L’École Émancipée, l’EDMP… et Lily !

Culture
lundi 20 janvier 2014

Ceux et celles qui lisent notre revue, ont pu pour certain-e-s fréquenter l’EDMP. Nous lui avons ces derniers mois consacré plusieurs articles. Ceux et celles qui la fréquentent connaissent les deux figures familières qui ont animé l’EDMP depuis des décennies : Volo bien entendu (voir notre numéro d’octobre), mais aussi Lily – Amélie Bleibtreu de son vrai nom – qui a accepté de nous renseigner davantage sur son parcours, et son rôle dans l’EDMP.

L’Émancipation  : Bonjour Lily, et merci pour cette interview. Comment as-tu connu l’École Émancipée ? Dans quelles circonstances ?

Lily Bleibtreu : Je commence en fait àmiliter à14 ans aux Faucons Rouges (1), engagement poursuivi aux Jeunesses Socialistes comme étudiante. J’entre dans l’enseignement primaire en 1947. Pendant la guerre, j’étais surveillante d’externat en lycée sans avoir de contact avec l’ÉÉ (École Émancipée), qui survivait surtout en zone “libre†. À la fin de la guerre, j’en ai eu assez d’être surveillante d’externat car dans cette fonction on n’enseignait pas, sauf en cas d’absence d’un-e enseignant-e. À la sortie de la guerre j’ai été prise dans le flux politique de l’époque ( j’étais membre de la IVe Internationale durant la guerre), et ai cherché un autre travail pendant un an. Je reprends vraiment le militantisme en 1947 après la naissance de mon enfant, et me lie àl’ÉÉ. Dans la FEN la même année se produit en 1947 une grande grève de trois semaines dans le département de la Seine, tous les matins nous montions la garde devant notre école. J’ai alors vraiment commencé àmiliter àl’ÉÉ, je connaissais déjàles militant-e-s socialistes locaux du premier degré, ce qui a déclenché une première prise de responsabilité : je n’étais pas encore titularisée et donc exerçait la fonction de “suppléante†; un responsable du PS me propose de prendre la parole dans une assemblée au nom des suppléant-e-s qui ont tous/toutes soutenu la grève. Il faut se rappeler qu’àcette époque nous avions un salaire de misère décidé d’ailleurs par Pétain ; après la grève de 1947, nos salaires ont été presque multipliés par deux assez rapidement.

Lors du début de mon militantisme àla CGT de l’époque (2), cela a été très violent intellectuellement, nous recevions parfois des menaces de militant-e-s du PCF ; ainsi certains m’accusent un jour de connaître un dirigeant trotskyste implanté àRenault. J’ai alors été défendue par des militants comme Pennetier, Galienne, Volo… qui dirigent l’ÉÉ.

Autre anecdote significative : je militais encore àla IVe Internationale, qui soutenait la Yougoslavie de Tito contre Staline et envoyait des brigades de travail en Yougoslavie. Une réunion publique en ce sens a été organisée aux Sociétés savantes, il y a eu presque un assaut physique de militant-e-s stalinien-ne-s qui nous jetaient des boulons (boulons que nous avions arrachés aux travées, et que nous leur avions d’abord lançés) ! Il faut se souvenir de l’atmosphère de violence qui imprégnait les rapports entre le PCF et les courants révolutionnaires àl’époque. Ainsi quand le prestigieux dirigeant André Marty est exclu, il perd àla fois sa voiture de fonction, son appartement et sa compagne… et l’on demande àmon père adoptif, le sénateur PCF issu de la gauche de la SFIO Jean Zyromski (3), de venir le dénoncer àune réunion publique, ce que ce dernier refuse de faire !

L’Émancipation : As-tu exercé des responsabilités dans l’ÉÉ de l’après-guerre ? Quels souvenirs gardes-tu de cette période ?

L. B. : Nous nous réunissions tous les jeudis àla Bourse du Travail pour ce qui est de l’ÉÉ parisienne. C’est l’époque où la FEN devient autonome, tout en affirmant une volonté de rechercher l’unification. Cela a constitué un grand changement pour les militant-e-s. À ce moment la tendance stalinienne était plus forte dans le second degré, alors que l’ÉÉ représentait davantage une tradition enseignante du primaire. Nous nous réunissions fréquemment, avec toujours des débats politiques. La pédagogie tenait un grand rôle pour nous, ainsi dans les congrès de la FEN, c’est surtout l’ÉÉ qui propose des textes pédagogiques.

Dans la FEN il y a des réunions très intéressantes, avec des débats sur ce qui se passe dans les colonies : le Vietnam (qui n’avait pas le même retentissement que l’Algérie ensuite), l’Algérie où il y avait une présence française assez importante, Madagascar… Sur ces sujets la FEN avait des positions politiques claires, elle a joué en particulier un rôle importante en Algérie avec un soutien assez clair àla lutte de libération nationale. À l’époque notre militantisme syndical est indissociable d’un militantisme plus général.

Mais dans la IVe Internationale se produit au début des années 1950 la scission entre les groupes de Pierre Lambert et Marcel Bleibtreu (4). Pendant quelques temps je ne milite plus beaucoup àl’ÉÉ, par crainte de me retrouver avec le groupe Lambert qui domine l’ÉÉ en région parisienne.

La séparation définitive avec les “lambertistes†s’est produite àla Semaine d’Embrun peu après mai 68. Je recommence alors àmiliter plus activement dans la tendance.

L’Émancipation : Comment a fonctionné l’ÉÉ après la Libération ?

L. B. : Le fonctionnement de l’ÉÉ connaît une grande continuité : des réunions locales une fois par mois, des Collèges nationaux quatre ou cinq fois par an… àcette époque le règlement intérieur prévoit une “Équipe Responsable†avec un mandat de deux ans, qui n’intervient pas dans les décisions politiques mais s’occupe de la gestion du courrier, du Bulletin Intérieur, de la Semaine…

En même temps, dans l’ÉÉ de cette époque nous avons des débats très âpres, avec des positions très tranchées. Mais une fois que le débat est terminé, on était ensemble “parce qu’on s’aime†comme aimait àle dire Volo. Le fait de mener les mêmes combats nous rapproche ; àl’ÉÉ en quelque sorte “on vivait bien†, alors que j’avais durement vécu le militantisme au sein de la IVe Internationale.

L’Émancipation : Pourquoi et comment se sont mises en place les Semaines ? Comment fonctionnaient-elles dans les premières années ?

L. B. : Les Semaines existaient même avant la guerre, elles se sont tenues régulièrement dès la sortie de la guerre, en général dans le Midi, la tradition étant de ne jamais les tenir deux fois de suite dans le même endroit. Après mai 68, les Semaines ont connu un essor particulier, et celle tenue pendant la lutte du Larzac a été massive : nous avons participé àune grande manifestation menée par l’archevêque de Rodez en personne ! Cela montre d’ailleurs la grande largeur d’esprit de l’ÉÉ de l’époque, même si Michel Chauvet avait refusé de participer àune manifestation menée par un archevêque !

Lors des Semaines d’été, nous décidions souvent d’actions. Ainsi lors de la Semaine de Dieulefit dans la Drôme, nous avons décidé d’arrêter le train vers Barcelone, en pleine période de répression franquiste. Autre exemple, lors de la Semaine tenue dans les Landes, l’année où la Ligue a été dissoute, nous avons essayé d’arrêter le tour de France…

L’Émancipation : Comment est venue l’idée de créer l’EDMP ? Peux-tu décrire la mise en place et le fonctionnement initial de l’EDMP ?

L. B. : J’ai été membre de l’Équipe Responsable de la tendance pendant deux ans, avec d’autres camarades (Michel Bouvet, Martine Masot, Franz Rutten, Volo…). On se réunissait chez Volo qui était Responsable national de la tendance, on y tirait le Bulletin Intérieur. Avant l’EDMP, l’ÉÉ avait un local très petit et mal équipé rue Sainte-Marthe. Le local était d’autant plus petit que dans les années 1970, il y avait beaucoup de militant-e-s en région parisienne : pour certaines réunions, des gens devaient se mettre sur le trottoir !

Il a donc fallu chercher d’autres lieux de réunion, ainsi àun moment nous nous réunissions àla faculté de Jussieu (et un soir nous y avons été enfermé-e-s !). Nous commençons donc àchercher un autre endroit pour l’ÉÉ, mais nous nous heurtons au prix élevé des loyers. Comme le prix du loyer commercial est plus faible, nous créons une librairie : en effet, il y a depuis longtemps des livres lors de la Semaine, beaucoup de camarades sont intéressé-e-s. La décision est prise consensuellement par la tendance en 1976. À cette époque la gestion de la Librairie est beaucoup plus importante que maintenant, nous ouvrons sur de nombreux jours et des réunions ont lieu tous les vendredis : les réunions du “comité de gestion†. Dès le début l’EDMP fonctionne sur le principe de virements réguliers effectués par des coopérateur-e-s, nous n’avons pas de mal àréunir les camarades nécessaires. Au début l’ÉÉ a cohabité avec le mouvement Freinet dans ce local.

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Après ce départ, beaucoup de réunions se sont ensuite tenues àl’EDMP le mercredi, d’autant plus qu’elle constituait un lieu de réunion pratique pour les camarades de banlieue. Un responsable de la Librairie était toujours présent quand des groupes se réunissaient au local. L’activité de la Librairie se développe beaucoup àcette époque, très vite des achats et des commandes d’école arrivent. Et les Semaines rapportent beaucoup àla Librairie, car des militant-e-s achètent des livres pour la fête de l’école par exemple.

L’Émancipation : Pour quelles raisons t’es-tu particulièrement impliquée dans l’EDMP ? Quel bilan en fais-tu ?

L. B. : Au départ de l’EDMP le but de la tendance est purement matériel, l’EDMP constitue la figure commerciale de la tendance. Je m’y suis beaucoup impliquée sans doute car j’ai contribué àla créer. C’est d’ailleurs aussi pourquoi j’en ai voulu àl’actuelle Émancipation d’avoir accepté la scission de l’ÉÉ au début des années 2000, car la scission de l’ÉÉ pouvait fragiliser l’EDMP.

Mais en fait j’étais très impliquée dans l’EDMP car j’étais impliquée dans la tendance ÉÉ, qui me plaisait, car malgré tout elle avait un fonctionnement totalement démocratique. Nous avons lancé énormément d’actions diverses, je me souviendrai en particulier du soutien aux personnels réprimé-e-s pour leurs pratiques pédagogiques. Ou encore la lutte des ouvriers et ouvrières de LIP : nous avons vendu beaucoup de leurs montres, et lors de leur grande manifestation, l’ÉÉ a loué un train pour y amener des camarades et a agi pour favoriser l’unité entre organisations pour les soutenir. De même, l’ÉÉ s’est beaucoup impliquée dans les manifestations contre le régime franquiste en Espagne, agissant en liaison avec des groupes espagnols. L’ÉÉ constitue une réalité très vivante et chaleureuse àce moment-là.

Entretien réalisé par Quentin Dauphiné

1) Organisation de jeunesse liée au mouvement ouvrier, et particulièrement au Parti Socialiste.

(2) La CGT reste unifiée jusqu’àla fin 1947, les personnels de la Fédération de l’Éducation Nationale y militent donc.

(3) Père adoptif de Lily.

(4) Compagnon de Lily.