Le Misanthrope

Théâtre
mercredi 6 février 2019

Le Misanthrope est en réalité, comme quelques autres comédies de Molière, telle Don Juan, une tragédie…

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Malgré l’argumentation de son ami Philinte et son amour pour Célimène, Alceste s’enfuit à la fin dans ce désert où il ruminera à jamais son dégoût et son désamour du genre humain. À son égard, il parle même de haine.“Non elle est générale et je hais tous les hommes”répond-il à Philinte qui essaie d’obtenir de lui quelque modération.

Cette misanthropie c’est celle de Molière. Mais celui-ci a compris, dès ses débuts, que le theâtre était l’autre pôle et le remède de cette vision pessimiste de la société : la troupe est un microcosme où l’on peut non seulement espérer et respirer, aimer mais aussi se battre pour un monde meilleur en s’appuyant sur les solidarités et en tentant par l’art de laisser entrevoir au-delà d’un système critiqué, un autre avenir, d’autres liens, une société plus fraternelle et plus juste. Dans le mouvement actuel, comme dans dans tout soulèvement populaire, n’est-ce pas de cela aussi qu’il est question ?

En effet, le contenu des pièces de Molière est éminemment politique, attaquant les tares sociales inhérentes au système monarchique à travers ce qu’on appelait alors commodément les“caractères”. Tyrannie des pères, marché des mariages dont les femmes, dépendantes économiquement des hommes, sont les enjeux et les victimes, vanité des riches méprisants pour le peuple et fascinés par la noblesse, inégalités sociales, c’est tout cela qu’il dénonce et combat implacablement.

Une mise en scène moderne

La pierre de touche de cette quête d’une authenticité impossible, verrouillée par la mondanité d’un système de classes, est le sonnet d’Oronte, dont la critique embarrassée d’Alceste, merveilleusement incarné par Lennie Coindaux, est le point de départ de toute l’intrigue, incitant la metteuse en scène à la placer sous l’égide judiciaire. Comme actuellement dans notre société connectée, dans les milieux de cour toute critique a tendance à déclencher un procès. Cela conduit à quelque artifice : Arsinöe, la vieille prude n’est guère convaincante en jeune avocate.

Il fallait l’éclairer plus violemment et exclusivement comme coquette sur le retour, en proie à un désir dix fois plus interdit à ce stade de la vie que de nos jours ! Là se tient aussi, à travers la satire, la revendication féministe, constante chez Molière. La détourner sur un autre plan, techniquement commode, ne semble pas forcément un bon choix.

Toujours à propos du fameux sonnet, génial est ce découpage du rythme dans l’hésitation du commentaire : “Franchement il est bon à mettre... au cabinet !” Une telle trouvaille de rythme et de sens, bien servie par les comédienNEs, aurait pu être renouvelée et redonner, plus que la modernité des costumes et des téléphones portables, de la jeunesse et du punch au texte.

Même remarque pour une autre excellente idée de mise en scène : le mime en mouvement par Éliante des différents physiques de femmes embellis par le regard amoureux. Cette corporalisation des sentiments et émotions par le jeu n’est pas suffisamment générale, malgré la qualité globale de l’interprétation.

Bien que déjà raccourci (j’ai en souvenir d’autres mises en scène d’œuvres littéraires et théâtrales où l’on avait procédé ainsi) le texte aurait gagné à être encore réduit – travail excessivement délicat qui peut aboutir à quelque chose de musclé, fidèle et efficace.

Bravo à l’Étincelle de s’attaquer si vaillamment et dynamiquement aux chefs d’œuvre du passé qui ont encore bien des choses à nous apprendre... y compris sur nous-mêmes et sur notre époque.

Marie-Claire Calmus

  • Le Misanthrope , par la Compagnie Étincelle, mise en scène : Carole Rainette, décembre 2018 au Théâtre 12, Centre Maurice Ravel, 6 rue Maurice Ravel .Paris 12e.