Il faut qu’une porte soit ouverte ou fermée !

mercredi 5 septembre 2007
par  QD, Administrateur

(article publié dans la revue "L’Emancipation syndicale et pédagogique", n°6 de février 2007)

IDEES

Il faut qu’une porte soit ouverte ou fermée !

Nous sommes en 2007. L’anarchisme social, qui, dans les années et les décennies à venir, va se révéler être la seule alternative crédible au libéralisme capitaliste qui est en train de détruire les conditions mêmes de la vie sur cette planète, aurait donc tout intérêt à se mettre au clair sur certaines zones d’ombre de son passé et de son présent avant que…

Je me propose d’ouvrir ce chantier, qui n’est quand même pas très vaste, en réfléchissant à haute voix sur ce qu’il en a été, sur ce qu’il en est, et sur ce qu’il serait souhaitable qu’il en soit, au niveau des rapports ou des non rapports entre l’anarchisme et la franc-maçonnerie.


Les faits
C’est un fait, il y a au moins un siècle de cela, certains de nos grands anciens et anciennes (Bakounine, Louise Michel …) ont adhéré à la franc-maçonnerie. Au moins un temps.

Mais, c’est également un fait que cet engagement, largement de circonstance si on s’en réfère à l’époque et au caractère impitoyable de la répression du moment, n’a été le fait que de quelques "têtes d’affiche" du mouvement anarchiste n’ayant pas eut vraiment le choix pour ce qu’il en était de trouver quelques havres de paix et un minimum de solidarité susceptible de desserrer d’un cran le nœud coulant d’une répression particulièrement féroce. Pour la plupart, les militants anarchistes "de base" de cette époque, sans doute parce que leur origine sociale ouvrière ne les prédisposait pas à être les bienvenus au club et qu’ils étaient largement pourvus d’une conscience de classe leur interdisant de…, n’eurent pas recours au "parapluie franc-maçon".

C’est un fait, hier, un certain nombre, peu important mais relativement influent, d’anarchistes, en particulier à la FA, étaient francs-maçons. Je fais partie de cette génération de militants de la FA qui a du batailler ferme contre ces gens-là, pour réussir à faire entériner par l’organisation que l’anarchisme social, sans nier l’importance des "positions d’esprit" susceptibles d’amener des nobles comme Bakounine à rejoindre les rangs des damnés de la terre, avait, avant tout, une connotation de classe. Il nous a fallu des années et des années pour que la FA reconnaisse cette évidence qu’est la lutte des classes. Et pour pousser vers la sortie un quarteron de vieux francs-maçons qui n’en n’avait cure.

C’est un fait, aujourd’hui, à la FA, il est encore quelques francs-maçons "honteux", qui font de la résistance clando en réseau et ne désespèrent pas d’imposer leurs vues républicanistes interclassistes. D’autres, la plupart, ont depuis longtemps intégré la dimension "laïque" de l’organisation et sont de bons camarades ayant compris que leur engagement franc-maçon relève uniquement de la sphère privée. De leur sphère privée.


C’est quoi la franc-maçonnerie ?
Aujourd’hui, comme hier, la franc-maçonnerie, toutes tendances confondues, rassemble des gens qui ont un projet politico-social précis. Leur idéal politique se résume à celui d’une république politique vertueuse. De gauche pour certains. De droite pour d’autres. Et du centre pour la plupart. De ce point de vue (du moins dans sa version de gauche et anticléricale) on peut comprendre que certains camarades n’y aient pas vu malice. Qui, en effet, peut être contre une république au plan politique (globalement, le gouvernement du peuple par le peuple) ? Qui plus est si elle se veut vertueuse et de "gauche" !

Reste que, si les francs-maçons se veulent partisans (pour certains) d’une république vertueuse de gauche, ils ne remettent nullement en question (toutes tendances confondues) le capitalisme. Tout au plus, au mieux ou au moins pire, se revendiquent-ils d’un capitalisme vertueux. Avec des "bons" patrons. Des "bons" flics. Des "bons" militaires. Des "bons" curetons… Et ça change tout !

Les anarchistes, en effet, s’ils peuvent adhérer à un républicanisme vertueux au niveau politique, ne peuvent en aucune façon adhérer à un capitalisme vertueux au niveau économique et social. Faut quand même pas déconner ! Non pas que certains capitalistes ne puissent pas être vertueux ou sociaux et, même, être de gauche, mais… !

Mais pourquoi faire compliqué quand il est possible de faire nettement plus simple ? Car, quelle meilleure défense contre un patronat majoritairement non vertueux que la suppression pure et simple du patronat ? Là, sur ce genre de questions, se situe clairement la différence entre une franc-maçonnerie petite bourgeoise républicaniste vertueuse au niveau politique mais adepte d’un capitalisme vertueux au plan économique et social, et l’anarchisme social qui énonce clairement que le communisme libertaire n’a de sens que dans l’abolition du capitalisme.


C’est quoi, encore, la franc-maçonnerie ?
Pour être franc-maçon, il faut en faire la demande (normal). Mais il faut aussi être coopté (tiens, tiens). Et une fois coopté il faut faire œuvre de silence pendant un an (c’est pas sot). Ensuite, il faut mettre un genou à terre devant les rites. Le tablier, l’équerre, le compas… Adhérer aux mythes. Celui du grand architecte de l’univers, des vénérables…et celui, tout de mépris pour les "profanes", d’appartenance au sacré.

Sur ces bases limites mystiques, on peut, ensuite, dans une loge rassemblant un prolo de service, et de nombreux frères (les sœurs ne sont pas encore les bienvenues partout) petits patrons, patrons tout court, commissaires de police, juges, militaires, curés, profs et autres représentants de la petite bourgeoisie des lumières, discuter "librement" de tout. C’est sûr que ça ne mange pas de pain et que ça doit donner de délicieux frissons d’encanaillement dans le dos du frère commissaire de police quand il sort d’une discussion "libre" avec un frère anar.

Bien évidement, comme au Rotary, la motivation essentielle du franc-mac moyen est fondamentalement utilitariste. Carnet d’adresses. Entraide entre…

Au bout du compte, mais on l’aura aisément compris, la franc-maçonnerie d’hier comme d’aujourd’hui rassemble, sur des bases mollassones, bla-bla et utilitaristes, une frange de la petite bourgeoisie républicaniste, se piquant, avec parfois un zeste d’anticléricalisme, de moraliser le capitalisme.

C’est tout à fait respectable. Et il convient de remercier les francs-maçons d’avoir, en des temps difficiles, ouvert leurs portes d’hospitalité à certains de nos camarades en butte à la répression.

Reste qu’on voit mal ce que les anarchistes, qui, jusqu’à preuve du contraire, veulent faire la révolution sociale et abolir le capitalisme, ont à gagner à fricoter avec une franc-maçonnerie républicaniste et adepte d’un capitalisme vertueux niant toute lutte de classe.


Militant, anarchiste et franc-maçon ?
Dès lors que l’on considère que l’anarchisme se résume à une attitude philosophique ou à une position d’esprit, tout est assurément possible. Mais l’anarchisme se résume t-il à… ? Pour ce qui me concerne, la réponse est clairement non !

Car toujours à un moment donné, celui ou celle qui prétend que l’on peut marier la révolution sociale avec un capitalisme "éclairé", n’a d’autre choix que de trahir la révolution ou de se faire berner par les capitalistes.

En 1936, à Saragosse, la ville d’Espagne où il y avait le plus d’anarchistes au mètre carré, lors de la rébellion fasciste, le "frère" Miguel Abos, grand dirigeant franc-maçon et non violent de la CNT, prit langue avec le "frère" Miguel Cabanellas, général factieux franc-maçon, qui lui promit que… Le résultat fut 15000 militants libertaires assassinés et Saragosse la libertaire, aux mains des fascistes. La Catalogne coupée du pays basque. La défaite assurée.

Par delà les positions d’esprit et la "libre" discussion, les frères bourgeois n’ont pas fait de quartier dès lors que leurs intérêts de classe étaient en jeu. Après cela, il est pitoyable qu’il soit encore quelques "frères" libertoïsants qui, contre vents et marées, persistent à porter des lunettes noires sur l’intelligence politique.

Plus que jamais, il est donc nécessaire de clamer haut et fort : "Ni dieu, Ni maître, ni franc-maçonnerie !"

C’est clair, c’est net !

Jean-Marc RAYNAUD


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