Danièlle Chauvet : notre amie, notre camarade

lundi 6 août 2007
par  QD, Administrateur

(article téléchargeable en PDF avec le reste de la revue à cet endroit)

Nos amis nous manquent

Danielle Chauvet : Notre amie, notre camarade


Ce moment, tant redouté, fortement refoulé est malheureusement arrivé. Même si nous pressentions, comme tes proches, que l’issue de la maladie installée depuis si longtemps, était prévisible et inéluctable, nous espérions contre tout espoir que ton énergie, ton courage te permettraient de surmonter encore une fois cette violente rechute.


Le cancer a été plus fort, notre peine est immense et, telle que nous te connaissons, avec ton élégance, ton humour et ta discrétion, si tu étais là, tu serais la première à t’en excuser.

Nous ne pouvons, en pensant à toi, dissocier l’amie sûre, disponible, toujours à l’écoute, de la militante infatigable.


L’une et l’autre nous manquent déjà.

L’exemple de militantisme que Michel et toi vous nous avez donné et que nous avons construit ensuite ensemble est un militantisme exigeant, intransigeant, actif, joyeux, festif, rassembleur, dur sur la ligne mais avec des liens d’amitié et d’affection très forts, fidèles et durables. Les bouffes, petites, grandes, rituelles ou spontanées, ne sont pas pour rien dans la cohésion de notre groupe et tu en as été largement l’instigatrice (ton goulash et ton Irish coffee resteront légendaires).

Rien n’échappait à ta perspicacité, à ta vigilance et avec ta force de conviction, ta verve, ton esprit créatif, tu nous entraînais dans ton sillage en te gardant bien d’en retirer la moindre gloire. Tout était prétexte à engager une bagarre (pétition pour le chauffage dans les toilettes de la maison, liste de femmes à la MGEN, communiqué à Paris Normandie à propos de l’année internationale des femmes, lettre pétition à L’École libératrice contre un dessin sexiste, lutte avec le syndic pour des volets roulants et la place de parking...).


Tu es pour nous un modèle, une référence, une mémoire, militante dans trois grands domaines :

- le syndicalisme révolutionnaire,

- le féminisme,

- la laïcité.


Au 35, rue Pierre Brossolette à Malaunay, sous votre impulsion à Michel et à toi, nous avons participé à construire la tendance École Émancipée en Seine-Maritime et même nationalement. Nous nous rappelons l’intense activité sinon la fébrilité au moment de la confection du Bulletin départemental . Tu tapais tous les articles, tu en écrivais certains, tout passait par ta machine et avec enthousiasme. Puis le routage dans le sous-sol, corvée indispensable, se terminait par un saucissonnage souvent bien arrosé.

Lors des distributions de tracts au petit matin devant l’académie, lors des réunions syndicales ou de nombreuses manifestations, nous portions fièrement notre banderole au son du Mégaphone perso de Michel.

Nous n’avons pas raté une seule grève de l’Éducation Nationale, d’une journée, de plusieurs journées et celles illimitées qui avaient et qui ont toujours notre préférence. Nous les avons arpentées les rues de Rouen et celles de Paris ! Et même jusqu’à Chauny !

Et à la rituelle Semaine de l’EE puis d’Émancipation, chaque année, lieu de convivialité, de fantaisie, de psychodrames mais aussi de travail, de réflexion et d’élaboration syndicales, tu étais là avec ton dynamisme rassembleur et ce qu’il fallait de stabilité au milieu de tourbillons et cela jusqu’à l’année dernière à Puivert.

La dernière grève que tu as organisée lors de ta dernière année d’activité était à Malaunay, à l’école où tu étais directrice. On voulait supprimer un poste. Tu as tenu bon et tu as gagné.

Toujours présente dans les luttes :

- pour la défense des plus faibles,

- contre la hiérarchie, "la hiérarchie c’est comme les étagères, plus c’est haut et moins ça sert !",

- pour la titularisation immédiate des non titulaires et précaires,

- pour les augmentations uniformes des salaires,

- pour les conditions de travail dans l’EN.

Même en retraite tu étais là en 95 contre Juppé et ses attaques contre la Sécu, en 2000 pour virer Allègre et en 2003 pour sauvegarder les retraites.

Et quand la maladie te menaçait de nouveau, tu étais là en milieu, en fin de cortège pour nous retrouver. Nous nous souvenons d’une manif contre la guerre en Irak en centre ville un samedi après ta 3ème rechute où tu es venue nous rejoindre avec sur toi ton matériel de chimio ambulatoire.


Tu as été aussi une militante féministe acharnée.

Par ton combat pour l’avortement libre et gratuit dans les années 65, largement avant tout le monde, et ce n’était pas facile d’intervenir sur ce thème dans les instances syndicales.

Par ton implication dans la création du Planning Familial

Par ta participation au MLAC

Par la mise en place de la commission femmes École Émancipée en 1975 avec confection de bulletins spécifiques, interventions syndicales sur la condition des femmes pour leur émancipation, pour des revendications féministes. La lutte interne pour une commission non mixte avait suscité beaucoup de scepticisme goguenard…

Lors du procès Duval en 76 où, devant le palais de justice, la police a protégé les tenants de la réaction et nous a chargéEs avec force bombes lacrymogènes. Certains, certaines, t’auraient même vue haranguant les foules les seins nus. C’est la rumeur de dénigrement qui se colportait dans les écoles !!!!

Par ta requête auprès du tribunal administratif à propos de la discrimination financière faite aux femmes pour l’indemnité de logement.

Par ta présence dans les associations féministes de Rouen. En particulier pour la préparation du 8 mars.

Par ta dénonciation constante de la fête des mères.

Ceci en accord avec ta vie, toujours très indépendante, volontaire, active, l’esprit vif et acéré, contre les injustices et les violences faites aux femmes.


Tu as été aussi une fervente militante laïque.

Athée, tu savais débusquer subtilement dans les écrits, dans les actions, la mainmise insidieuse de la religion et de ses serviteurs. Tu as été de tous les combats (même si on les traite de ringards), contre le cléricalisme, le dualisme scolaire, l’enseignement privé. Nos mots d’ordre favoris : "Nationalisation de l’enseignement privé sans indemnités ni rachat" et "A bas la calotte !".

D’ailleurs, la dernière action publique à laquelle tu as participé, c’est en novembre 2006 à la Fête de l’Huma pour défendre nos conceptions de la laïcité. Ce ne fut pas une affaire facile.


Pour nous, trois drames ont traversé ta vie et t’ont profondément blessée.

- Ta maladie : depuis 17 ans tu te battais, avec des hauts et des bas (des hauts très hauts et des bas très bas), sans jamais te plaindre, avec des moments d’euphorie et d’intense activité (voyages, visites) et des moments de profonde déprime où parfois tu ne voulais plus nous voir. Néanmoins tu n’as jamais cessé tes activités militantes.

- La mort de Michel t’a bouleversée bien plus que tu ne voulais le montrer. Sa disparition, qui nous a laisséEs orphelins et orphelines, t’a placée, toi, Danielle, face à une absence jamais acceptée.

- La fin de l’École Émancipée, œuvre de votre vie à Michel et à toi, une tendance libre, indépendante, fidèle aux principes fondamentaux, refusant la collusion avec la bureaucratie et le corporatisme souverain, proposant la constitution d’une fédération d’industrie de l’EN, dans le cadre d’une unification syndicale avec respect du droit de tendance.

Corrompue par des politiques soucieux/ses d’installer une courroie de transmission entre le syndical et le politique, certains, certaines ex camarades ont cru bon de détruire cette construction et d’en garder par des méthodes crapuleuses le nom. Les deux procès auxquels nous avons assisté avec toi nous ont laisséEs désemparéEs, même si nous avons reconstruit la tendance Émancipation, ce combat-là a été définitivement perdu.


Tu nous manqueras, nous avions encore besoin de toi, car des luttes difficiles et sûrement violentes se profilent à l’horizon. Nous y prendrons part, en pensant à toi (un petit signe lors des manifs, au 16 rue de la République).


Cet hommage est une contribution écrite collectivement, comme tu nous l’as toujours appris.

Si nous, tes amiEs, avons beaucoup accaparé ton temps, au détriment parfois de ta famille, que tes enfants et tes petits-enfants restent persuadéEs qu’ils/elles ont toujours été ta première préoccupation et que nous partageons leur profond chagrin.


Groupe Départemental émancipation

Seine-Maritime