L’addition des soustractions

Polar
dimanche 24 mars 2019

2009. Entre le 23 et le 24. En janvier. Une nuit. Plus une tempête. Un voleur = Ferrer. Plus un sac de billets (112 000 euros). Dans sa voiture. Trois poursuivants = Baxter et les frères Corral et Villeneuve. (Qui ne le sont pas. Quoique). Dans deux voitures.

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Une course poursuite dans les Landes dévastées par Klaus. Plus de voitures. On continue à pied ?

On ne peut plus dire les frères mais le frère. Un de moins.

Toujours la nuit. Toujours la pluie. Toujours le vent. Ferrer poursuivi poursuit son miracle lumineux. Il va bien le trouver ? Il le trouve. Il fonce.

C’est chez Alezan.

Un contre tout.

Vraiment ?

Oui.

Vraiment.

Alezan travailla contre.

Contre la main d’œuvre espagnole et portugaise qui afflua pendant les Trente Glorieuses et menaçait les ouvriers français.

Contre les rouges qui faisaient leur petite révolution.

Contre le péril jaune, depuis l’autre bout de la Terre.

Contre les gitans.

Contre les hordes d’Algériens, puis de Tunisiens et de Marocains, employés à moindre coût par les sociétés de débardage, contre ceux qui furent embauchés dans sa propre équipe et dont l’arrivée coïncida avec l’invention du chômage.

Contre les chômeurs eux-mêmes qui menaçaient les travailleurs comme lui, contre les patrons qui licenciaient, jetant davantage d’assistés dans l’arène, menaçant davantage les travailleurs comme lui.

Puis contre les instruments du chômage, contre les aides, les allocations, les Assedic, les ANPE, les Pôles Emploi, les travailleurs sociaux, les assistés, les impôts qui ne servaient qu’à remplir les poches des parasites, les SDF, les clochards, les précaires, les saisonniers, les fainéants de tout poil, les estivants qui envahissaient chaque été les plages et les chemins forestiers de Begaarts.

Contre les accords de Bretton Woods, contre le choc pétrolier de 1973, contre le rétablissement de l’heure d’été en 1976, contre le Traité sur l’Union européenne, contre les traités de Maastricht, de Nice, de Lisbonne, contre l’euro. Contre les sectes et les groupuscules crypto- fascistes, les intégristes et les contre-intégristes, les pollueurs et les payeurs, les présentateurs télé, les réseaux sociaux, les salauds qui jouaient en bourse avec les retraites des braves travailleurs, les camarades-levez-vous, les poings-levés, les indignez-vous, les nuits-debout, les alcooliques et les drogués, les collabos, les révisionnistes, les lâches qui fuyaient leur pays au lieu de se battre, les voyeuristes qui les prenaient en photo, crevant la gueule ouverte, sur des embarcations de fortune ou sur des plages, la tête dans l’eau, bouffés par les poissons et cramés par le soleil et le sel, ceux qui balançaient leurs photos de merde sur Internet, sur Facebook, sur Twitter, les connards qui relayaient ces mêmes photos en pleurant ou en bouffant une pizza jambon fromage, ceux qui se faisaient du fric sur la misère du monde, les passeurs, les gourous, les vendeurs d’armes, l’accélération de la circulation de l’information, les médias en veux-tu, en voilà, les proto-médias tous azimuts, les handicapés, les dépressifs, les burn-outés, les tarés, les fan-clubs de séries télévisées, les détraqués et tous les autres avec eux, merde, merde et merde, une bonne guerre, qu’ils aillent se faire foutre !” (pages 27 à 29)

Alezan. Un surnom d’un brisé d’Algérie. Qui rêve de Bahia. 17 ans. Et lui ne compte plus ses printemps fanés, ses étés arides, ses automnes pourris, ses hivers morbides. Il a x fois fourré le canon dans sa bouche.

Corral + Baxter se dirigent vers le KO. Corral – son “frère” Villeneuve est mort. Il se fout du fric. Le fric, ça separtage, l’amitié non. Il ne veut que se venger.

Baxter se méfie de Corral mais voudrait récupérer le fric pris par Ferrer.

Baxter + Corral = Une équipe bancale.

Et Alezan ? En fait, il s’appelle Jean-Pierre. Jean-Pierre Pécastaings. Et Jean-Pierre Pécastaings, il a accumulé tout (de quoi tenir un siège) mais ne veut rien. Mais il sait que la guerre, sa guerre, va revenir. Car Ferrer est chez lui. Et Ferrer est recherché.

Alezan / Pécastaings + Ferrer = Un duo fragile.

Le bancal et le fragile, ça ne donne rien de bon.

On n’aimerait rencontrer dans la nuit, et même le jour, aucun des protagonistes de cette histoire. On a tort. Ils ont leurs raisons. Ils ont aussi leurs torts. On juge vite. On a tort. Ils sont tous le produit de ce que nous laissons faire, laissons monter, laissons arriver. La misère éducative. La fièvre sociale. La sale guerre. On peut bâtir des programmes, supprimer des charges sociales, plaider notre culture civilisatrice.

On ne fait qu’additionner des soustractions.

Dans un roman enlevé, style page turner (je l’ai lu en une nuit d’insomnie), même si l’on peut flâner sur certaines pages, comme sur la colère qui écrase tout d’Alezan (voir plus haut), Marin Ledun, dont l’écriture s’adapte au sujet, sèche, noire, digressive, enlevée, drôle, directe, dresse un portrait de nos marges, noires, rurales, illégales, colériques, laissées pour compte… Il tente de replacer les hommes face aux éléments destructeurs que sont, parfois, la nature (qui nous rappelle que nous ne sommes qu’une flamme de bougie dans le vent) et, toujours, le fric (j’adore quand une multinationale me propose d’en dépenser moins afin qu’elle en gagne plus), et se propose d’essayer de les comprendre, de comprendre comment ils en sont arrivés là et, en fait, comment nous avons laissé le monde en arriver là.

Car Marin Ledun est un homme qui place l’homme tout simplement au cœur des ses préoccupations. Ça paraît évident. Réfléchissez. Ça ne l’est pas.

Ils ont voulu nous civiliser est plus qu’un roman noir social. C’est le constat de l’échec de notre société. Notre ennemi est intérieur, en nous. Nous sommes l’ennemi.

Et, évidemment, pour additionner, nous soustrayons. On ne peut qu’avancer ainsi vers le mur. Mais le moment de la collision n’étant pas arrivé, on croit encore, debout sur le frein, qu’on va y arriver. À freiner à temps.

Mais plutôt que d’essayer d’arrêter de soustraire, ne faudrait-il pas commencer à ne plus additionner ?

François Braud

  • Marin Ledun, Ils ont voulu nous civiliser , J’ai Lu (Thriller) n° 11 ?961, septembre 2018, 254 pages, 8 €.

À commander à l’EDMP (8 impasse Crozatier, Paris 12e, 01 44 68 04 18, didier.mainchin@gmail.com)


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