Deux approches pour combattre le libéralisme

Culture
mercredi 3 juillet 2019

Deux auteurs font paraître ce printemps des livres de combat : un psychiatre et un économiste. Tous deux partent du même bilan : le triomphe apparent de l’ultralibéralisme que ces dernières années nos luttes n’ont pas réussi àendiguer, même si l’opiniâtre mouvement des Gilets Jaunes actuellement provoque de légers reculs gouvernementaux. Et de la même nécessité : celle de poursuivre et développer l’offensive.

“La lutte est un moment où la précarité et l’insécurité deviennent une force collective, en remettant en cause « la passion triste » d’un vécu d’existence négative, sans avenir, qui au quotidien, affecte tout notre univers de pensée. En effet chacun sort de l’illusion de s’en sortir par lui-même qui n’a d’autre résultat qu’un enfermement dans la culpabilité de l’échec personnel†écrit Jean-Pierre Martin.

La destruction des conquêtes sociales

Tous deux constatent la destruction des conquêtes de la Libération -notamment celles de la Sécurité sociale et de la retraite par répartition, attaquées violemment aujourd’hui et que le macronisme veut remplacer par ce que Bernard Friot appelle le système des “employés prévoyants† : grâce aux retraites par points et épargne, chacun·e devra assurer ses vieux jours et d’une façon générale sa vie en bonne santé.

Un des grands ressorts de cette démolition dénoncé par les deux auteurs est l’évaluation dont cette revue, àpropos de l’enseignement et au-delà, a déjàtiré les leçons, et qui est en train d’envahir tout le champ professionnel et social : nos media acceptent aujourd’hui sans broncher le projet d’évaluer la compétence des médecins... Ces instruments au service de la rentabilité existent aussi en psychiatrie où enfermement et médicaments jugés plus rapidement efficaces et donc plus économiques sont privilégiés par rapport aux traitements au long cours – ce que J.P. Martin a déjàdéveloppé dans ses précédents ouvrages. D’une façon générale comme le rappelle B. Friot, la production non marchande est reléguée dans les marges de la production marchande. Ce àquoi J.P. Martin fait écho : “Le véritable objet des réformes en cours est donc le déplacement d’un service public au service au public, ce qui introduit une nouvelle« territorialisation » technicienne de« coordinations de ses acteurs ». Si la distinction entre« le service public hospitalier »et le secteur privé est bien maintenue, c’est pour immédiatement affirmer que « le service public hospitalier peut également être assuré par les établissements de santé privés dès lors qu’ils exercent l’ensemble de leurs activités dans les conditions énoncées àl’article L6112-2†.

La guerre des mots

Dans cette course au profit, l’imposition àtou·te·s d’un travail aliéné engendre précarité et souffrance. J.P. Martin évoque au sujet de celle-ci les livres de C. Dejours et de Y. Clot, et le beau film de Marcel Trillat : 300 jours de colère .

Tous deux dans leur analyse insistent particulièrement sur l’aliénation spécifique des femmes pour lesquelles l’inégalité de traitement existentiel, social et financier aggrave la situation. J.P. Martin insiste sur l’importance des luttes féministes dans les années 70 et leur prolongement actuel – luttes pour “le droit àdisposer librement de son propre corps et lutte pour l’égalité dans toutes les activités de travail†y compris les tâches domestiques qui leur incombent encore aux trois quarts.

Dans ce combat ils soulignent l’importance du langage. Dès le début de son livre, J.P. Martin montre l’altération de sens sur laquelle joue l’usage par le libéralisme du terme “émancipation†dans le sens d’adaptabilité... Et dans un essai précédent Friot affirmait mener “la guerre des mots†. Ici il propose, conclusion logique de son analyse sur la centralité du salaire tout au long de la vie, de remplacer “travailleur†par “salarié†, en court-circuitant les notions d’emploi et d’employabilité tant invoquées et en remettant au premier plan – ce qui revient en force dans les revendications actuelles – le problème de l’augmentation des salaires que masque le fameux “pouvoir d’achat†confondu par le système actuel avec la fiscalité.

Des alternatives sont possibles !

Tous deux après ce démontage radical des ressorts du néo-libéralisme régnant envisagent d’autres modes d’organisation.

J.P. Martin propose une autre vision et une autre thérapeutique que les actuelles et pour ce faire dénonçant particulièrement l’évacuation de la psychanalyse au profit d’autres disciplines (évacuation corroborée sur le plan scolaire par le scandaleux retrait de Freud – avec celui de Marx– du programme de philosophie !), il s’appuie sur toute son expérience et sa connaissance théorique et pratique de la psychiatrie institutionnelle dont son premier chapitre fait l’historique, où temps long, écoute du patient, échanges égalitaires permettent àbeaucoup de malades de se rétablir et d’accéder àl’autonomie – la tendance moderne réaccentuant dit-il, par un jeu médiatique centré sur l’émotion, le sécuritaire, et par ailleurs, dans une certaine presse, un discours théorique destiné aux élites, ce fossé entre le “fou†et chacun·e d’entre nous que toute la construction de la psychiatrie institutionnelle avait tenté de combler.

Bernard Friot lui ré-expose avec de nouvelles précisions le système déjàprésenté dans les livres précédents : au lieu du revenu universel une extension du salariat la vie durant, et la centralité de la cotisation dans une multiplicité “de sécurités sectorielles s’inspirant de la Sécurité sociale des soins de santé†sur la base d’une réappropriation de la production par celles et ceux qui l’assurent et d’une gestion de l’ensemble du système par des caisses collectives (1).

À la fin de son ouvrage il imagine ainsi le fonctionnement d’une sécurité sociale de l’alimentation.

Essentielle est donc la lecture revigorante de ces vibrants plaidoyers antilibéraux, étayés de toute une construction rationnelle battant en brèche les élucubrations de nos gouvernants et de beaucoup de nos experts modernes.

Marie-Claire Calmus

  • Émancipation de la psychiatrie - des garde-fous àl’institution démocratique, Jean-Pierre Martin, Éditions Syllepse, 2019, 20 euros.
  • Le travail, enjeu des retraites , Bernard Friot, Éditions de la Dispute, 2019, 12 euros.

À commander àl’EDMP (8 impasse Crozatier, Paris 12e, 01 44 68 04 18, didier.mainchin@gmail.com)

(1) dans cette perspective d’une socialisation générale voir aussi les propositions de Patrick Saurin dans le chapitre VII : La dette publique en France. Comprendre, désobéir et proposer du livre collectif Europe, alternatives démocratiques sous la direction de Benjamin Bürbaumer, Alexis Cukier et Marlène Rosato, Éditions de La Dispute, mars 2019.