Municipalisation de l’école

mercredi 3 octobre 2007
par  QD, Administrateur

(article publié dans la revue "L’Emancipation syndicale et pédagogique", n°7 de mars-avril 2007)

(article téléchargeable en PDF avec le reste de la revue à cet endroit)

Surveillance

Municipalisation de l’école


Suite à l’article d’Emmanuelle Lefèvre dans L’Emancipation syndicale et pédagogique n°5, le Collectif anti-délation de Brest apporte aussi son témoignage sur le "Dispositif de Réussite Educative".


Depuis septembre dernier, la ville de Brest a mis en place un Dispositif de Réussite Educative (DRE).

Ce dispositif émane de la Loi pour la cohésion sociale (dite plan Borloo) du 18 janvier 2005 dans son volet "égalité des chances".

Elle a pour objectif "d’accompagner des enfants ou des adolescents qui présentent des signes de fragilité ou ceux qui risquent de rencontrer des ruptures dans leur parcours de réussite éducative. Elle s’adresse aux enfants qui ne bénéficient pas d’un environnement social familial et culturel favorable à leur réussite. Les enfants de 2 à 16 ans habitant une zone sensible ou scolarisés dans un établissement relevant de l’éducation prioritaire sont prioritairement visés par le dispositif."

La Délégation Interministérielle à la Ville argumentait ainsi le programme de R.E. en avril 2005 : "Une intervention éducative, culturelle, sociale et sanitaire est souvent nécessaire, en dehors du temps scolaire, afin d’aider la famille à parfaire la construction de la personnalité de l’enfant."

Il nous semble qu’à travers ces fondements, le DRE stigmatise certains enfants et leurs familles. Des intervenants leur demanderaient d’"entrer" dans un dispositif pour bénéficier d’un soutien individualisé, sur des questions traversant la vie de beaucoup de parents et enfants en devenir et pas seulement des familles dites "en difficultés".

Les exemples édités sur la plaquette de présentation du DRE de Brest en sont une illustration :

"Léa a 2 ans et ½ et va parfois à la halte-garderie. Mais c’est chaque fois un drame ; elle n’arrive pas à se séparer de sa maman, pleure toute la journée, ses parents s’inquiètent car elle va bientôt aller à l’école…".

"Samira, 11 ans : J’aimerai bien faire plein d’activités avec ma copine, mais… ; son père se demande comment l’aider à réaliser ses projets…"

"La maman de Sarah, 16 ans : je vois bien que Sarah n’est pas bien dans sa peau en ce moment mais je ne sais plus quoi faire pour l’aider…".

Le département du Finistère et la ville de Brest bénéficient déjà d’une organisation sociale (service sociaux de secteur, de prévention et de protection de l’enfance, C.C.A.S, Education Nationale…), médico-sociale (P.M.I, C.M.P.P, lieux d’accueils enfants- parents…) et associative (entraides, solidarités, culturelles, sportives…) répondant aux demandes ou aux besoins de familles parfois démunies devant certaines situations ou comportement(s) de leur(s) enfant(s) à travers des actions collectives et/ou individuelles.

Tous ces intervenants se sont déjà mobilisés dans le cadre du PEL par exemple pour le Contrat Ville, ou pour la réflexion sur la veille éducative.

Le DRE, en plus de la réponse collective déjà existante sur Brest avec ces précédents dispositifs, fait entrer dans ce partenariat très élargi la dimension individuelle avec les "parcours individualisés de R.E.".

En effet, pour les initiateurs du DRE, ce dispositif est caractérisé par une double "originalité" : prise en compte de l’enfant dans sa globalité : environnement scolaire, affective, sanitaire, mais aussi socio-familial, et individualisation dans la prise en compte de la singularité de chaque situation.

Pour nous, point d’originalité car nous sommes bien là au cœur de nos métiers du social, de l’éducatif, du médico-social ou de l’animation.

Par contre, nous avons beaucoup d’inquiétudes et de questions sur le partage d’informations entre partenaires ne connaissant pas systématiquement l’enfant ou la famille, avant même la rencontre et l’accord de la famille (cf : art 8 de la charte du DRE de Brest) ou même après.

En ce qui concerne l’accord des parents qui serait recherché par l’équipe de RE ou le coordonnateur pour "l’entrée" de leur enfant dans le dispositif DRE : quelle marge de manœuvre ces parents sollicités ont-ils pour refuser ?

En effet, peuvent-ils refuser alors que l’attente d’une réussite scolaire est souvent essentielle pour eux ?


Une collection de renseignements tout azimut
De plus, ils peuvent se sentir invalidés dans leur éducation par le seul fait d’accepter pour leur enfant une aide globale, de toute une équipe pluridisciplinaire (et inter- institutionnelle) intervenant sur leur quartier.

Peut-on alors vraiment parler de contrat équitable passé avec les parents, qui seraient devenus des "partenaires" ?

Quelles attentes pour ces derniers en terme d’obligations de résultats (voir les 4 axes de la définition partagée de la RE dans le texte de présentation du DRE de Brest) ?

Plus grave encore, ce "contrat" pourra-t-il être utilisé dans le cadre du "contrat de responsabilité parentale" émanant du même texte législatif que le DRE ?

La multiplication, l’empilement ou le remplacement des dispositifs liés à la politique de la ville tendent à compliquer un réel travail de proximité et de partenariat tissé par les équipes d’intervenants sociaux depuis longtemps. Or ces derniers constatent, de plus en plus, un manque de moyens pour le travail de prévention.

Une précarité de plus en plus grande de la population mobilise les travailleurs sociaux sur les réponses à apporter en terme matériel, financier et de lutte contre l’exclusion, mais aussi dans des dispositifs administratifs de plus en plus nombreux et présents.

Les acteurs sociaux voient se réduire de plus en plus leur disponibilité et proximité pour le soutien et l’accompagnement apportés aux familles.

Il faut comprendre que, malgré le discours ambiant qui pourrait faire penser que si des problèmes sociaux persistent, il faudrait en rejeter la faute à une absence de partenariat entre l’Education Nationale et les Conseils généraux par exemple, les équipes locales n’ont pas attendu le DRE pour se rencontrer et se coordonner.

Mais là où l’esprit diffère, c’est sur le caractère obligatoire et systématique du partenariat "élargi" préconisé dans le DRE pour les situations individuelles. Là où des professionnels intervenants auprès d’un enfant pouvaient partager des informations ciblées et précises à un moment défini (sur un domaine d’intervention) en informant les familles ou en leur présence, le DRE prévoit que les équipes de RE balayent tous les domaines de vie d’un enfant pour évaluer sa situation globale et élaborer un parcours de RE "individualisé".

Bien sûr, il faut que les équipes d’enseignants, de travailleurs sociaux et médico-sociaux trouvent de nouvelles pratiques professionnelles, mais pas aux prix de l’échange d’informations sur les familles telles que préconisées dans le DRE. De plus cela vient en complète contradiction avec la loi sur la protection de l’enfance qui devrait être bientôt débattue à l’Assemblée Nationale.

Enfin, et sur un plan plus politique, quelles utilisations pourraient être faites d’un tel dispositif si la municipalité de Brest devait changer de couleur politique ?

Pouvons-nous faire alors un autre parallèle avec un des articles de la loi dite de prévention de la délinquance attribuant au maire des extensions de pouvoirs développés dans la question précédente ?

Comment transmettre notre sentiment que la mise en place du DRE s’est un peu faite "à l’envers", c’est-à-dire :
- manne financière qu’il semblait difficile de refuser !
- application du DRE sans forcément d’évaluation préalable de l’existant et des besoins repérés…

Nous dénonçons également cet amalgame prévention/délinquance :

Il est important de rappeler que les travailleurs sociaux, enseignants, soignants…, participent au jour le jour et ce depuis longtemps à ce travail de prévention au sens large et complet du terme, celui-ci ayant, entre autres objectifs, celui d’aider et d’accompagner les familles ou les enfants en difficultés ou en souffrance, afin d’éviter une dégradation de leur contexte de vie sociale, familiale, scolaire, sanitaire, avec entre autres effets celui de prévenir des comportements pouvant aboutir à des actes délinquants…

Le constat est donc fait d’une précarisation de plus en plus généralisée de la population qui s’expose à des difficultés telles que :
- garder un toit sur la tête,
- trouver un emploi stable,
- terminer ses fins de mois.

Comment alors lutter, de manière générale, pour ne pas recréer une société où SURVEILLER et PUNIR redeviennent les maîtres-mots… faute de trouver des solutions adaptées dans le respect des familles ?


COLLECTIF ANTI-DELATION DE BREST