De la difficulté scolaire à l’École

Article publié dans la revue "L’Emancipation syndicale et pédagogique" n°2, octobre 2008
samedi 25 octobre 2008
par  Raymond Jousmet

Si le débat sur le traitement de la difficulté scolaire dans l’enseignement revient en force dans les discussions concernant l’éducation à apporter à nos "chères têtes blondes et autres" actuellement, les jalons en ont été posés au début du XXe siècle avec la création d’instituts recueillant les enfants considéréEs comme "débiles mentaux/ales".

Ces instituts ont été la réponse aux questions posées par des chercheurEs concernant le traitement de la maladie mentale et à un contexte sociologique lié à une pauvreté générée par -entre autres- les guerres. Des questions cruciales qui se sont avérées encore plus épineuse à la suite de la première et de la seconde guerre mondiale. Auparavant, c’étaient les institutions privées pour la plupart d’obédience catholique qui géraient ce "problème". Ces explications viennent éclairer le regard qu’en France nous portons, à l’inverse des pays nordiques ou de l’Italie par exemple, sur la difficulté scolaire. Notre politique a, jusqu’à la loi de 1975 concernant l’intégration scolaire des enfants considéréEs handicapéEs, consisté à placer ces dernierEs dans des centres fermés. Ce regard s’est transformé après 1968 grâce plus particulièrement à des philosophes et psychiatres ou psychanalistes qui ont prôné pour les plus radicaux/ales d’entre eux/elles l’antipsychiatrie à savoir l’intégration complète des handicapéEs surtout mentaux/ales et ont proposé des solutions alternatives mettant en place des expériences communautaires qui ont été intéressantes pour la recherche, y compris pédagogique.

Le retour à l’idéologie des "années 30"

L’actualité dans le domaine du traitement de la difficulté scolaire est hélas pour le moins préoccupante : on voit réapparaître des théories qui ont eu leurs beaux jours aux pires moments de notre histoire, à savoir dans les "années 30". La médicalisation à outrance de la situation d’échec qui fait les "choux gras" de la plupart des orthophonistes et autres phoniatres, la théorisation soit-disant scientifique de vieux concepts qui ont pourtant été remis en cause à savoir les deux sphères de notre cerveau et le fameux "corps calleux" responsable de toutes les dys... dyslexie, dysphasie, dyspraxie, dyscalculie, j’en passe et des meilleures, la réapparition de concepts étayés par des expériences faites sur une poignée de "gugusses" et que des spécialistes des sciences neuro-cognitives encensent, "font légion" et sont d’autant plus mises en valeur qu’elles sont une manne financière pour les entreprises type "acadomia" qui résolvent tous ces problèmes à coups de cours qui doivent être miraculeux au regard de ce qu’ils coûtent. Des théories, y compris sexistes qui avaient été largement remises en cause dans les années 70 et 80, sont reprises : à savoir que l’hyperactivité est liée au genre masculin puisque les garçons par leur tempérament sont plus portés à l’extraversion que les filles. Et voilà comment une donnée culturelle se transforme en thèse scientifique.

La division catégorielle des personnels

Si l’on revient au contexte actuel, les réformes qui nous tombent sur le coin de la figure ne datent pas d’hier : on peut même les faire remonter à la fameuse loi "Jospin" qui, dans le fond pouvait sembler intéressante puisque l’on y prônait le travail en équipe éducative, le fonctionnement par cycles, le suivi personnalisé des élèves, la plus grande place des parents dans l’école, mais s’accompagnait de la création d’un nouveau corps d’enseignantE à l’école primaire : les professeurEs des écoles, ainsi que ces fameux fichiers d’évaluation et les projets d’écoles. On aurait voulu diviser pour mieux régner qu’on n’aurait pas fait mieux. S’en sont suivis la création du statut de maître-esse directeur/trice puis les fameux emplois jeunes qui suivaient les TUC et autres CES, pour en arriver à une situation de tension générée par le fait que la création de "postes flêchés” fait passer toutEs les autres enseignantEs en queue de peloton au mouvement. Cela crée pour le moins une situation tendue "dans les cours de récréation".

Le traitement actuel de la difficulté scolaire.

En ce qui concerne la difficulté scolaire : comment est-elle traitée actuellement ? La panacée est le PPRE (programme personnalisé de réussite éducative) mis en place par l’enseignantE de la classe alors qu’auparavant il y avait officiellement une prise en charge de l’équipe enseignante des PPP (projets pédagogiques personnalisés). Ce PPRE est précédé la plupart du temps d’un suivi orthophonique qui devient presque systématique. Les élèves qui relèvent d’une difficulté scolaire avérée mais qui ne sont pas considéréEs comme handicapéEs bénéficient d’une aide du RASED (réseau d’aide spécialisée aux élèves en difficulté) de secteur. Ce suivi est soit d’ordre rééducatif, réservé aux enfants considéréEs comme "à côté de l’école" soit d’ordre psychopédagogique pour toutEs les autres.

Pour les élèves relevant du "handicap", les parents doivent faire, et cela maintenant depuis un an et demi, une demande à la MDPH (maison départementale des personnes handicapées) qui sera ou non relayée par les instances concernées. La MDPH est cogérée par le Conseil Général, le ministère de la santé et l’Éducation nationale. La prise en charge est de plus en plus individualisée et l’Éducation nationale qui auparavant s’occupait de ces situations s’est complètement défaussée, laissant les parents seulEs face à la situation difficile d’intégration de leurs enfants. La loi d’intégration des élèves handicapéEs retoilettée en 2005 ne s’accompagne bien évidemment pas des mesures matérielles et humaines nécessaires. Ce ne sont pas les AVS (auxiliaires de vie scolaire), EVS (emplois de vie scolaire) et autres ASEN (AssistantEs scolaires de l’Éducation nationale) qui, "payéEs à coups de lance-pierre" et sous forméEs pourront faire face à la situation.

La difficulté, une étape dans la construction des savoirs

Comment face à cette montée en force de théories qui, sous couvert de visée humaniste, voient un retour criant des inégalités sociales qu’elles portent en leur sein, avoir un discours et mettre en pratique des pédagogies porteuses d’espoir ?

Une réponse systémique et non pas individuelle à la situation de difficulté scolaire paraît appropriée. Si l’on considère celle-ci comme faisant partie d’un processus d’apprentissage et qu’on l’intègre comme donnée incontournable de toute situation d’apprentissage, alors, elle n’est plus obstacle mais partie intrinsèque de l’acquisition de tout savoir et savoir-faire.

En prenant comme axe de travail la difficulté et ses moyens de la résoudre et en fonctionnant en interaction pour la résoudre par le raisonnement et le tâtonnement expérimental, les élèves de quelque niveau qu’ils/elles soient s’enrichissent dans leurs recherches pour résoudre le problème qui leur est posé : ceux/celles qui ont trouvé la solution devant mettre leurs connaissances au service de ceux/celles qui ne l’ont pas trouvée.

Les revendications pour pouvoir instaurer cette pédagogie sont celles qu’on a abandonnées et qui me semblent toujours d’actualité, à savoir :

- Des classes avec des effectifs raisonnables pour pouvoir faire fonctionner des groupes de travail d’élèves dans des conditions décentes avec des locaux correctement aménagés ;

- Une formation permanente digne de ce nom avec remboursement correct des déplacements ;

- Un-e maître-sse supplémentaire par groupe scolaire pour pouvoir aider à la mise en place d’un fonctionnement collégial ;

- La suppression de tous les sous-emplois qui commencent à être légion dans l’Éducation nationale et l’égalité salariale et professionnelle de toutes les personnes faisant le même travail.

Ce fonctionnement permettrait d’arriver à pallier de nombreuses carences du système éducatif actuel et même s’il ne peut résoudre tous les maux que connaissent nos élèves, il en éradiquerait déjà un bon nombre.

C’est une institutrice travaillant sur un réseau d’aide spécialisée qui a écrit ce texte et qui a toujours considéré que, plutôt que de poser un "cautère sur une jambe de bois", travailler collégialement à partir de la "difficulté scolaire" et de ce que l’on appelle "les réussites paradoxales" des élèves qui ont tout pour ne pas réussir scolairement mais qui, cependant, réussissent, est plus efficace que le travail qu’elle pratique au jour le jour dans des conditions souvent peu favorables à une réussite pédagogique et en saupoudrant des actions sans grande illusion sur le bénéfice de celles-ci, si ce n’est celui de redonner confiance à des enfants qui l’ont perdue (ce qui n’est déjà pas mal).

Isabelle Daniellou.