La crise d’ATTAC expliquée à mes enfants (partie 1)

mardi 5 décembre 2006
par  QD, Administrateur

(article publié dans la revue "L’Emancipation syndicale et pédagogique", n°4 de décembre 2006)

(article téléchargeable en PDF avec le reste de la revue à cet endroit)

Altermondialisme

La crise d’ATTAC
expliquée à mes enfants

Etonnante destinée que cette association ATTAC, navire amiral de la flottille altermondialiste avec jusqu’à 30 000 adhérents, qui a connu l’enivrement d’un succès organisationnel exceptionnel ces dernières années, avant de sombrer dans le pire discrédit suite à d’inexplicables dissensions internes.

Au moment où ces lignes sont écrites, l’association procède à une nouvelle élection de son CA, après la découverte d’une fraude électorale interne en juin dernier. Logiquement, il devrait en résulter l’éviction définitive du précédent président. Mais au profit de qui ? La coalition gagnante conserva-t-elle longtemps sa cohésion, ou sombrera-t-elle à son tour dans des dissensions illisibles pour le profane ? Verrons nous une pause dans la crise interne, ou bien l’exacerbation des haines et des passions va-t-elle continuer ? Devrons-nous subir une scission historique, comme entre la CGT et FO après la guerre, et voir se concurrencer deux ATTAC comme les deux UNEF après 1968 ? Nul ne peut raisonnablement le prévoir.

Un discrédit nourrissant l’"aquoibonisme"
Ce qui est raisonnablement observable, aujourd’hui, c’est l’ampleur du coup porté à ATTAC, et l’obscurité quasi-diabolique de l’enchaînement qui l’a provoqué. Suite à l’accusation de bourrage d’urnes d’une élection interne, ATTAC a durablement perdu son aura et sa crédibilité, elle qui voulait donner des leçons de démocratie au monde entier (et alors que ses propres velléités d’expertise économique subissent la honte d’une déroute des propres comptes de gestion de l’association, obligée de licencier d’urgence son personnel). Cette catastrophe démocratique, une de plus, nourrira l’"aquoibonisme" ambiant et même le terreau lepéniste, d’autant plus que les échos se répercutent cruellement à l’étranger, discréditant les vingt à trente associations ATTAC présentes à l’étranger, qui avaient fait confiance à l’exemple français.

Dilemme insoluble
Quant à l’obscurité de l’enchaînement fatal, il ne faut pas compter l’élucider en s’appuyant sur ou l’autre des versions proposées au petit peuple des adhérents. Une fraude dont les auteurs sont inconnus, et qui peut-être n’aurait été qu’un simulacre organisé, un complot à trois bandes ? Allez savoir. En tous cas, tout semble avoir été manigancé de main de maître pour que l’association n’ait aucune chance de s’en sortir. Car désormais toutes les solutions envisageables sont forcément imparfaites : banaliser, oublier un peu la fraude ? Ou bien au contraire exclure toute autre priorité, au risque de négliger les missions essentielles d’ATTAC ? Dilemme insoluble. Porter plainte en justice, au risque de faire entrer la police chez les militants ? Ne pas porter plainte, au risque se condamner à devoir vivre sans jamais connaître la vérité ? Dans ces circonstances, le plus cruel est de voir tant de militants sincères s’entre-déchirer sans répit, persuadés que l’autre est forcément un traître, à coups de haines attisées par quelques "habiles" particulièrement cyniques.

Alors qui a fraudé ? Selon la grande presse qui s’en est régalée, on ne le sait que trop, il a été découvert de faux bulletins de vote qui seraient tous en faveur de candidats proches du président sortant Jacques Nikonoff, au détriment de candidats dits "khalfaïens", du nom d’un dirigeant syndical SUD-PTT de Solidaires, Pierre Khalfa, soutenu également par l’économiste Susan George et la plupart des organisations "fondatrices" d’ATTAC. Tous ces candidats, pro ou anti Nikonoff, favorisés ou bien défavorisés par la manipulation, avaient pour caractéristiques d’être juste sur la ligne de crête de l’élection, conditionnée par le déplacement de quelques bulletins seulement.

Bénéficiaire apparent de la fraude ?
Evidemment, le bénéficiaire apparent, donc coupable apparent, est Jacques Nikonoff, qui se serait offert ainsi une majorité à sa main au CA. Pourtant, on est en droit de se demander pourquoi la Commission électorale, où l’opposition khalfaïenne était dûment représentée, n’a pas respecté les règles de prudence élémentaires d’une élection, faisant tout, au contraire, comme s’il avait fallu faciliter la fraude : ouvrir sans raison des enveloppes non-dépouillées de bulletins, laisser les bulletins non surveillés la nuit, et dépourvus de scellés. Ceci alors que Pierre Khalfa avait précédemment prédit en plein bureau national que les nikonoffiens bourreraient forcément les urnes ! Il ne peut même pas plaider la surprise ou la naïveté. Pour sa défense, Jacques Nikonoff a même souligné que la forme des fausses croix sur les bulletins fraudés avait été délibérément rendue visible afin que la fraude soit démasquée. Et que ses opposants ont aussitôt crié à la fraude, en pleine AG nationale à Rennes le 17 juin dernier, alors qu’il ne s’agissait alors que d’une "anomalie statistique", comme s’ils avaient été au courant de la fraude avant tout le monde.

Toute l’activité paralysée
Bref, les opposants de Nikonoff auraient suscités directement ou indirectement cette fraude pour pouvoir l’imputer à une présidence qu’ils voulaient moralement renverser ? Bénéficiaires apparents contre bénéficiaires réels ? Ce scénario du complot, bien que tordu, ne peut certes être délibérément écarté, mais les nikonoffiens seraient plus crédibles s’ils l’avaient défendu dès le départ, au lieu de nier désespérément la réalité de la manipulation. De son côté, Pierre Khalfa accusait récemment Jacques Nikonoff et la secrétaire générale Michèle Dessenne d’être les seuls à posséder des clés des locaux, celles qui permettaient effectivement de frauder la nuit. Et puis on s’est aperçu que tous les salariés du siège possédaient des clés, et y compris deux opposants notoires de Nikonoff, sans parler des doubles de clés qui circulent. L’accusation des clés se retournait donc contre les accusateurs et fêlait sérieusement la crédibilité de toutes leurs autres dénonciations. Bonjour l’ambiance ! Des histoires comme celles-ci, on pourrait en relater pendant des heures, et c’est ce que doivent d’ailleurs subir à jet continu des milliers d’adhérents ulcérés et navrés, alors que toute l’activité de l’association est paralysée depuis plus d’un an. Pour la plus grande joie du Medef, des marchés financiers, et de tous les partis politiques, de l’extrême-gauche à l’extrême-droite, dont ATTAC aurait pu bousculer les plans pendant l’élection présidentielle.

Retour en arrière
Mais alors, que s’est-il passé ? Revenons en arrière. On sait qu’ATTAC est née en juin 1998 d’un appel d’Ignacio Ramonet dans Le Monde diplomatique , appel qui avait provoqué la création de cette association atypique, parrainée par plusieurs journaux et personnalités ( Politis , Charlie Hebdo , Danièle Mitterrand, José Bové, etc.) mais aussi par les représentants mandatés d’un large panel syndical et associatif (SUD par Solidaires, la FSU par ses trois principaux syndicats, la CGT par son Union des cadres, sans parler de la Confédération paysanne et de quelques branches CFDT, et de grandes associations altermondialistes, féministes, anti-racistes, etc.). Ces membres "fondateurs" s’étaient réservé statutairement les deux tiers des postes au CA et la possibilité de coopter qui ils voulaient. Plus qu’une minorité de blocage, un verrouillage perpétuel ! Mais par la suite, ce groupe de hauts dirigeants parisiens, pour la plupart professionnels permanents du militantisme, devait se déchirer, notamment après que Bernard Cassen, venu du Monde diplomatique , ait fait installer en 2002 son successeur à la présidence d’ATTAC, Jacques Nikonoff, ex-ouvrier ayant fait l’ENA, connu pour ses travaux sur le chômage, et encarté au PC. Ce dernier devait très vite être accusé pour son "style de direction" par la majorité des autres fondateurs (accusation bizarre, dans la plus pure prose stalinienne ou managériale contemporaine, mais qui n’a jamais reposé sur un seul fait avéré d’autoritarisme qu’on puisse citer en exemple). Il en résulta une guerre de clans d’autant plus inexpiable qu’elle était incompréhensible, et d’autant plus étonnante que ces dirigeants avaient jusqu’à présent toujours dirigé ATTAC entre eux,à l’abri des regards, à l’amiable et au consensus.

Le dessous des cartes ?
Peut-on tenter de comprendre ce qu’il y aurait sous les cartes ? Tout au plus, on peut considérer que le clan Nikonoff représentait une sensibilité peut-être plus communiste, laïque et républicaine, tandis que ses opposants se référaient plus souvent à une culture plus trotskiste et mouvementiste (encore que cette dernière double étiquette appellerait les plus grandes réserves, et que de nombreux adhérents se retrouvent situés à front renversé).

D’autre part, les nikonoffiens se sont fait les champions d’une ATTAC majeure et autonome, face aux opposants, accusés de s’en remettre toujours aux parrainages occultes et multi-casquettes des "fondateurs" syndicats et mouvements altermondialistes téléguidant le calendrier d’activités d’une ATTAC perpétuellement mineure et colonisée de l’intérieur. Traduit par Le Monde et Libération , ce clivage donnait évidemment : "ATTAC bunker, forteresse fermée", contre "ATTAC ouverte, en réseau". Le vocabulaire n’est jamais neutre. Mais ce clivage est-il pertinent pour mieux comprendre ce qui se passe à ATTAC ? Oui, s’il s’agit de comprendre l’obsession des cadres anti-Nikonoff, littéralement créatures des membres "fondateurs" d’ATTAC, auxquels la plupart doivent à la fois leurs sécurité matérielle de permanents déchargés et leurs postes de pouvoir, toujours soucieux de bloquer à la source toute originalité d’ATTAC qui puisse faire bouger les lignes du paysage social français, et notamment les bureaucraties syndicales particulièrement craintives. Oui, mais non également. Car ce clivage reste trompeur dans la mesure où les nikonoffiens, champions de l’autonomie créatrice d’ATTAC, n’ont guère dépassé ce slogan par des implications concrètes, incapables qu’ils étaient de le mettre en musique autrement que comme un positionnement tactique dans le marché électoral interne d’ATTAC...

Une intendance très critiquable
En fait, il faut souligner deux faits généralement peu connus : l’opacité cultivée d’ATTAC et son noyautage méthodique par la LCR trotskiste.

Depuis 1998, ATTAC a hérité de tous les conditionnements bureaucratiques de ses parrains, jusqu’à illustrer de façon caricaturale le défaut de transparence. C’est d’abord un mouvement qui se méfie de sa base et qui organise sa propre opacité. Ainsi, les échanges internationaux avec les sections étrangères d’ATTAC sont restés le privilège d’une caste qui n’en parle presque jamais. Autre exemple parmi tant d’autres, la gestion très critiquable de l’intendance d’ATTAC : des subventions parfois somptueuses, mais discrètes, provenant de tous les pouvoirs, de Jospin à Raffarin en passant par Bruxelles, un siège trop vaste et luxueux, comme si ATTAC voulait se lier les mains par le confort, où la mise à disposition de trop nombreux salariés et le travail dissimulé faisaient partie des mœurs courantes, des salaires parfois trop élevés, des frais de missions pas toujours utiles à Porto Alegre ou à Bombay, tout cela soigneusement caché aux adhérents. Ajoutons à cela un fait remarquable : quiconque étudie avec sérieux l’ensemble de la production universitaire et journalistique sur les mouvements sociaux, surtout "altermondialistes" depuis l’année 1995, verra que ces travaux "autorisés" sont le plus souvent bâclés, se dispensant de collecter des faits basés sur des enquêtes de première main qui auraient illustré le génie créatif de la base, et se contentant de s’en remettre à des ténors, toujours les mêmes, pour expliquer et autojustifier leurs pratiques au sommet : Pierre Khalfa, Christophe Aguiton, Annick Coupé, Pierre Tartakowsky, etc. Ainsi, les adhérents n’étaient pas prêts de bénéficier d’un œil critique et distancié sur leur association.

Ainsi la boucle est bouclée, les adhérents n’ont qu’à répéter des slogans fort beaux, mais souvent vagues et creux, comme "Un autre monde est possible", quitte à trouver de quoi étancher leur soif de concret dans des dérivatifs apolitiques et "baba cool" comme le commerce dit équitable, les logiciels libres ou la projection des films de Michael Moore. Bref, pas de quoi casser une patte à un canard, ceci afin de permettre à la gauche plurielle de Jospin de gouverner en paix durant cinq longues années. C’est alors que les adhérents ATTAC se sont mis massivement à ne plus renouveler leurs cotisations par dizaines de milliers, et qu’on pouvait dire que les restants étaient trop souvent, selon un mot cruel, des "babas managés par des trotskistes", ces derniers étant habiles dans l’occupationnel militant inoffensif.

Ainsi, la crise d’ATTAC permet aussi d’entrevoir d’autres horizons. Bien entendu, il ne sert à rien de se plaindre a posteriori, il faudrait maintenant évaluer sans tabous les mécanismes culturels qui ont permis une telle crise du militantisme aliéné, et prospecter des pistes de sortie viables et originales pour l’avenir de tout nouveau mouvement contestataire et authentiquement transformateur.

Luc DOUILLARD

(à suivre)

Dans le prochain numéro, suite et fin de cette enquête inédite sur la crise d’ATTAC : noyautage méthodique, "militantisation" d’ATTAC, et maintenant : quelle reconstruction ?

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