Rapport Darcos : Le système éducatif du XXIe siècle (2ème partie)

(article publié dans la revue "L’Emancipation syndicale et pédagogique", n°2 d’octobre 2007)
jeudi 11 octobre 2007
par  Emancipation67

Le projet libéral du rapport Darcos concerne non seulement la structuration du système éducatif, mais aussi le travail des enseignants.

Suite de l’article publié dans la revue "L’Emancipation syndicale et pédagogique", n°1 de septembre 2007.

Revaloriser le métier d’enseignant
L’enjeu de cette revalorisation est double. Tout d’abord, associer plus étroitement les enseignant-e-s à la mission de sélection sociale au service du capitalisme en leur redonnant toutes les conditions liées à leur statut de petite bourgeoisie et donc éviter leur "prolétarisation". Ensuite permettre aux gouvernements de leur demander plus, en faisant "porter l’effort sur les personnes plus que sur les structures", comme le répète plusieurs fois le rapport Darcos. Ainsi on veut à la fois améliorer l’efficacité de l’école dans son rôle de formation de main d’œuvre et diminuer les moyens accordés par l’État à cette mission. L’objectif de "moins de profs, mieux payés" est d’ailleurs rappelé. Il s’agit simplement d’un effort de rationalisation des moyens, à l’œuvre dans nombre de restructurations industrielles ! Pour cela, différents moyens doivent être mis en œuvre.

Revalorisation et division
Sous son aspect le plus symbolique, mais pas forcément le moins important, cette revalorisation passe par différentes mesures très techniques qui devraient produire un effet certain sur un personnel enseignant en mal de reconnaissance. Le rapport souligne en effet à de nombreuses reprises la reconnaissance sociale qui doit être attachée au métier d’enseignant par des expressions du type "plus beau métier du monde" et explique clairement que "la revalorisation de la fonction enseignante passe par la conscience retrouvée du rôle social éminent du professeur". Il propose concrètement la création d’un pass pour l’accès gratuit aux lieux de culture (bibliothèques, musées…) ou encore la possibilité pour les enseignant-e-s de "recevoir en plus grands nombres les honneurs de la République", c’est-à-dire les "nominations aux ordres nationaux" ! Ce type de mesure ne doit pourtant pas être sous-estimé tant les enseignant-e-s ont été affecté-e-s par les campagnes de dénigrement des fonctionnaires et par les problématiques d’indisciplines, voire de violences scolaires, surmédiatisées, les plaçant en situation de victimes. Le rapport est d’ailleurs explicite à ce point de vue, tant Xavier Darcos répète sa sympathie aux enseignant-e-s et l’injustice de l’image qui est la leur. Jouant parfaitement au pompier pyromane, tout comme Sarkozy l’a fait précédemment, il donne des arguments chiffrés pour combattre la campagne de dénigrement des professeurs, organisée notamment par la droite et ne se prive pas de taper sur Claude Allègre, Jack Lang ou Ségolène Royal, accusés de faire de la "com’" (sic) ou de céder aux vieilles calomnies démagogiques.

Toutefois cette revalorisation du métier n’est pas un cadeau aux enseignant-e-s mais plutôt une carotte pour faire marcher les plus "méritant-e-s". En effet, partant du principe que les professeurs assument une multitude de tâches ("on demande aussi aux professeurs d’être des évaluateurs, des orientateurs, des éducateurs, des vigiles, des psychologues, des conseillers sociaux, des médiateurs, etc. "), Xavier Darcos propose de redéfinir le métier d’enseignant à partir d’une nouvelle typologie de fonctions qui viendraient s’ajouter aux heures d’enseignement. Outre que cela provoque une augmentation du temps de travail sous forme d’heures supplémentaires, et donc une diminution du temps consacré à la préparation des cours et activités pédagogiques, ces "nouvelles" tâches à effectuer permettent aussi de créer des distinctions dans le métier : "par exemple : professeur de collège dans un quartier sensible ; professeur de lycées des métiers ; professeur de BTS ou de classes préparatoires ; formateur ; conseiller pédagogique ; professeur principal ; responsable de projets éducatifs ; professeur dans un IME [Institut médico-éducatif], etc. ". A cela s’ajoutent encore d’autres tâches évoquées ailleurs dans le rapport : soutien scolaire, bivalence, accompagnement personnalisé des jeunes enseignant-e-s, etc. Toutes ces fonctions doivent valoriser certains "professeurs convenablement choisis" (donc les plus méritants) en donnant accès à une meilleure rémunération (sous forme de primes et heures supplémentaires), des possibilités de "seconde carrière" et une meilleure valorisation symbolique, jusqu’à l’éventuelle création d’un grade de "professeur émérite" !
Ainsi les enseignant-e-s sont valorisé-e-s par rapport à leur implication dans l’institution et leur respect de la logique libérale, mais ils sont aussi divisés entre méritants (qui s’impliquent) et les autres, mauvais professeurs, qui se limitent à leur rôle d’enseignement. A partir de là, on peut aussi leur imposer différentes contraintes, qui seront mieux acceptées que lorsque Gilles De Robien les a imposées en février 2007 : bivalence, flexibilité géographique sur plusieurs établissements. Il faut noter que dans le cadre de l’autonomie des établissements déjà évoquée, les chefs d’établissement pourraient s’organiser en réseau et ainsi "mutualiser" certains enseignements, partager des professeurs, offrir aux élèves d’un établissement une option dispensée dans l’établissement voisin, etc. Outre les problèmes pour les établissements ruraux (et donc l’allongement des trajets), cela renforce le rôle du chef d’établissement et lui laisse aussi la possibilité de recruter lui-même des contractuels, vacataires, sans passer par le rectorat, comme un chef d’entreprise le ferait !

Un renforcement de la hiérarchie
A cela s’ajoute la pression accrue sur le personnel, qui sera géré de plus en plus comme dans une entreprise. L’enseignant-e ne sera plus évalué-e par un inspecteur, mais par le chef d’établissement, "principal évaluateur des personnels", qui ne pourrait donc noter que sur trois critères : la discipline, l’investissement dans l’établissement et les taux de réussite aux examens. Toute considération pédagogique sera évacuée pour rentrer encore plus dans la culture du résultat ("les résultats et performances de l’établissement seraient rendus publics tous les ans"), aux mépris des besoins des élèves et de leurs spécificités. L’enseignement devra se résumer à une marche forcée vers l’examen, avec une carotte au bout car "les professeurs dont les élèves auront progressé ou réussi leurs examens ou certifications […] pourront bénéficier de primes" ! Et pour conclure l’évaluation des professeurs, "les corps d’inspections n’interviendraient dans l’évaluation de personnels que dans quelques cas précis : manquements graves, excellence, promotion". La carotte et le bâton ! Pour ajouter à cela ce qui concerne justement le chef d’établissement, dont on vient de voir l’autorité accrue qu’il aurait, Xavier Darcos critique une "trop grande endogamie [du système scolaire], produisant ses propres cadres, souvent déterminés par la fuite". Sans en dire plus, il ouvre la porte à un recrutement de chefs d’établissements "pros", c’est-à-dire formés aux techniques de management, aptes à gérer des établissements devenus plus autonomes, comme de vraies entreprises. D’autre part, le poste d’adjoint serait supprimé et transformé en heures de décharge pour un membre du personnel, sans doute encore l’un des plus méritants !

Une mutation du travail enseignant
Une dernière mesure de portée considérable est comprise dans ce rapport et qui s’ajoute à l’allongement du temps de travail déjà mentionné. En plus d’ajouter un certain nombre de tâches sous forme d’heures supplémentaires, les heures d’enseignement, placées à l’emploi du temps des élèves seraient considérées comme des heures dues, quelles que soient les circonstances. Ce qui veut dire, qu’en cas d’absence, elles seraient remplacées. De fait, cela handicape les possibilités de formation, puisqu’elles se feraient sur le temps libre et donc, seraient fortement limitées. Plus encore, on imagine aussi que les congés maladies n’existeraient plus puisque les heures seraient simplement déplacées. Et que dire du droit de grève, puisqu’il ne s’agirait pas d’instaurer un service minimum, mais un service maximum en cas de grève ! Toutes les heures du jour de grève seraient donc déplacées et faites… gratuitement ! Derrière ce problème du temps de travail, se cache surtout une logique différente d’enseignement. Les formations pédagogiques ou dans la discipline ne sont plus jugées utiles ou du moins indispensables, l’enseignement se réduirait donc à la transmission de connaissances basiques, de façon verticale, sans lien avec les progrès de la discipline, les recherches universitaires et les remises en cause des connaissances passées, ni avec les innovations pédagogiques… L’appauvrissement général de l’enseignement vise à ne former des jeunes qu’à l’utilisation de compétences et connaissances techniques, parfaitement apprises, avec le minimum d’esprit critique, sans lien avec les débats de la société, et surtout sans initier chez eux l’autonomie de pensée, de comportement qui leur permettrait de se détacher des pensées dominantes. Ce formatage (plutôt que formation), dans le cadre d’une pédagogie autoritaire, doit permettre l’utilisation optimale d’une main d’œuvre structurellement remodelée, selon les besoins du capitalisme mondialisé.

Réagir à ces attaques ?
La mutation du système éducatif nécessite une active collaboration du corps enseignant, que l’on a préparé depuis de longues années par les discours anti-fonctionnaires et la thématique de la violence scolaire. Ajoutons à cela, la démobilisation constatée des syndicats enseignants, notamment depuis l’échec du mouvement de 2003 (3), mais aussi leur domestication programmée dans le cadre du dialogue social prôné par le gouvernement. A ce sujet, il faut souligner ce que signifie le dialogue social pour Xavier Darcos : "Certains syndicats enfin, peuvent être tentés de se démarquer d’une partie de la fédération majoritaire, clairement engagée à gauche, voire à l’extrême gauche alter-mondialiste". Cette phrase constitue peut-être une boutade pour ceux qui connaissent la fédération majoritaire en question (FSU), mais elle vise surtout à faire comprendre que si les syndicats importants, ne sont pas capables d’assumer publiquement une collaboration avec le ministère dans la mise en place des réformes et préfèrent une attitude contestataire, ils seront dénoncés comme "gauchistes" et seront contournés au profit d’une collaboration avec d’autres syndicats plus dociles. Ce message est important car dans le contexte actuel, marqué par les défaites d’une grande partie des mobilisations d’ampleur, les bureaucraties syndicales entendent conserver leur position, leur part de pouvoir, en démontrant aux salariés leur utilité dans la négociation ou par un syndicalisme de service. Pour cela, il leur faut la complaisance du gouvernement avec lesquelles elles négocient. Le message de ce gouvernement est donc clair : "Négociez comme on vous le dit ou perdez votre place" ! D’autant plus que Xavier Darcos affiche clairement sa méthode de négociation : "offrir un terrain de discussion aux syndicats tout en prenant l’opinion à témoin". L’actuel ministre entendant donc continuer à opposer la population aux enseignant-e-s, c’est une réponse coordonnée qu’il faut lui apporter. Il faut retisser des liens entre travailleurs et usagers de l’école pour résister, mais aussi proposer un projet alternatif, basé sur le développement des jeunes et non leur exploitation optimale par le capitalisme. Les possibilités de pratiquer des pédagogies alternatives se réduisent de plus en plus et il est désormais urgent de redéfinir un projet éducatif d’ensemble, qui doit être porté bien au-delà des syndicats de l’éducation. C’est le seul moyen de résister efficacement, face à la lame de fond libérale, sans se recroqueviller sur des aspects corporatistes.

Article publié initialement dans la revue A Contre-Courant, n°186 (août 2007).