Lecture-écriture : une mise au point de l’ICEM

jeudi 25 avril 2019

Le Comité collégial de l’ICEM – pédagogie Freinet réagit aux propos tenus par Franck Ramus lors d’une conférence en septembre 2019.

Nantes, le 14 mars 2019

Monsieur le Ministre,

Mesdames et Messieurs les conseillères et conseillers scientifiques de l’Éducation nationale,

Mesdames et Messieurs les Inspectrices et Inspecteurs de l’Éducation nationale

L’ICEM tient àréagir aux propos tenus sur C. Freinet par un membre du conseil scientifique de l’Éducation nationale, Franck Ramus, dans sa conférence Lire au CP adressée aux inspecteurs et inspectrices de l’Éducation nationale du premier degré en séminaire du 12 au 14 septembre 2018, d’autant plus que ceux et celles-ci ne manquent pas de la diffuser en animation pédagogique.

Sur la vidéo que l’on trouve sur YouTube, à17:30, le conférencier utilise un procédé qu’on appelle “épouvantail†ou “homme de paille†: il s’agit de transformer l’argument d’un adversaire en une position risible pour ensuite dire “Voyez comme c’est risible†. Le conférencier attaque un adversaire factice : “Célestin Freinet a dit plein de choses intéressantes, mais alors sur ce coup-làil avait absolument tout faux, c’est faux et archi-faux†.

Comment peut-il considérer Freinet comme un adversaire ? La pédagogie Freinet serait-elle àl’origine des résultats désastreux de nos élèves aux évaluations internationales alors que le pourcentage d’enseignants et d’enseignantes qui la pratiquent est infime ? Monsieur Ramus se trompe certainement d’ennemi !

Sur la diapositive, il est écrit : “Il y a seulement une façon pour l’enfant d’apprendre àparler, selon le processus naturel et général de tâtonnement expérimental†(la rigueur scientifique aurait imposé qu’il cite sa source). Mais le conférencier dit : “Pour Freinet, l’enfant apprend àparler de manière spontanée par simple exposition...â€

Il ajoute “On en conclut que l’enfant apprend àlire de façon spontanée par simple exposition† ; ce n’est sà»rement pas la conclusion que font les pédagogues de l’ICEM-Pédagogie Freinet qui, eux et elles, ont lu entièrement les principaux ouvrages de Freinet. Non, résumer ainsi la Méthode naturelle d’écrit-lecture – théorie initiée par Freinet et approfondie par les praticiens-chercheurs et chercheuses de l’ICEM – n’est pas juste.

Notre théorie est que le tâtonnement expérimental dans un milieu coopératif exigeant, tel qu’il est explicité dans nos écrits, permettra àl’enfant cette acquisition. Notre méthode n’abandonne pas les entrainements et exercices nécessaires àl’automatisation de la lecture et de l’écriture. Elle renvoie àdes savoir-faire pédagogiques et éducatifs très élaborés et très rigoureux, suite àdes décennies de travail créatif des anciens et anciennes de notre mouvement et des nombreux et nombreuses militants et militantes qui ont suivi, des techniques qui ont depuis fait leur preuve quand elles sont véritablement appliquées.

Il n’est pas acceptable que Franck Ramus utilise le biais d’autorité que lui donne son statut de conseiller scientifique pour véhiculer ces attaques non fondées. C’est méconnaitre profondément la Méthode naturelle d’écrit-lecture que penser qu’elle serait uniquement un “bain†sans interaction avec le milieu, le groupe classe et sans actions fortes du, de la professeur. Nous joignons en annexe 1 de cette lettre la définition de la Méthode naturelle de Lecture et d’Écriture (MNLE) qui se trouve dans le Dictionnaire de la pédagogie Freinet écrit par le Laboratoire de Recherche Coopérative de l’ICEM-Pédagogie Freinet, paru aux Éditions ESF en aoà»t 2018.

Le conférencier oublie également d’évoquer la recherche du Laboratoire Théodile de l’Université de Lille 3. Ce laboratoire a suivi pendant cinq ans les élèves de l’école Hélène Boucher de Mons-en-BarÅ“ul pratiquant la Pédagogie Freinet. Il a montré qu’en production d’écrits les résultats des élèves de CP par rapport àceux de classes témoins étaient significativement supérieurs. Or, nous savons maintenant que les élèves performants en production d’écrits sont de bons lecteurs. Vous trouverez également ci-joint en annexe 2 un paragraphe issu du compte-rendu de cette recherche.

Nous demandons que les propos calomnieux de Frank Ramus sur Freinet soient retirés de YouTube. Nous lui demandons de s’informer sur la Méthode naturelle d’écrit-lecture s’il souhaite en parler. Nous sommes àsa disposition pour répondre àtoutes ses questions.

Veuillez croire, Monsieur le Ministre, Mesdames et Messieurs les conseillères et conseillers scientifiques de l’Éducation nationale, Mesdames et Messieurs les Inspectrices et Inspecteurs de l’Éducation nationale, ànotre profond attachement àla réussite de nos élèves en lecture et au développement de leurs compétences en expression écrite dans une visée émancipatrice.

Le Comité collégial de l’ICEM – Pédagogie Freinet

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Annexe 1 : Définition de la Méthode naturelle d’écrit-lecture

La MNEL, Méthode naturelle d’écrit-lecture (parfois nommée MNLE, Méthode naturelle de lecture et d’écriture), est la méthode d’apprentissage de la lecture et de l’écriture en pédagogie Freinet. Elle n’est ni une méthode globale, ni une méthode syllabique, ni une méthode idéovisuelle, ni une méthode mixte. Elle se situe en dehors et au-delàde ce débat. Elle traite en interaction constante le sens et le code, les apprentissages de la lecture et de l’écriture étant indissociables.

Ce qui est au cœur de la MNEL est bien l’expression écrite.

En premier lieu, l’enfant doit comprendre que l’écrit imprimé produit du sens, du sens àcommuniquer. Il est producteur de textes qui sont imprimés (ou saisis àl’ordinateur) et diffusés par des présentations àla classe, par le journal scolaire et par la correspondance. Il est mis en situation authentique de communication. La MNEL part de l’expression première des enfants et de leur désir de communiquer. Ces textes sont de tous ordres : textes libres, récits d’expériences vécues de la classe qu’on veut envoyer aux correspondants, lettres des correspondants, comptes rendus de sorties, exposés d’enfants, écrits issus de l’entretien du matin…

Ce corpus de textes est alors la source de nombreuses activités de recherche. Tout naturellement, grâce àune familiarité de plus en plus fine avec les mots écrits dans leurs propres textes, àleur recherche dans les textes référents et aux comparaisons faites entre les mots de ces textes, les enfants commencent ainsi àporter un autre regard sur la langue écrite qui n’est alors plus seulement porteuse de sens, mais devient objet d’analyse. Ils entrent dans un processus de compréhension progressive du système orthographique et du code alphabétique grâce au travail du groupe coopératif.

Il revient àl’enseignant d’encourager les enfants àobserver et àsignaler tous les mots qui se ressemblent, de valoriser les remarques d’analogies entre ces mots, de les amener àvérifier scrupuleusement chaque observation, às’approprier les découvertes, àles systématiser, en utilisant par exemple les affichages ou les répertoires. Son travail consiste aussi àproduire des exercices et àorganiser des moments d’entraînement et de systématisation.

Dictionnaire de la pédagogie Freinet , éditions ESF et ICEM, 2018.

Annexe 2 : Extrait du compte-rendu du Laboratoire Théodile

Au cours préparatoire, les résultats de l’école Hélène Boucher sont très intéressants, sur l’ensemble des dimensions. La majeure partie des écrits sont lisibles (excepté 2 ou 3 par an) et les progrès entre l’an 0 et l’an 3 sont parfois spectaculaires, notamment sur la longueur (de 19 à65 mots), l’orthographe (baisse de18 ?% des mots fautifs), les phrases simples et complexes, l’organisation descriptive (et la moyenne des qualifications), la profondeur. Aucun plan n’apparaît (ce qui est normal avant le C.M.) et les seules “régressions†(augmentation de la proportion des “il y a†, baisse de celle des verbes autres que être et avoir, listes, énumérations) peuvent être considérées comme la marque d’un développement textuel, précédant de presque un an les autres classes.

Ces progrès sont d’autant plus intéressants qu’ils s’effectuent malgré l’augmentation du nombre d’élèves dès l’an 1, et qu’ils se maintiennent ou continuent avec très peu de stagnations ou de baisses (excepté en l’an 2 – grèves et jours fériés – pour la profondeur et l’ampleur).

La comparaison conforte cela puisque dans les autres C.P. entre 25 et 50 ?% des copies ne sont pas traitables (pas de texte, copie illisible…) et que celles des élèves de l’école d’Hélène Boucher apparaissent supérieures sur toutes les dimensions, notamment la longueur (4 fois supérieure), l’orthographe (2 fois moins de mots fautifs), les phrases simples et complexes, l’organisation descriptive.

Une école Freinet , sous la direction de Y Reuter, Éditons L’Harmattan,page 140.