Réédition : "Socialisme ou Barbarie" (2)

mercredi 7 février 2007
par  QD, Administrateur

(article publié dans la revue "L’Emancipation syndicale et pédagogique", n°5 de janvier 2007)

(article téléchargeable en PDF avec le reste de la revue à cet endroit)

A paraître

Anthologie inédite


Dans le précédent numéro de notre revue, nous avions publié en partie la préface de l’ouvrage, Socialisme ou Barbarie, qui nous replonge dans l’histoire du groupe et de la revue du même nom. Mais attention : les éditions Acratie précisent dorénavant qu’il ne s’agit pas d’une réédition de l’anthologie des luttes ouvrières en France de 1953 à 1957, éditée en 1985, mais d’une nouvelle anthologie, entièrement différente, pour laquelle un appel à souscription est d’ailleurs lancé (voir ci-après), avec des textes de Daniel Mothé, Claude Lefort, A. Véga, Castoriadis, J.F. Lyotard, Paul Romano, Hugo Bell, P. Brune, S. Chatel, P. Souyri… Dans la deuxième partie de la préface, Daniel Blanchard évoque les textes qui ont accompagné l’évolution du groupe.

La rupture avec le trotskisme sur la “question de la nature de l’U.R.S.S.”, comme on disait alors, entraîne d’emblée, c’est-à-dire dès le premier numéro de la revue, deux conséquences théoriques. Tout d’abord, caractériser la bureaucratie soviétique comme une classe au même titre que la bourgeoisie exige d’abandonner le critère de l’appropriation privée des moyens de production pour définir la classe dominante d’une société capitaliste. La propriété n’est que la forme juridique, fait valoir Chaulieu dans Les rapports de production en Russie (n°2). L’essentiel, c’est l’exercice effectif et exclusif de la gestion des moyens de production, y compris la force de travail. La distinction pertinente n’est donc plus entre propriétaires et prolétaires mais entre dirigeants et exécutants.

En second lieu, si l’on dénie aux partis communistes et aux syndicats la qualité de représentants authentiques ou d’avant-garde du prolétariat, la question se pose de savoir où est le prolétariat, ce qu’il fait, ce qu’il veut. La réponse de Socialisme ou Barbarie, qui marque une rupture profonde avec le léninisme, c’est que le prolétariat n’existe pas ailleurs qu’en lui-même et que ce qu’il fait et veut, c’est à lui de le manifester. Autrement dit, ces réponses, il faut aller les chercher à la racine, dans l’atelier, là où se forme, chez l’ouvrier, la conscience de l’exploitation et de l’aliénation dans le travail mais aussi de ses capacités d’intervention créatrice et d’auto-organisation dans la production comme dans la lutte. C’est là un axe de recherche que S. ou B. inaugure avec le début de la publication, dans le numéro 1, de L’ouvrier américain , de Paul Romano, et qui sera poursuivi longtemps, notamment avec la publication des textes de Mothé sur son expérience d’ouvrier chez Renault. Claude Lefort en théorise la portée politique dans L’expérience prolétarienne (n°11, Déc. 1952). Correspondence aux Etats-Unis, Unità Proletaria en Italie et un peu plus tard Solidarity en Angleterre, œuvrent dans la même voie.

A leur tour, ces novations théoriques initiales en entraînent d’autres, plus radicales, qui porteront vers 1960 Castoriadis et une partie du groupe à la rupture explicite avec le marxisme. Dans les premières années, cependant, et jusqu’en 1958, le cadre théorique du marxisme apparaît à l’ensemble du groupe comme non seulement utile, mais suffisant pour comprendre les réalités nouvelles – insistent sur ce point les quelques militants issus du courant bordiguiste, comme Véga, qui ont adhéré en 1950. On peut pourtant dire que dès cette période s’accentue le glissement hors du marxisme, ou du moins hors d’un certain marxisme. Le découplage de la notion de classe de celle de propriété des moyens de production, qui a permis de qualifier l’U.R.S.S. de société capitaliste, fait nécessairement passer au second plan le rôle des mécanismes objectifs découlant des nécessités intrinsèques du capital et l’imposition à tous les échanges de la forme marchandise. Le moteur principal de l’histoire présente c’est désormais la lutte entre les deux blocs et plus profondément, la lutte des classes.


D’autre part, l’opposition entre dirigeants et exécutants, qui se lit comme une lutte des classes, n’est nullement circonscrite, comme l’est essentiellement l’opposition entre capitalistes et prolétaires, à la sphère de la production. Elle se repère à tous les niveaux et dans toutes les manifestations du fait social. En cela, elle rejoint, par certains côtés mais pas explicitement, le fond de la pensée anarchiste axée sur la lutte contre la domination. Elle va devenir, pour le groupe, l’analyseur crucial de tout ce qui se passe dans la société capitaliste, bureaucratique à l’est, libérale à l’ouest ; si bien que, peu à peu, S. ou B. va mettre en œuvre une critique non seulement des rapports qui se nouent dans la production et qui gardent évidemment leur importance centrale, mais aussi des relations entre générations, entre sexes, dans l’éducation, dans les loisirs, etc.

La distance que prend ainsi peu à peu le groupe à l’égard du versant économiste et “productiviste” du marxisme, il en trouve une justification dans la constatation que le capitalisme moderne ne semble plus voué à s’effondrer sous l’effet de contradictions objectives -économiques– insurmontables (baisse tendancielle du taux de profit, paupérisation des masses laborieuses, etc.). De plus en plus clairement, le marxisme, pour une grande partie du groupe, se résume dans l’idée que ce sont les hommes qui font leur propre histoire et que l’histoire des sociétés, en tout cas de la société moderne, est l’histoire de la lutte des classes.

Au long des années 50, cette idée se radicalise peu à peu. La lutte des classes en vient à ne plus simplement jouer le rôle de moteur de l’évolution des sociétés modernes : elle en est la crise même, elle en est l’analyseur et elle est la matrice où se forme le projet d’une société révolutionnaire, c’est-à-dire autonome. Dans cette optique, la seule critique fondée que le révolutionnaire puisse formuler à l’égard de la société où il vit est celle dont les éléments lui sont fournis par la lutte que les hommes mènent contre elle, depuis la résistance élémentaire et parfois inconsciente qu’ils opposent à la manipulation dans le travail et dans bien d’autres circonstances de la vie, jusqu’aux affrontements massifs contre l’ordre établi. De même, les idées que le révolutionnaire peut se former à propos de la société à laquelle il aspire, il ne les trouvera ni dans l’élucubration utopiste ni dans une prétendue science de l’histoire, mais dans les créations du mouvement ouvrier, dans ses revendications égalitaires et dans ses pratiques d’auto-organisation et de démocratie directe.


Toutes ces idées débordent, à tout le moins, le cadre marxiste. Quand Castoriadis les réunit en un faisceau cohérent dans Le mouvement révolutionnaire sous le capitalisme moderne (1961) puis dans Marxisme et théorie révolutionnaire (1964), ce cadre éclate. La discussion suscitée par ces thèses a été très vive dans le groupe, entre d’un côté, principalement Castoriadis et Mothé, de l’autre Lyotard, Véga, Souyri, Philippe Guillaume (à ne pas confondre avec Pierre Guillaume). Elle aboutit en 1963 à une scission. Le groupe S. ou B. continue, autour de Castoriadis et de la revue. Le groupe Pouvoir Ouvrier conserve le bulletin mensuel du même titre qui paraissait depuis plusieurs années. S. ou B. s’auto-dissoudra en 1967 ; Pouvoir Ouvrier survivra jusqu’en 1969.

Le groupe avait connu, en 1958, une autre scission, qui s’était traduite par le départ de Claude Lefort, d’Henri Simon et de plusieurs autres membres. Le différend, qui avait agité le groupe depuis sa création, touchait à sa praxis, à sa politique. Il découlait de l’analyse qu’avait faite le groupe de la nature et du rôle des organisations dites “ouvrières” et portait, précisément, sur l’organisation : fallait-il s’organiser et comment ? Aux partisans d’une organisation (certains disaient encore parti) structurée -démocratiquement, s’entend, non hiérarchiquement– avec des contours définis et un programme –l’autonomie du prolétariat–, s’opposaient ceux qui dénonçaient le risque de bureaucratisation de toute organisation distincte de l’auto-organisation que le prolétariat se donne dans ses luttes, c’est-à-dire le risque qu’elle cherche à jouer le rôle d’une direction du prolétariat. Dans le premier camp, notamment Castoriadis et Véga, dans l’autre, principalement Lefort et Simon. Ce différend ne vaut pas seulement d’être signalé parce qu’en dépit de son caractère pour ainsi dire fictif, vu les effectifs et la marginalité du groupe, il a contribué, au moins jusqu’en 1958, à structurer la vie du groupe et s’est manifesté à plusieurs reprises dans la revue, mais aussi parce qu’il recouvre une divergence qui, elle, ne s’est jamais vraiment exprimée dans la revue, mais qui a pesé sur les relations, notamment, entre Lefort et Castoriadis. Elle porte sur la nature même du régime post-révolutionnaire, tel qu’on peut l’imaginer et le souhaiter. Il va de soi que l’ensemble du groupe rejetait violemment l’idée de dictature d’un parti, fût-il “authentiquement” prolétarien, et adhérait sans réserve au projet d’une démocratie pleine, active, directe, la démocratie des Conseils. Mais lorsque, dans les derniers jours de l’insurrection hongroise, le Conseil du Grand Budapest a défini les principes qui devraient fonder un nouveau socialisme, Lefort a été le seul, dans le groupe, à saluer, parmi ces principes, celui d’une représentation nationale, un Parlement, donc, qui, à côté des Conseils, serait le lieu spécifique du politique. Il était également le seul à utiliser, dans ses analyses de la société bureaucratique, la notion de totalitarisme… Mais c’est en se référant aux écrits ultérieurs de Lefort sur le politique, la démocratie, le totalitarisme, que l’on pourrait, rétrospectivement, éclairer ce qu’était sa pensée alors qu’il participait encore au groupe S. ou B.


En présentant ici un choix de textes parus dans la revue S. ou B., nous avons voulu offrir au lecteur d’aujourd’hui la possibilité de prendre connaissance d’un travail collectif de réflexion politique engagée qui, bien que portant sur un passé à bien des égards révolu, nous paraît encore capable d’éclairer bien des aspects du présent. Pour la plupart, ces textes ne sont plus accessibles. Les quarante numéros de la revue sont introuvables. L’édition par Christian Bourgois en 10/18 des articles qu’y avait publiés Castoriadis, est épuisée. Restent encore disponibles certains articles de Lefort ou ceux de Lyotard sur l’Algérie qui ont été repris en livres, ainsi que Journal d’un ouvrier de Mothé. Mais, isolés dans des livres, ces écrits se trouvent coupés de l’élaboration collective à laquelle ils ont contribué et de laquelle, pour une part, ils ont procédé.

Pour rendre pleinement justice à ce caractère collectif du travail du groupe, dont Castoriadis, notamment, devait plus tard souligner l’importance qu’il avait eue pour l’élaboration de sa propre pensée, il aurait fallu reproduire nombre d’articles et de notes traitant de l’actualité : analyses d’événements politiques, de luttes sociales, de “faits de société”, critiques de livres ou de films. Il aurait fallu aussi accompagner les textes publiés de documents de travail, de comptes-rendus de réunion, etc. Mais ce n’était pas possible dans le cadre d’un volume. Nous avons donc dû limiter notre choix aux articles les plus significatifs de l’évolution théorique du groupe, donc, souvent, aux auteurs aujourd’hui reconnus. Encore n’avons-nous pas pu, dans bien des cas, donner l’intégralité des articles retenus, dont certains ont les dimensions d’un livre.

A plusieurs niveaux, il nous a donc fallu faire des choix, et des choix très restrictifs. Ce qui nous a éclairés dans ces choix, c’est essentiellement la connaissance de l’intérieur que nous avons de la pensée du groupe et de son évolution, puisque les six personnes qui ont mené à bien ce travail ont toutes été membres du groupe. Il est vrai que nous avons tous aussi été de ceux qui ont suivi Castoriadis lors de la scission de 1963. Nous nous sommes efforcés à l’impartialité, aidés en cela par le recul du temps. Ce même recul du temps nous exposait aussi à la tentation de porter des jugements rétrospectifs sur telle idée ou prise de position du groupe : nous nous le sommes interdit.

Nous avons divisé le présent recueil en sept sections thématiques qui couvrent l’essentiel des préoccupations qui ont animé le groupe. Ces sections se succèdent dans un ordre qui correspond à peu près à l’ordre chronologique dans lequel les thèmes abordés sont venus au premier plan du travail du groupe. Outre le choix des textes, notre intervention s’est bornée à d’assez brèves notes introductives pour les replacer dans leur contexte ainsi qu’à des résumés des parties d’articles qui avaient dû être coupées.

Daniel BLANCHARD


Appel a souscrition

Réalité d’une légende

Dans les années 70 l’intelligentsia redécouvre la “démocratie” et les “droits de l’homme” et se sent saisie d’une nouvelle mission : dénoncer le totalitarisme communiste. Alors, elle se reconnaît des précurseurs, entre autres Lefort, Lyotard, Castoriadis... Le groupe Socialisme ou Barabarie s’est ainsi trouvé, des années après sa dissolution, nimbé d’une gloire et d’une légende aussi aveuglantes sur sa réalité que les ténèbres dans lesquels il avait été confiné de son vivant.

Cette légende est mensongère sur deux points essentiels. D’abord, le groupe critiquait tout autant les sociétés occidentales dites libérales et il n’a cessé de travailler à l’élaboration d’une critique unitaire des deux types de régimes. Deuxièmement, ce n’était pas un cénacle d’intellectuels mais un groupe de révolutionnaires pour qui le travail théorique n’a de sens qu’en vue de l’action sur le plan social et politique.

En ces temps où le capitalisme étend sur le monde une domination de plus en plus déshumanisante et destructrice au nom d’une prétendue fatalité économique, quand ce n’est pas d’une mission divine, il est urgent de se souvenir que “ce sont les hommes qui font leur propre histoire”, que l’état du monde résulte de leur action et non pas de forces économiques ou naturelles –et encore moins surnaturelles– sur lesquelles ils n’auraient aucune prise, et que seule leur action, encore et toujours, peut changer la situation dans un sens désirable.

Ce principe n’a cessé d’inspirer le groupe Socialisme ou Barbarie tout au long de son parcours de 1949 à 1967, ainsi que chacun des quarante numéros de la revue du même nom qu’il a publiée. Convaincu de la nécessité de comprendre la réalité pour œuvrer à sa transformation, il a développé une critique radicale des sociétés modernes. Récusant l’alternative entre les deux blocs qui prévalait alors, il s’est efforcé au contraire de mettre en évidence l’unité profonde entre le capitalisme privé de l’Occident et les systèmes bureaucratiques des “Pays de l’Est”, sans toutefois, certes, aller jusqu’à prévoir leur descendance actuelle, mélange de nationalisme et de dérive mafieuse. Les révoltes ouvrières et anti-bureaucratiques, dans les pays de l’Est, en 1953 et 1956, ignorées ou calomniées ailleurs, ont été placées au centre de ses réflexions.

Abandonnant progressivement les travers dogmatiques du marxisme, le groupe a donné une large place à des analyses concrètes – dues notamment à P. Romano et à D. Mothé – dévoilant ce que l’attitude des ouvriers, dans leur travail même, avait de créatif et de fondateur ; plusieurs élaborations théoriques d’un Castoriadis ou d’un Lefort partent de ces analyses. Plus généralement, c’est en s’inspirant des créations pratiques –revendications, formes d’organisation, modes de combat…– surgies dans les luttes sociales autonomes et particulièrement dans les crises révolutionnaires, que le groupe a élaboré une conception du socialisme fondée sur l’autogestion effective et généralisée, conception qui s’opposait en tous points à celle du stalinisme comme à celle de la social-démocratie. Et ce sont les mêmes idées qui ont guidé les interventions du groupe dans les mouvements politiques et sociaux de son époque.

Quarante ans après, il serait absurde de vouloir plaquer ces idées telles quelles sur la réalité d’aujourd’hui, bien qu’elles restent, pour l’essentiel, valables et peuvent apporter une contribution éclairante aux débats et aux mouvements en cours aujourd’hui. L’histoire de ce groupe, ce qu’il a dévoilé et ce qu’il a manqué, son évolution théorique, ses tensions internes, et même ses erreurs, tout cela est source de réflexion et mérite d’être connu.

Ont participé aux choix des articles, à la rédaction de la préface ainsi qu’aux textes de présentation : Hélène Arnold, Daniel Blanchard, Enrique Escobar, Daniel Ferrand, Georges Petit, Jacques Signorelli.

Socialisme ou Barbarie , Anthologie, éditions Acratie, 380 pages format 24 /16. Pour aider à faire paraître ce livre, vous pouvez souscrire dès maintenant, au prix de 22 euros (port compris), 40 euros pour deux exemplaires (Le livre sera vendu 27 € en librairie). Chèque à l’ordre d’Acratie (Acratie, l’Essart, 86310 La Bussière).