aucun homme en ce monde n’a marqué et modifié la vie politique de notre époque plus que celui que nous honorons aujourd’hui”.

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Le rôle de Jean Monnet était reconnu au plus haut niveau de l’administration étasunienne. Belle synthèse de cohérence que Jean Monnet recherchait pour la rédaction de ses “mémoires”.
- Le travail d’un groupe d’historien·ne·s : bien avant de rédiger ses “mémoires”, Monnet, grâce à l’aide d’historien·ne·s, entreprit d’écrire sa propre histoire et celle de la construction européenne. En 1962, Jean-Baptiste Duroselle fut contacté par Jean Monnet. Au même moment, Jean Monnet participe à la création et au financement, via les États-Unis, du CRE : Centre de Recherches Européennes. Le CRE bénéficiera de subventions et de prêts, notamment des généreux donateurs étasuniens. C’est avec l’aide du CRE, que Duroselle et plusieurs de ses étudiant·e·s ont les moyens de faire des recherches, notamment sur Jean Monnet. André Kaspi fut l’un d’eux, il soutint sa thèse, en 1969 : “La mission de Jean Monnet à Alger en 1943”. On voit que dès 1969 (année de la démission du général de Gaulle), la promotion de Jean Monnet était à l’œuvre. Depuis 1943, l’opposition de Gaulle-Monnet n’avait jamais cessé. Plus tard de 1986 à 2006, le même André Kaspi devint professeur d’histoire de l’Amérique du Nord à l’université de Paris I Panthéon-Sorbonne.

Cette influence politique sur le travail des chercheur·e·s en sciences sociales et en histoire en particulier fut mentionnée et dénoncée par Pierre Bourdieu dans la revue Actes de la recherche , celle du numéro 106-107 de mars 1995. Pierre Bourdieu dira : “Mais l’histoire dont je parle devrait évidemment être autre chose qu’une simple historiographie plus ou moins hagiographique des grands (ou petits) ancêtres disparus, à la façon d’une certaine histoire intellectuelle, engagée dans les jeux de pouvoir”.

Conclusion

L’institution qui devrait être la plus solide, parmi l’ensemble des institutions européennes, n’est pas vraiment une institution avec un bâtiment, des fonctionnaires, un règlement intérieur..., mais bien ce qui sert de fondement à toutes ses institutions : un récit. Il donne un sens au projet politique. La théorie des grands hommes, les “pères fondateurs” cherche à faire oublier que la construction européenne fut, d’abord et avant tout, une réalisation politique déterminée par des choix surtout économiques et étasuniens et donc complètement désincarnée de figures et d’initiatives européennes. Le roman européen qui est ânonné, à longueur de temps par les européistes, est fragile car il n’a aucun ancrage solide dans l’histoire des peuples européens. Les “pères fondateurs” ne sont que des représentants, parfois des “inspirateurs” d’une histoire qui s’écrit ailleurs. Les européistes ont peur que ce vice de fabrication du récit apparaisse. Si cette supercherie, d’une Europe européenne fondée par les “pères fondateurs”, était connue d’une grande partie de l’opinion publique, la confiance en cette Union européenne en serait d’autant plus affaiblie, alors qu’elle est déjà aujourd’hui faible.

C’est pour cette raison, que le vendredi 7 septembre 2018, les présidents français et luxembourgeois ont lancé ce vibrant appel : “N’oubliez pas l’histoire”.

Marc Brunet