Un laboratoire pour une vie présente

vendredi 9 novembre 2007
par  QD, Administrateur

(article publié dans la revue "L’Emancipation syndicale et pédagogique", n°8 de mai 2007)

(article téléchargeable en PDF avec le reste de la revue à cet endroit)

Nous entamons dans ce numéro une série d’articles sur le thème des pratiques de luttes dans l’optique qui est la nôtre, à savoir l’émancipation du salariat et la rupture avec le capitalisme, ses rapports sociaux et les modes de vie qu’il tend à imposer. Des actions de luttes originales émergent aussi en dehors de la sphère d’intervention traditionnelle du syndicalisme. Nous ouvrons cette série par un exemple à La Rochelle, avec une interview des animateurs/trices de "NUF 666", un squat autogestionnaire que nos camarades du 17 ont rencontré. Dans les numéros qui suivront nos lecteurs et lectrices, militant-e-s des mouvement sociaux, nous livreront leurs réflexions sur la lutte, ses conditions, ses significations, ses perspectives...

Un laboratoire pour une vie présente

L’Emancipation : le "NUF 666" a désormais 18 mois d’existence. Comment le groupe s’est-il constitué ?
NUF 666 : Le groupe s’est constitué de manière assez spontanée, d’abord autour du besoin de se loger, après que l’intense mais éphémère dynamique de création d’espaces autogérés se soit essoufflée à La Rochelle. A ce titre Nuf 666 est en filiation directe avec Pif Paf (Plateforme d’Initiatives Furieuses pour la Pérennité de l’Autonomie Festive).

L’expérience de réquisitionner des "friches" appartenant aux collectivités a montré ses limites, tant ici la municipalité socialiste a eu la dégaine rapide. Pour anecdote, la première fois, alors que nous n’étions que cinq personnes présentes à l’intérieur des locaux, ce sont environ 80 CRS qui ont été déployés lors de l’expulsion, ceci après 15 jours seulement d’occupation. Ces épisodes très spectaculaires ont été du plus grand effet, ici où le silence des mocassins ferait presque oublier les bruits de bottes ! Les rencontres et affinités ont fait le reste.

L’Emancipation : Qu’est-ce que le NUF 666 ? Quels sont ses objectifs ? Qui sont les camarades qui le composent ?
NUF 666 : Nuf 666 c’est d’abord l’habitation permanente de quatre personnes. Le nombre a varié depuis le début, tout comme nombreuses sont les personnes de passage (une visite pouvant aller de quelques heures à plusieurs mois). C’est une distinction importante car c’est bien la nécessité de nous loger qui nous a amené ici, l’intimité compte donc beaucoup. Toutefois, nous sommes réparti-e-s sur deux petites maisons et une yourte, il y a ainsi des espaces plus collectifs : dortoir, espace de gratuité, atelier vélos, et un immense jardin. Ce sont ces espaces-là qui permettent une ouverture sur l’extérieur, à la fois en termes d’activité, de convivialité et d’hébergement.

Question profil sociologique, nous avons tout-e-s autour de 25 ans et sommes issu-e-s de milieux plutôt variés : parents enseignants, artisans, ouvriers, paysans, etc. Nos activités passées et présentes vont de la fac aux boulots précaires, en passant par l’animation, le pionicat, la musique ou la création d’entreprise. Enfin voilà, nous sommes un mélange de bobos et de prolétaires.

L’Emancipation : Le squat n’est pas seulement l’occupation par nécessité d’un lieu délaissé, c’est aussi la mise en critique du droit de propriété par l’action directe. Comment est-il organisé ? Comment faites-vous du squat un lieu militant ?
NUF 666 : Nous sommes ici, sur les terres d’un seigneur de la spéculation immobilière et ce n’est pas un hasard si cet endroit abandonné depuis deux ans à notre arrivée est venu grossir son patrimoine. Le quartier des Minimes, pour schématiser, était il n’y a pas si longtemps un mélange de marais et de décharge, de bidonville et de cabanes de pêcheurs. Il est actuellement presque intégralement bétonné et dédié au nautisme, au tourisme et aux résidences étudiantes à forte valeur ajoutée.

Même si nous ne sommes qu’un grain de sable dans les rouages, c’est bien contre cette logique de marchandisation de l’espace, d’embourgeoisement, que nous vivons ce projet. C’est une condition intrinsèque. De là à vraiment contester la propriété, ce n’est pas si simple ni si catégorique. Nous pratiquons bien entendu la propriété d’usage contre la logique dévoyée de la propriété privée qui sert ici la spéculation, la hausse des loyers, et génère ainsi l’exclusion de nombreuses personnes d’un accès au logement. Ce que nous faisons relève quasiment de la piraterie, et nous n’avons aucun complexe vis-à-vis de cela.

Le squat prend cette légitimité-là et se veut militant par essence, comme moyen d’action directe. Et il va de soi que nous ne nous réfugions pas derrière cela pour ne rien faire d’autre de nos vies, en fin quoique...

Nous sommes ouvert-e-s sur le monde extérieur par le biais d’activités autour de l’espace de gratuité (qui de temps à autres peut se transformer en atelier couture), l’atelier vélo où sont à disposition une multitude de pièces, de carcasses et d’outils, le potager (néanmoins difficile à concilier avec la précarité du squat, tout comme le fait d’engager des travaux fussent-ils minimes d’ailleurs).

Nous disposons aussi d’une petite bibliothèque et d’un infokiosk, le journal CQFD y est en vente, et surtout nous y faisons le fanzine Les Toiles, modeste plateforme médiatique écolo-alternative-militante-culturelle locale (tirage mensuel entre 1000 et 2000 exemplaires), enfin nous organisons chaque semaine un repas à prix libre, et quelque fois de grosses soirées concerts-projections sont l’occasion de faire connaître le lieu au plus grand nombre.

Tout ceci implique des personnes de l’extérieur et nécessite de l’organisation. Et si l’autogestion est ce nous revendiquons, nous n’avons pas le syndrome de réunionite. Nous nous réunissons parfois en interne pour mutualiser les dépenses et organiser le lieu, puis dans un deuxième temps nous pouvons impliquer davantage de monde autour de projets spécifiques.

Généralement tout se fait plutôt intuitivement sans grande structuration. Cela nous le réservons pour notre implication dans le monde associatif "extérieur" ! Où bien sur nous nous investissons individuellement et/ou collectivement ... "Notre" zone de gratuité fait partie du paysage de plusieurs festivals locaux notamment.

L’Emancipation : Où en êtes-vous des procédures judiciaires décidées à votre encontre ?
NUF 666 : Cette procédure n’est que le deuxième volet des pressions visant à nous faire partir. L’été dernier le propriétaire a engagé des gros bras pour nous faire dégager, il a ensuite cherché à nous asphyxier, et notre contrat avec la régie des eaux a été rompu. Il a surtout réussi à faire parler de lui à vrai dire, même si certains épisodes ont été très difficiles.

La violence fait couramment partie de la vie d’un squat, des intimidations policières aux barbouzes employés par les propriétaires, en passant par les coups de fil anonymes, les affiches arrachées en façade. Il faut savoir s’imposer en règle générale, et réjouissons-nous que notre paysage de carte postale interdise que l’on fasse trop de vagues.

Ainsi nous en venons à l’assignation en référé : elle court depuis le mois de janvier, et cela fait quatre fois que nous nous rendons à notre convocation sans que le fond ne soit abordé. C’est-à-dire qu’entre les reports et l’incompétence soulevée du Tribunal de Grande Instance (qui conduisit la présidence du TGI à faire elle-même un procès-verbal en se rendant sur place, plutôt cocasse !), la dernière ligne droite semble avoir été arrêtée pour le lundi 30 avril. Là seulement les questions de fond et de délais pourront être soulevées !

Jusqu’ici tout va bien, il faut juste savoir que les connaissances juridiques et certains protocoles (factures, adresses, attitudes, traces d’effractions) sont indispensables pour faire durer un squat. Voyez plutôt le cas au Danemark d’Ungdomshuset pour un rapport de force politique !

http://rebellyon.info/article3227.html

http://www.ungdomshuset.dk/

http://fr.wikipedia.org/wiki/Ungdomshuset

L’Emancipation : Quel bilan tirez-vous de la lutte des "Sans Logis" qui s’est développée en janvier 2007 ? Cette lutte vous semble-t-elle porteuse d’une dynamique de transformation sociale ?
NUF 666 : La question concernant les enfants de Don Quichotte, au-delà de toutes formes de mauvais esprit devrait être la suivante : "à qui profite le crime ?" N’est ce pas Borloo le grand champion de l’hiver et par là même Sarkozy qui, encore une fois, a fait preuve d’une étonnante réactivité ? On a bien vu ici quand l’avocat de l’association est venu faire son flingueur quand cette dernière fut mise en cause pour une action de réquisition de logement à La Rochelle. Au mieux cette "lutte" ne dépasse pas un aménagement de la misère. La loi pour le droit au logement opposable a même failli servir de cheval de Troie à un amendement anti-squat !

A l’inverse l’expérience du Ministère de la crise du logement (2) ressemble davantage à quelque chose susceptible d’aller vers une transformation sociale. Mais de là à parler de lutte des "sans logis", qui sait ? Ici on a vu pas mal de zonard-e-s galvanisé-e-s par l’écho médiatique et prêts à bouger, mais pour beaucoup le logement n’est pas le principal souci. Il faudrait prendre beaucoup de recul vis-à-vis de ça pour ne pas en faire un bilan si morose. En tous cas, nous avons suivi le mouvement ici dès le début pour peu à peu nous en éloigner.


L’Emancipation : Considérez-vous le squat comme une sorte de laboratoire, de lieu d’expérimentation pour un modèle de société future ?
NUF 666 : C’est déjà un laboratoire pour une vie présente. On essaie de prendre du recul vis-à-vis d’autres pratiques communautaires, écolo, politiques, etc. On sait déjà qu’on ne sera pas massacré-e-s comme la Commune, anesthésié-e-s comme les hippies, enfermé-e-s comme Action Directe, parano comme les Black Panthers, fo-u-lle-s comme les situationnistes. On est un peu à l’image de notre époque et de notre ville. Pas sûr que l’anarchisme balnéaire soit le genre humain. L’idée qui nous plaît, c’est plutôt celle de l’Archipel, que chacun-e de par le monde développe sa propre alternative.

"38. L’archipel est un outil politique, sources de résistances clandestines à un système dominant. On imagine bien un temps où il sera assez fort pour renverser l’Empire. En attendant, il est composé de refuges". (extrait du texte de présentation de l’Archipel, 2001, sur le site « Sans Titre » : http://www.under.ch/sanstitre/Archives/Ete2001/Debats/Archipel.htm )

Propos recueillis par
Raymond Jousmet (17)

(1) : Le 15 janvier 2007 les « Don Quichotte » rochelais décidèrent la réquisition d’un immeuble vide situé en centre ville pour y établir un « Ministère de la crise du logement ». Le propriétaire ayant porté plainte, un procès s’en est suivi où la direction nationale des Don Quichotte a envoyé de Paris un avocat pour expliquer que le groupe rochelais s’était indûment attribué le nom de Don Quichotte. Les occupantEs furent condamnéEs à une amende.