Solidarité avec les enseignants menacés de licenciement pour faits de grève !

Costa Rica
jeudi 4 juillet 2019

Nous publions ci-dessous l’appel que nous a envoyé un camarade enseignant du Costa Rica, suivi d’une interview sur l’organisation du système et les réformes en cours.

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Le 10 septembre 2018 au Costa Rica, un pays de l’Amérique centrale, a commencé un mouvement de grève générale contre le projet de loi #20580, dite Réforme fiscale. La plupart des secteurs des salariés organisés, travailleurs entre autres de la santé, du pétrole, de l’éducation, se sont mobilisés. Un argument pour justifier la mobilisation a été que le cÅ“ur des problèmes budgétaires du pays repose sur l’énorme évasion fiscale des grandes entreprises nationales et étrangères (-4,6 ?% du PIB, selon les chiffres officiels du gouvernement costaricien).

Malheureusement, le 3 décembre 2018, le gouvernement de Carlos Alvarado, président du Costa Rica, et les partis majoritaires du pouvoir législatif, ont réussi àsigner une réforme fiscale régressive. Par exemple, cette loi augmente les taxes sur les produits de première nécessité (le lait, les légumes, l’électricité, etc.) et laisse en totale impunité les groupes économiques qui ne respectent pas leurs obligations fiscales.

Cependant, le gouvernement ne s’est pas contenté d’approuver le projet de loi, il a dirigé une “vendetta judiciaire†contre les grévistes mobilisés. Rappelons-nous du cas de Carlos Andrés Pérez, un ouvrier de l’industrie du pétrole, accusé en novembre 2018 de “sabotage et terrorisme†dans le contexte de la grève. Grâce àla solidarité des différents secteurs mobilisés, il a pu faire face àl’accusation et gagner en justice en février 2019. Aujourd’hui, l’attaque contre les grévistes continue.

Au Costa Rica, depuis l’année dernière, les tribunaux du travail peuvent déclarer une grève légale ou illégale, en prenant en considération le taux de participation des adhérents des syndicats. Après une première déclaration de grève illégale en novembre, le ministère d’Éducation a ouvert des dizaines de “procès disciplinaires†contre certains grévistes, en même temps que les syndicats majoritaires demandaient aux travailleurs de la base de retourner àleurs postes de travail. Dans ce contexte, plusieurs travailleurs de l’Éducation ont dénoncé la décision des tribunaux du travail et ont continué la grève, en attente de l’appel. C’est le 19 février que le tribunal leur a donné la raison en appel, et que la grève a été finalement déclaré légale.

D’après une consultation au SINPAE, un syndicat qui dénonçait en décembre la concertation entre les syndicats majoritaires et le gouvernement, au moins 72 professeurs ont reçu une notification de leurs procès disciplinaires, avec la grave menace de perdre leurs emplois. De façon incompréhensible, Mélida Cedeño, présidente du syndicat APSE (l’un des plus grands syndicats de l’éducation) a refusé l’accompagnement légal àses propres adhérents, comme dans le cas de Mariano Rodríguez, un professeur de français et dirigeant régional attaqué par le patronat.

Le droit de grève est un droit fondamental, et nous devons dénoncer les injustices avec toutes nos forces. Exprimons notre solidarité avec les syndicalistes costariciens !

Le système d’enseignement au Costa Rica

Le Costa Rica, pays de 5 millions d’habitants est souvent surnommé “la Suisse de l’Amérique centrale†. Cette ancienne colonie espagnole a acquis son indépendance en 1821. Suite àla guerre civile de 1948, le Costa Rica a supprimé son armée et réaffecté l’argent qui lui était alloué au financement de l’enseignement supérieur et des hôpitaux.

La part du budget de l’État consacrée àl’enseignement (l’école est obligatoire et gratuite depuis 1870) est une des meilleures du continent et plus de 95 Note : À l’heure où cet article est bouclé, au moins 5 enseignants ont été déjàlicenciés. Et ce nombre peut augmenter car le gouvernement continue de poursuivre des grévistes.% des Costaricains sont alphabétisés.

L’émancipation : Jean, tu enseignes le français au Costa Rica, peux-tu nous présenter son système scolaire ?

L’enseignement, obligatoire àpartir de cinq ans (il le sera àpartir de quatre ans en 2020), est découpé en cycles. Les jardins d’enfants (Kindergarden) assurent un an de préscolarisation pour les 5-6 ans et sont obligatoires. La plupart de ces établissements sont privés, payants et subventionnés par l’État.

Les enfants (de 6 à12 ans) vont ensuite àl’école primaire, du premier au sixième grade. Le “colegio†ou “liceo†assure l’enseignement secondaireau troisième cycle, du septième au onzième grade (de 12 à15 ans) et au quatrième cycle (de 15 à17 ans), ce qui correspond aux deux années de bac.

Le second degré comporte deux filières :
- le collège technique et professionnel : les six années incluent une formation professionnelle qui débouche sur un diplôme professionnel.
- le collège académique qui débouche sur le bac.

Le français et l’anglais sont obligatoires au 3e cycle. Au 4e cycle, en collège professionnel, seul l’anglais est enseigné alors qu’au collège académique l’élève peut choisir l’une ou l’autre de ces langues vivantes.

Il y a dix ans, 20 % des enfants étaient scolarisés au collège technique et professionnel et 80 % au collège académique. Aujourd’hui, la relation est de 40 % - 60 % dans chacune des filières.

Tous les enfants sont scolarisés. Mais suite aux réformes antérieures, on a autorisé les élèves àpasser dans la classe supérieure sans avoir acquis la lecture et l’écriture. Les enseignants ont l’impression que les jeunes sont socialisés mais le niveau des élèves a chuté.

L’émancipation : Comment accède-t-on àl’université ?

L’entrée àl’université est très sélective. Sont pris en compte le dossier scolaire, le bac, auxquels s’ajoute un concours d’entrée. Pour accéder àcertaines formations, comme l’architecture ou l’ingénierie, il faut de plus passer une épreuve spécifique.

L’université privée accueille 50 % des étudiants ; les autres étudiants poursuivent leurs études àl’université publique.

Le coà»t de l’enseignement dans un collège privé est de l’ordre de 500 euros par mois, voire plus. Le coà»t de l’université publique est inférieur àcelui du collège privé (moins de 100 euros par semestre). Avec l’augmentation du nombre d’étudiants venant des établissements privés, l’université publique commence àaugmenter ses prix.

Quant àl’université privée, elle est très chère.

Et les familles sont très endettées pour financer les études supérieures de leurs enfants.

L’émancipation : La question de l’école était-elle au centre de la grève massive de trois mois qu’a connue le pays ?

En réalité, la grève s’est organisée contre la réforme fiscale. Le Costa Rica n’a signé qu’en 2007 l’Accord de libre-échange entre l’Amérique centrale, les États-Unis d’Amérique et la République Dominicaine (le CAFTA*, ratifié en 2005 par les États-Unis). Depuis lors, le crédit est devenu très facile et l’endettement de la population est très fort.

Depuis 2015, l’OCDE a engagé un processus d’intégration du Costa Rica en vue de son adhésion àcet organisation internationale. Afin de répondre aux critères exigés, le gouvernement du Costa Rica a engagé diverses réformes (contre les acquis sociaux), dont la réforme fiscale contre laquelle s’est cristallisée la mobilisation.

Le déficit de l’État est de l’ordre de 7 % du produit intérieur brut en 2018. Pour regagner la confiance des marchés internationaux, et dans le but annoncé de réduire ce déficit de 7 % à3 % du PIB, le gouvernement a décidé une forte augmentation de la TVA.

L’émancipation : Quelle est aujourd’hui la politique scolaire du gouvernement ?

Le gouvernement veut aussi réformer l’enseignement général et professionnel, mettre en place un baccalauréat moins sélectif. Il introduit peu àpeu l’approche par compétence (APC) et il a sponsorisé/parrainé la venue de Christian Puren pour organiser des conférences en vue de cette réforme.

Le gouvernement veut aussi s’attaquer aux acquis des personnels de l’enseignement, lesquels seraient évalués selon les résultats des élèves, afin dit-il, d’améliorer le niveau scolaire. Il s’agit en réalité de réaliser des économies, de “rentabiliser†l’enseignement, et de l’adapter aux besoins actuels des entreprises.

Comme en France, on parle aussi “d’école inclusive†. Après la fin de la Deuxième Guerre mondiale, on avait créé un enseignement particulier pour les enfants handicapés (avec des programmes spécifiques et des classes spécialisées). On ne considère plus aujourd’hui le handicap comme une maladie mais comme une “situation spéciale†. Cependant, ces jeunes en “situation spéciale†seront intégrés dans les classes ordinaires avec des effectifs de 30, voire 40 élèves.Mais comment assurer un accompagnement particulier àces élèves de 12-14 ans inclus dans de telles situations ?

Le problème est que les syndicats ne mobilisent pas contre les réformes de l’enseignement.

L’émancipation : Tu as travaillé cette année en France et participé àdes mobilisations, des manifestations contre la loi Blanquer. Que vas-tu faire en rentrant au Costa Rica ?

Je milite activement dans le mouvement syndical et je suis invité pour intervenir dans des réunions àl’université afin de présenter aux collègues et aux étudiants la réforme Blanquer. Je suis en train de préparer ces interventions àpartir des analyses publiées en France, puisque la politique éducative de Costa Rica et de la région a plusieurs points en commun avec les reformes éducatives mises en place ailleurs.

Propos recueillis par Hélène Bertrand

Lyon, 9 mai 2019


À l’heure où cet article est bouclé, au moins 5 enseignants ont été déjàlicenciés. Et ce nombre peut augmenter car le gouvernement continue de poursuivre des grévistes.


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