“École de la confiance”, école de la soumission

jeudi 21 février 2019

Macron et Blanquer veulent que les mesures déjà imposées (évaluations nationales en primaire, Parcoursup, bac à la carte, réforme du lycée…) puissent jouer tout leur rôle. D’où le projet de loi “Pour une école de la confiance”, présenté en conseil des ministres le 5 décembre et aujourd’hui discuté à l’Assemblée.

Ce texte constitue un pas décisif pour faire éclater tout cadre national de l’école. Les outils de cet éclatement sont la “territorialisation”, la dictature de l’évaluation, le pilotage par les résultats…

Un système “déconcentré”

Les cinq parties de ce projet de loi sont en apparence disparates. Mais c’est la méthode Blanquer qui avance pièce à pièce des mesures dont la cohérence n’apparaît que plus tard : mettre en place une “école du socle” dispensant un smic culturel et un formatage idéologique pour le plus grand nombre et sélectionner une élite. C’est ce qui ressort de “l’étude d’impact” du projet de loi.

La réforme territoriale réduit à 17 le nombre d’académies correspondant aux nouvelles régions. Le projet de loi Blanquer veut autoriser le gouvernement à procéder par ordonnances pour réorganiser les “services déconcentrés” dans les “nouvelles académies”, lui laissant ainsi les mains libres. Avec une organisation différenciée, “au plus près des réalités territoriales”, le pilotage pédagogique sera renforcé. La “gestion des ressources humaines de proximité” pourra modifier les procédures d’affectation des enseignants et enseignantes de façon importante, tout en ayant des effets notables de “rationalisation” de la carte scolaire (économies de postes).

École du socle et filières d’excellence

L’école obligatoire à partir de trois ans s’inscrit dans ce dispositif qui vise à mettre en place l’école du soclede 3 à 16 ans. Alors qu’en maternelle, 98,9 ?% des enfants sont déjà scolarisés à trois ans, l’obligation scolaire permettra de primariser la maternelle. La révision des programmes est en cours. Et elle conduira les collectivités à financer les maternelles privées. La concurrence du privé sera d’autant plus forte que les conditions d’accueil dans les maternelles publiques se dégradent.

Le projet de loi prévoit la création d’établissements publics locaux d’enseignement international (EPLEI) incluant le premier et le second degré. Sélectifs, ils prépareront à l’option internationale du brevet et à celle du baccalauréat… Ils seront créés, par arrêté du préfet, à la demande de collectivités (régions, départements, communes), qui s’associeront, dans le cadre d’une convention. Dirigés par un chef d’établissement unique, leur budget pourra être abondé par l’Union européenne et autres organisations internationales, par des entreprises, associations, fondations… Cet article atteste la volonté du gouvernement de multiplier ce genre d’écoles publiques à large autonomie.

“L’expérimentation” pour territorialiser tout le système

L’organisation de l’école est “déconcentrée” : tels sont les “attendus” de ce projet de loi. Le texte étend les domaines dans lesquels les écoles et établissements publics et privés pourront déroger au code de l’éducation pour des “expérimentations”.

Des libertés nouvelles seront accordées, pour une mise en œuvre conjointe, avec les collectivités, de la territorialisation de l’enseignement. Ainsi, pourra être autorisée l’organisation différente des écoles et du collège d’un territoire, avec à leur tête un “super directeur”. Dans ces pôles scolaires, la “mutualisation des moyens”, des “compétences” génèrera d’importantes économies (en personnels et matériel) et la soumission de l’école aux pouvoirs locaux.

C’est la voie pour généraliser l’école du socle de 3 à 16 ans et en finir, comme l’a indiqué Blanquer, avec la distinction entre primaire et secondaire. En novembre, Blanquer a annoncé qu’il allait présenter une loi pour un statut de directeur d’école ; ce statut hiérarchique leur permettra de devenir “directeurs adjoints du principal du collège” et favorisera les regroupements d’écoles. Alors que le ministre évoquait la possibilité d’utiliser la loi annoncée début 2019 pour faire avaliser son projet, au même moment, la municipalité de Créteil annonçait qu’elle allait construire une “Cité éducative” destinée à accueillir “800 élèves”, près de 40 classes, supprimant au passage quatre écoles (dont deux maternelles).

Le métier et les concours seront aussi modifiés en ce sens brisant l’essentiel des acquis statutaires.

De telles conventions avec les territoires vont aussi accompagner la réforme de l’enseignement professionnel soumettant les personnels et la jeunesse aux collectivités et au patronat local. La convention signée par la rectrice de Lille avec le MEDEF va dans ce sens : permettre, selon ses propos, de “repenser notre offre de formation en partenariat avec le monde économique en tenant compte des besoins locaux des entreprises”.

L’évaluation pour imposer la soumission du personnel enseignant

  • Un Conseil d’évaluation de l’école doit instaurer une véritable dictature de l’évaluation et du pilotage selon les recommandations formulées par l’Union européenne et l’OCDE.

La politique gouvernementale s’imposera ainsi aux établissements et au personnel enseignant sur tous les plans : autonomie des établissements, projets propres répondant aux besoins locaux, pédagogie officielle… Cette diversification des projets d’établissements répondant aux injonctions locales aiguisera la mise en concurrence des établissements.

Les évaluations en CP, CE1, seconde sont un premier élément de ce “pilotage”. Le 2 août 2018, le premier ministre vantait le dispositif : “une véritable culture de l’évaluation, transparente et publique, doit se déployer au service de la réussite des élèves et de la qualité de la vie scolaire”. Ce pilotage permettra d’instaurer des primes “au mérite” (déjà annoncées en REP+).

Rappelons qu’aux États-Unis, en 2002, George W. Bush a instauré le No Left Behind Act (loi “Pas d’enfant au bord du chemin”) imposant des évaluations standardisées aux écoles, avec des objectifs de progression à réaliser (sous peine de restructuration, privatisation, etc.). Dans certaines circonscriptions, les tests standardisés commencent dès le jardin d’enfants. Les enseignements doivent s’aligner sur les contenus des évaluations… Des écoles réduisent les enseignements d’art, de musique… ; d’autres réduisent ou suppriment la récréation. Cela s’accompagne de l’appauvrissement des pratiques pédagogiques et des contenus d’enseignements, parallèlement à la réduction des budgets pour l’éducation.

  • Des Instituts nationaux supérieurs du professorat de l’éducation (INSPE) remplaceront les ESPE. Ce sera le ministère qui définira leur référentiel de formation pour aller vers une véritable redéfinition du métier. Le ministre annonce une “formation par alternance”, ce qui permettra d’utiliser des étudiants et des étudiantes, des AED comme moyens d’enseignement, plaçant la personne en formation sous la coupe du chef d’établissement. Le projet de loi annonce d’ailleurs “une implication forte des chefs d’établissements” dans la formation.

L’extension du recrutement sur contrat, la formation initiale payée par la personne en apprentissage, le nouveau concours annoncé par Blanquer, les procédures d’affectation mises sous la coupe des pouvoirs locaux, c’est tout un processus de destruction des acquis statutaires qui se met en marche.

Dressage de la jeunesse

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Les objectifs essentiels de “l’école de la confiance” de Macron et Blanquer sont la “cohésion sociale” et une adaptation étroite aux besoins du patronat. Pour la jeunesse, ce sera aussi une “école du contrôle”, du formatage comportemental et idéologique dès le plus jeune âge, en corrélation avec le Service national universel. L’expérimentation du SNU mise en place dès juin 2019 devra toucher ensuite tous les jeunes de 16 ans. Un régime militaire avec uniforme, en-casernement en centre de formation ou dans des bâtiments militaires, salut au drapeau dès l’aube... sera ainsi imposé à 800 000 jeunes. Et c’est aussi sous encadrement de militaires que seront organisés des ateliers autour de “valeurs républicaines”… Une mission d’intérêt général s’en suivra ; des sanctions sont prévues pour les jeunes qui refuseront de s’y soumettre.

Dans le cadre de la casse du statut des fonctionnaires

Nombre d’articles, comme les directions syndicales, focalisent la critique sur le seul article 1 du projet Blanquer qui imposerait aux personnels, aux élèves et à leur famille le “respect” de l’institution. Mais le Conseil d’État propose déjà de faire glisser cet article dans l’exposé des motifs et le contenu de la loi ne sera en rien modifié.

Car le projet Blanquer s’articule avec la réforme “en profondeur” de la Fonction publique et du statut général qui prévoit notamment de développer le salaire au mérite et de supprimer 120 000 postes de fonctionnaires. Le gouvernement réaffirme qu’il s’agit d’une priorité afin de reprendre la main sur les autres dossiers (dont la réforme des retraites) et sa loi devrait être votée d’ici l’été.

De la maternelle à l’université

On doit constater que les directions syndicales se taisent sur le contenu du projet Blanquer qui leur a été présenté depuis plus de trois mois. Dans l’enseignement, les concertations se poursuivent et elles viennent de reprendre dans la Fonction publique.

La responsabilité des directions syndicales est, à l’inverse, de rompre toutes les concertations avec le gouvernement, d’exiger le retrait de la réforme de la Fonction publique, d’informer du contenu réel du projet de loi Blanquer qui va s’appliquer à tout l’enseignement, de la maternelle à l’université, et d’en exiger le retrait pur et simple.

Ce serait là un point d’appui pour une mobilisation unitaire des différentes catégories de personnels, mobilisation qui inclurait en particulier le combat pour l’abrogation de Parcoursup, de la réforme du bac et du lycée, de la voie professionnelle, des évaluations en CP et CE1…

RETRAIT DU PROJET DE LOI BLANQUER !

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Hélène Bertrand, Lyon, 22 janvier 2019


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