Rencontre avec Pinar Selek

Tribune féministe
mardi 19 mars 2019
par  Rosine

Le mercredi 23 janvier dernier, la militante turque Pinar Selek venait à Nantes parler de ses luttes et de son parcours à l’occasion de la sortie en librairie de sa biographie. Deux rencontres, d’abord dans un café pour une discussion informelle puis à la librairie Vent d’Ouest pour une présentation de sa biographie, lui ont permis de développer ses axes de lutte.

Militer sur le terrain même des oppressions

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Sociologue, militante anti-militariste des droits des opprimé·e·s, féministe, Pinar Selek est issue d’une famille militante – son grand-père était l’un des fondateurs du Parti des travailleurs de Turquie et son père un avocat défenseur des droits humains, emprisonné suite au coup d’État militaire de 1980 – et a commencé à militer en Turquie alors qu’elle n’avait que seize ans, auprès des “enfants des rues” puis auprès des populations dites marginales, telles que les personnes trans ou encore les travailleuses du sexe.

Son travail est marqué par la volonté de lutter avec les personnes opprimées, depuis leurs propres conditions et combats, par opposition à un travail qui serait surplombant et extérieur. C’est aussi cette éthique des luttes qui marque son travail en sociologie. Dans la biographie qu’il lui consacre (voir page 67), Guillaume Gamblin rapporte les propos de Pinar Selek à ce sujet : “Quelle que soit la cause que nous poursuivons, « celui du dehors, l’anormal ou le réprouvé » est en même temps un objet de spectacle que l’on consomme. Les exclu·e·s sont des proies plutôt faciles, bien qu’ils et elles paraissent difficiles d’approche. À cause de la gravité, mais aussi de la singularité des questions qui les concernent, ils et elles offrent aux observateurs l’occasion de briller facilement. C’est pour cela, me semble-t-il que journalistes, chercheurs et chercheuses, et certains promoteurs de sensationnel harcèlent « l’autre différent »”.

D’abord un peu isolée dans ces luttes, Pinar Selek a vu se développer, dans les années 80 en Turquie, de nouveaux mouvements, LGBT, féministes, antimilitaristes, qui représentaient de nouvelles formes de contestation qui se sont unies du fait de la répression militaire du gouvernement. Pendant 10-15 ans, ces mouvements ont été obligés de militer ensemble pour maintenir le rapport de force. Elle retient de ces années qu’il faut savoir militer à partir de ce qu’on trouve, de l’existant, et que les transformations suivent progressivement.

Exilée depuis 2009 à la suite d’un emprisonnement et d’un procès kafkaïen qui montrent la détermination des gouvernements turcs successifs à asseoir leur autoritarisme et réprimer toute opposition politique, Pinar Selek continue ses combats en France, et depuis quelques années depuis Nice, dans une région dont le caractère frontalier lui permet de construire des liens “transnationaux”, nécessaires à tout travail militant selon elle.

Les difficultés d’un militantisme “en exil”

La figure de l’étranger et la criminalisation des migrations

Si elle voit bien la nécessité de médiatiser son cas personnel pour rendre possible une lutte à caractère universel, Pinar Selek n’aime pas s’attarder sur son procès et la violence qu’elle a subie et continue à subir. C’est pourquoi, le 23 janvier après-midi, elle choisit de traiter deux sujets, liés l’un à l’autre : la question des femmes migrantes et celle de la difficulté à militer pour les étranger·e·s, dans un pays dont ils/elles ne maîtrisent pas la culture, les codes.

Elle cite volontiers Simmel qui définit la figure de l’étranger comme celui qu’on inclut dans les luttes tout en pensant qu’il ne peut pas tenir le gouvernail avec nous. Pourtant, pour lutter, il faut être acteur/actrices des combats et c’est cette place qui nécessite un travail d’adaptation lent et parfois difficile. C’est pourquoi son premier lieu d’exil, l’Allemagne, a suscité pour elle quelques frustrations, du fait de la barrière de la langue – ce qui n’a pas été le cas avec la France, qu’elle a choisie ensuite, puisqu’elle avait étudié dans un lycée français lorsqu’elle était en Turquie. Ces difficultés levées et une détermination sans faille ont permis à l’eau de “trouver son chemin”, selon une expression chère à Pinar Selek, qui se trouve ainsi aujourd’hui liée à divers collectifs, notamment des réseaux de lutte sur les questions féministes et migratoires.

Avec l’observatoire des migrations dans les Alpes maritimes elle a pu créer des convergences transfrontalières sur le territoire. Cette collaboration s’est construite sur la base de travaux montrant que depuis 2015 les taux de migrant·e·s n’ont pas augmenté, alors que la criminalisation de la mobilité, elle, s’est par contre accrue, fragilisant les populations les plus pauvres. “Pour les riches, il n’ y a pas de frontières”, explique Pinar Selek, alors qu’elles sont des obstacles quasi infranchissables – et à quel prix ? - pour les populations pauvres. Ce travail se fonde donc sur deux constats de départ : d’une part, la politique migratoire d’austérité mise en place par les divers gouvernements et en particulier le gouvernement français est fondée sur un mensonge (il n’y a pas plus de personnes qui migrent aujourd’hui) ; d’autre part, les migrant·e·s se trouvent dans une incapacité matérielle à lutter étant donné les conditions de leur accueil – d’où la nécessité de créer des espaces militants.

Surexploitation des femmes migrantes

La première des luttes, pour ces populations criminalisées, c’est celle des papiers : pour leur donner des droits et les moyens de lutter. Seulement, une fois les papiers obtenus – quand ils le sont – ces populations sont soumises plus que les autres encore à toutes formes d’exploitation. Féministe, même si elle n’aime pas hiérarchiser les luttes, Pinar Selek travaille notamment avec les femmes migrantes, qui subissent des oppressions “spécifiques”.

Dans la région transfrontalière proche de Nice, les femmes d’Afrique subsaharienne ont afflué en masse ces dernières années. D’ailleurs, Pinar Selek le constate, les femmes sont plus nombreuses que les hommes dans la mobilité et elles migrent de plus en plus seules. Pourtant, on les médiatise moins. La raison ? Elles font moins peur que les hommes, et les gouvernements, par le biais des media, ont un intérêt à ce qu’on craigne les migrant·e·s, à ce qu’ils/elles soient liés aux questions d’insécurité qui servent leurs politiques autoritaires et répressives.

Or, cette médiatisation des hommes migrants par opposition aux femmes a un autre impact : les femmes sont immédiatement captées par les réseaux d’exploitation, marqués par une division du travail sexiste et raciale. Ainsi, elles ne font pas, ou très rarement, de demande de papiers parce qu’elles se retrouvent très vite dans les réseaux de prostitution et d’esclavage domestique, dans lesquels elles sont surexploitées, mais trouvent “une place” et de quoi survivre – en tout cas pour un temps et malgré leurs conditions de vie.

Pour ces personnes, militer est difficile voire impossible. C’est pourquoi selon Pinar Selek, il est nécessaire, en plus de la solidarité, de construire des luttes transnationales – comme avec l’Espagne et l’Italie dont les mouvements féministes ont été massifs ces dernières années – mais aussi avec les organisations syndicales, pour éviter à ces réseaux d’esclavage de capter dès leur arrivée les femmes migrantes. Construire une telle lutte, c’est aussi dénoncer le fait que ces réseaux d’exploitation représentent, pour les politiques néo-libérales, des entreprises “normales” – ce qui rend d’autant plus difficile leur destruction. C’est pourquoi les organisations qui représentent les travailleur·ses ont un rôle à jouer.

Continuer les luttes malgré la répression

Pour Pinar Selek, la période est bouillonnante et justifie que chacun·e s’inscrive dans plusieurs réseaux de lutte, pour couvrir les différents combats à mener. Il n’ y a pas de hiérarchie dans les luttes selon elle, pourtant le féminisme lui semble une porte d’entrée particulièrement pertinente pour lutter, car il permet de lier anti-patriarcat, anti-capitalisme, anti-militarisme. C’est pourquoi elle a co-fondé, en 2017, le GRAF (groupe de réflexions et d’actions féministes), groupe auto-organisé qui s’efforce d’être présent sur divers secteurs de luttes. Pour elle, il faut créer un rapport de force tout en restant conscient·e que, quand les dominants se sentent en danger, ils n’ont pas de pitié. C’est pourquoi la répression doit être perçue comme le reflet de l’intensification des luttes.

Soumise à un appareil d’État répressif fort qui a fait de son “cas” le symbole de l’autoritarisme, Pinar Selek entrevoit toutes les limites du statut de victime, qu’elle entend dépasser. Dans le contexte des luttes qui traversent les sociétés à l’échelle internationale, comme au Brésil ou en Argentine par exemple, mais aussi dans le contexte du mouvement social qui manifeste en France toute sa détermination depuis quelques mois, l’engagement de Pinar Selek nous montre les voies possibles et nécessaires de luttes !

Karine Prévot


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