Merci à l’Échangeur de redonner vie et âme aux...

Culture
mardi 26 mars 2019

Merci à l’Échangeur de redonner vie et âme aux beaux textes littéraires : après Alice au Pays des Merveilles de Lewis Carroll, Le Procès de Kafka qui mobilise encore tant d’analyses intellectuelles et de questionnement... sans réponse définitive.

C’est précisément la complexité inouïe, inépuisable pour l’esprit cherchant à tout prix à comprendre – tout comme celui de K qui veut en vain connaître les motifs de son inculpation – qui rend toute adaptation périlleuse.

Le parti pris de dépouillement de Jean-Yves Chapalain se heurte à cette trop grande richesse.

Entre abstraction et concrétisation

Un court échange avec lui nous a permis de débusquer le nœud

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entre abstraction et concrétisation qui est au centre de cette écriture. En tant qu’interprète, remarquable, il a dit vivre, ressentir concrètement cette abstraction qui est le chemin dérangeant suivi par K lui-même. Reste la façon de traduire ce mélange... Car chez Kafka abstraction ne veut pas dire théorie, idée au sens habituel du terme, et concret ne veut pas dire “évocation” vraisemblable propre à la fiction.

Ici les descriptions nombreuses et d’une précision obsédante, qu’on pourrait qualifier d’hyperréaliste, désarticulent et faussent la“réalité” quotidienne du personnage.

Le choix d’un décor unique et nu, la réduction du texte à un monologue entrecoupé de deux brèves interventions du personnage de l’oncle (au milieu du récit) et de celui de l’aumônier annonçant la fin tragique du héros, ne permet pas à ce fantastique si particulier de s’imposer.

La piste d’une abstraction métaphysique, dont l’intensité et le malaise qu’elle engendre ne tiennent précisément qu’à son voisinage avec des menus détails qu’on trouverait superflus dans un tissu romanesque classique, c’est celle de l’imaginaire du cauchemar... Rien n’en transparaît dans ce spectacle. Sa structure ne permet aucune pulsation de l’incohérence onirique autour d’une logique infernale : celle de notre culpabilité absolue quoi que nous fassions, développée aussi du côté du jugement par Camus dans La Chute.

A disparu aussi un autre élément de ce fantastique : l’érotisme de mauvais aloi, triste à pleurer, qui détrempe la substance du texte et nourrit l’angoisse du lecteur : de Mademoiselle Burstner (inspirée par Felicia Bauer,la fiancée avec qui Kafka rompit deux fois de suite, se sentant incapable d’assumer un amour durable) à Elsa, serveuse et danseuse de cabaret, qu’il visite dans son lit certains soirs, ou à la blanchisseuse troublant une audience par ses ébats, ou encore Leni la servante de l’avocat Huld s’offrant aux accusés… On pourrait y ajouter les gravures obscènes du livre de justice ou les petites prostituées dans l’escalier menant chez le peintre Tintorelli. Cet érotisme grinçant qui fait escompter à l’accusé quelque aménagement de sa peine par alliées interposées fait partie du cauchemar. En dehors de l’enregistrement de courts extraits chuchotés par une voix féminine, il se trouve ici passé sous silence. Il y a là non une volonté de censure, on l’espère, mais une banalisation : car dans ce procès tout déraille. Il se tisse à travers la coexistence d’éléments disparates autour de K, tentant désespérément de se raccrocher au train-train des habitudes horaires comme locales et fonctionnelles et imaginant ce qu’aurait pu être au-delà de sa journée sa vie entière, comme avant, si seulement il avait été prendre son petit déjeuner au sortir de sa chambre sans tenir compte de l’intrusion fatale... Sa faute capitale serait-elle cette légère erreur de départ ?

Horaires, lieux, rencontres sont perturbés et perturbants : l’intimité de K s’ouvre aux quatre vents avec toutes sortes d’inconnus représentant en ses divers étages cette loi dont le prévenu ne saura jamais ce qu’elle est ; le bureau où travaille ce fondé de pouvoir qualifié par l’accusation de peintre en bâtiment abrite dans un cagibi les comparses les plus misérables de cette parodie de justice et les archives de celle-ci se tiennent au fin fond d’un grenier ; juge et avocats reçoivent, parfois dans leur lit, certains justiciables, dont K, à n’importe quelle heure du jour et de la nuit... Plus rien n’est à sa place et en son temps normal... K ne s’est-il pas réveillé ? …Toute cette intrigue est-elle un songe ?

Le cinéma pourrait plus aisément évoquer cette confusion, malgré un autre risque : que la présence de l’image trop évidente masque la portée symbolique du “message”. Il faudrait revoir Le Procès d’Orson Welles.

Une mise en scène trop sage

Peut-être, s’il avait été exploité tout au long, l’humour amorcé par les pas de danse du personnage sur le refrain“Joyeux anniversaire” au souvenir de la célébration de celui-ci au bureau – ce qui lui fait espérer un bref instant que tout cela en son début au moins n’est qu’une farce de ses collègues – aurait-il permis de faire souffler dans l’ensemble ce vent de folie contagieux.

Malgré d’excellentes intentions et un réel talent d’interprétation, il semble que des mises en scène trop sages, trop économes dans tous les sens du mot restent impuissantes à rendre compte de la magie de textes qui tout recouverts d’interprétations qu’ils soient – une des plus notoires étant ici celle de la psychanalyste Marthe Robert – restent autant d’énigmes aussi inclassables que décisives pour nos vies.

La clef et la leçon à retenir dans le sens de l’espoir sont peut-être dans les mots de K à la fin de la pièce : “La logique [celle de ce destin tragique] ne résiste pas à quelqu’un qui veut vivre”.

Marie-Claire Calmus

  • Dossier K par la compagnie Le Temps qu’il faut, au théâtre de l’Échangeur (59 avenue du Général de Gaulle 93170 Bagnolet-Métro Galliéni).

Un spectacle élaboré à partir du Procès de F.Kafka par Pierre Yves Chapalain, Géraldine Foucault, Laurent Gutmann. Interprété par Pierre Yves Chapalain.