L’insolente - Note de lecture

Tribune féministe
mardi 19 mars 2019
par  Rosine

C’est la collection féministe Sorcières des éditions Cambourakis ainsi que la revue alternative Silence, qui entend créer “un lien entre toutes celles et ceux qui pensent qu’aujourd’hui il est possible de vivre autrement sans accepter ce que les médias et le pouvoir nous présentent comme une fatalité”, qui ont publié en janvier dernier la biographie de Pinar Selek, sous la forme d’un dialogue mené par Guillaume Gamblin.

Cette biographie, constituée à partir d’entretiens entre Pinar Selek et Guillaume Gamblin, revient sur le parcours de la militante turque, qui souhaite insister davantage sur les luttes et les espaces de créativité qu’elle a rencontrés et fondés plus que sur l’horreur que représentent son arrestation, la torture qui s’en est suivie, son emprisonnement et le procès – toujours en cours – mené contre elle.

Trois idées fondamentales émergent de ce récit d’une femme en lutte

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Pour commencer, Pinar Selek se définit comme un petit point dans un tableau. À l’image de sa volonté de ne pas s’étendre sur les violences qu’elle subit depuis son arrestation en 1998, elle considère son cas comme le signe de la nécessité de mettre en place des réseaux de lutte, mais ne souhaite pas endosser le statut de victime. Elle voit dans son affaire la possibilité de dénoncer les dérives autoritaires des états turcs successifs et de montrer que l’acharnement qui s’abat contre elle n’est que le reflet de la peur que suscite la contestation politique. Et pour cause, d’abord arrêtée à cause de ses recherches, notamment sur le PKK, elle est ensuite accusée d’avoir commis un attentat sur le marché aux épices d’Istanbul alors même que le seul témoin existant a avoué avoir donné son nom sous la torture perpétrée par les forces de l’ordre. Après quatre acquittements et autant d’appels requis par la Cour de cassation, Pinar Selek est l’objet d’un acharnement symbolique et violent qui témoigne de la volonté de briser toute opposition politique, d’autant qu’elle est une militante reconnue et soutenue en Turquie.

Ensuite, se dégage de ce texte la nécessité de créer les espaces nécessaires aux luttes et à l’expression de chacun·e. Dénoncer, faire barrage, empêcher, oui, mais à condition de se donner aussi les moyens de créer ensuite les espaces qui nous manquent. Depuis la création de l’Atelier des artistes de rue à Istanbul jusqu’à son intérêt pour les possibilités qui émergent des espaces autogérés comme Notre-Dame-Des-Landes, en passant par la création de la coopérative féministe Amargi, la mise en place de la plate-forme d’écologie sociale d’Istanbul ou encore la fondation du groupe de réflexions et d’actions féministes à Nice, Pinar Selek met sa sociabilité et son énergie débordante au service des liens collectifs qui permettent les luttes.

Enfin, si elle ne hiérarchise pas les luttes, Pinar Selek trouve dans le féminisme les ressorts d’un combat sans frontières qui permet de dénoncer et combattre la diversité des situations d’oppression. “C’est seulement en prenant conscience du fait que la vie des femmes est façonnée aussi en fonction de leurs différentes positions dans la société hiérarchisée qu’on peut toucher à une perspective de libération pour toutes les femmes. C’est alors que le féminisme devient une politique de la liberté qui dépasse vraiment les frontières d’une position qui vise seulement à l’égalité entre les genres” (p. 124).

Vouloir la “révolution très vite” est sans doute le signe d’une “maladie de la petite bourgeoisie” comme elle le rappelle elle-même, mais cela n’empêche ni de la vouloir comme objectif, ni d’agir ici et maintenant, avec patience, en trouvant des tactiques d’adaptation au système et en créant d’autres possibles.

Karine Prévot

  • L’insolente, Dialogues avec Pinar Selek, Guillaume Gamblin, Canbourakis, col Sorcières, 2019, 211 p., 20 €.

À commander à l’EDMP (8 impasse Crozatier, Paris 12e, 01 44 68 04 18, didier.mainchin@gmail.com)


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