Total Oppel

Polar
vendredi 26 avril 2019

La veine est creusée. Labourée. Scarifiée.
Oppel incise et tranche dans le vif.

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Et invente un nouveau genre, à lui, au croisement du roman d’espionnage et du thriller économique, entre Le Carré et Bronnec. Avec de l’humour en plus, l’homme y est fidèle et au cours de nos lectures, il a fallu s’y faire comme on dit chez les anges déchus : “Vivement que les archives scellées STASI de l’ex-Allemagne de l’Est soient ouvertes qu’on puisse enfin connaître le nombre d’infortunés citoyens occidentaux abattus dans le no man’s land en tentant de gager l’un des paradis du socialisme (les ivrognes étourdis ne comptent pas), comme on attend aussi les statistiques relatives au nombre de ressortissants américains qui risquent leur vie en traversant le Rio Grande à la nage en clandestins pour aller se faire exploiter au Mexique”.

Ce qui semble toujours une boutade chez Oppel l’est rarement.

Écriture ciselée (son côté Léonard), disgressions assumées (son côté Jaenada), personnages entiers (son côté Ledun) mais une seule ligne suivie : le fil de l’histoire. Car Jean-Hugues est un satané conteur (son côté Oppel).

Avec Total Labrador , publié à la Manufacture de livres, Jean-Hugues Oppel suit à nouveau les méandres de la géopolitique actuelle (après 1 9 500 dollars la tonne  : voir sur mon blog dans la catégorie La position du critique debout…*) et les travers des États-Unis d’Amérique et de leur plus célèbre boutique : la CIA. L’auteur revient avec le personnage de Lucy Chan, analyste devenue officier et envoyée sur le terrain sur une affaire tordue (y en a-t-il de droites ?) : un ex-agent, lâché sur le terrain, ne semble pas vouloir le lâcher (le terrain de la vengeance) et menace la boutiquière en chef (elle est rousse ou blonde vénitienne ? – le doute subsiste).

Mais que viennent alors faire les gamers “devant leur console de guidage dans leur container climatisé […] sur la base aérienne de l’US Air Force Nellis […], dans le désert du Nevada” et le hashtag La Vista Bébizes tentant d’attirer l’attention sur le “Grrrand Capipital” à coups de cymbales ironiques.

Ils lâchent tous les deux des drones.

Et ça fait mouche

Les premiers font un tout petit peu plus mal que le second.

Quoique…

Chaque chapitre est illustré par les coordonnées géographiques du lieu de l’action, latitude et longitude (minutes et secondes précisées, l’homme l’est toujours). Nous nous baladons cauteleusement ainsi de la République du Congo à la Virginie, de Bangkok à Mouilleron-le-Captif (page 173), d’Allemagne en Ile-de-France…

Placées ainsi ces coordonnées géographiques donnent l’illusion de savoir où l’on est alors qu’en fait, l’auteur fait tout pour mieux nous perdre ou plutôt nous mener. Par les yeux et par le bout du nez surtout.

Parce que c’est l’essence de ce monde : on ne sait pas où on va mais on y va.

Tout droit

On n’est pas obligé de fermer les yeux. On peut ciller certes. Mais comme dirait Onfray, sachons vivre au pied d’un volcan. Oppel semble nous conseiller d’y croire, quand même et, que ce n’est pas parce qu’on n’a qu’un parapluie pour se protéger de la lave en fusion qu’il ne faut pas l’ouvrir.

La vie est belle (?), le monde pourri (!) semble chantonner Oppel en remerciant Manu Chao (et en regrettant avec Les Wampas de ne pas avoir tout de même son portefeuille).

Alors, faites un don, ne soyez pas chien : achetez Total Labrador  !

François Braud

  • Total Labrador , Jean-Hugues Oppel, Manufacture de livre, février 2019, 288 pages, 18,90 €.

À commander à l’EDMP (8 impasse Crozatier, Paris 12e, 01 44 68 04 18, didier.mainchin@gmail.com)

* https://broblogblack.wordpress.com/2018/04/29/lhomme-est-bon/