De l’École Émancipée à l’Émancipation. Cent ans d’histoire sociale, syndicale et pédagogique

vendredi 22 octobre 2010

Le présent dossier revêt une importance particulière dans la suite des articles que notre revue - L’Émancipation syndicale et pédagogique - a choisi de consacrer au centenaire de L’École Émancipée dont elle est issue : il y a cent ans jour pour jour, était publié le numéro 1 de la revue du même nom. Un dossier important, mais pas un point d’orgue : d’autres éléments seront publiés dans nos prochains numéros.

Et pas non plus un simple coup de chapeau : outre le fait qu’il résulte d’un travail entamé depuis un an, rythmé par différentes publications et un stage syndical national, il ne vise pas à une commémoration historique, bien que cette dimension ne soit pas absente : ce sont presque tous les historiens actuels du syndicalisme révolutionnaire dans l’éducation qui ont écrit dans nos colonnes, pas forcément d’ailleurs pour développer des aspects glorieux de ce courant ou pour l’encenser de manière a-critique (un autre aspect qui nous distingue des hagiographes !).

Cependant, tous en conviennent, ces réflexions et débats ne prennent tout leur sens que s’ils s’articulent avec une dimension militante, autrement dit ils doivent être reliés aux questions posées de manière très pratique, dans la lutte de classe concrète. À cet égard, nous ne cherchons pas à construire le mythe du courant pur et invariant depuis 1910 jusqu’à nos jours.

L’articulation entre permanence des lignes directrices et évolution des revendications concrètes

En revanche, trois éléments nous semblent centraux au vu de tous ces textes. Tout d’abord, l’articulation entre permanence des lignes directrices et évolution des revendications concrètes du syndicaliste révolutionnaire dans l’éducation… dont la revue L’École Émancipée resta longtemps le vecteur principal dans la FEN en lien étroit avec la tendance du même nom.
Aujourd’hui, les syndicalistes révolutionnaires se retrouvent dans un large éventail d’organisations : ÉMANCIPATION, SUD, CNT, UDAS…
Prenons le cas de la laïcité, un des piliers idéologiques mais aussi militants d’École Émancipée (notamment par l’appartenance aux mouvements laïques sous toutes leurs formes : œuvres post-scolaires, colonies de vacances, mouvement libre-penseur…). Les positions des syndicalistes révolutionnaires ont pu varier sur la question du monopole public de l’enseignement, ce que nous nommons la "nationalisation laïque" de l’enseignement privé. Combattue à l’origine par la Fédération Unitaire de l’Enseignement, elle est devenue par la suite et jusqu’à nos jours un axe central en matière de laïcité. Mais, en tout état de cause, la défense de la laïcité (donc les lois de 1881 sur l’école et celle 1905) ainsi que des écoles normales (cf. article de Jean Mourot et Jean-François Chalot), est une constante quelles que soient les critiques - justifiées - formulées à l’égard de l’école "réellement existante". Et ce à l’inverse des diverses fantaisies autour de la laïcité "ouverte", "positive", "plurielle", etc. qui marquent un recul d’organisations laïques face aux forces cléricales (anciennes ou nouvelles) et à l’illusion du relativisme culturel.

Autre exemple, la question de la hiérarchie. Encore un aspect central : les premières sections de "L’Émancipation" n’ont-elles pas été constituées avant tout pour organiser les instituteurs et institutrices "adjointEs" face aux directeurs pourvus d’une autorité hiérarchique ? Là encore, les revendications concrètes ne sont pas les mêmes suivant les époques : mettre fin à la direction d’école comme échelon hiérarchique contrôlant y compris la vie privée (début 20e siècle), "traitement unique" (années 1920), refus d’inspection (années 1970)… mais le fil directeur demeure : le refus des hiérarchies administratives et corporatives (que le Manifeste des Amis de L’École Émancipée de 1954 expose de manière systématique). Avec son corollaire : la lutte contre la répression administrative (comme le signale Loïc Le Bars en conclusion de son article). D’ailleurs certaines de ces revendications continuent de figurer dans notre corpus revendicatif : les augmentations uniformes (conçues comme étape vers le traitement unique). De même, la lutte contre la mise en place des "EPEP" renommés "E2P" s’inscrit dans cette lignée.

Cette continuité des thématiques s’explique par la persistance de l’inspiration syndicaliste révolutionnaire

Comme l’avait mis en évidence Loïc le Bars, la "culture" syndicaliste révolutionnaire, avec des variations idéologiques, imprègne les militantEs liéEs à L’École Émancipée, y compris quand ils/elles adhèrent au PCF dans l’entre-deux-guerres. Cette inspiration sous-tend aussi, au moins en "creux", un projet de société.

Deuxième élément central : le syndicalisme révolutionnaire dans l’éducation n’est pas coupé du monde, de la société et en particulier du mouvement ouvrier de son époque, même quand il est marginalisé. Les grandes mutations du mouvement ouvrier constituent autant de jalons pour l’histoire de l’EE. Ainsi la fédération enseignante de la CGT laisse la place dans les années 1920 à la Fédération Unitaire de l’Enseignement de la CGTU (opposante à la direction stalinienne) face à la fédération réformiste et majoritaire de la CGT. Autre tournant, la réunification syndicale provisoire lors du Front Populaire : ce processus dans l’enseignement voit l’apparition de la tendance des "Amis de L’École Émancipée", structurée autour de la revue éponyme.
Revue qui renaît en 1945 à la Libération après son interdiction sous Vichy (voir le témoignage de Georges Fontenis). L’aspiration à l’unification syndicale (avec droit de tendance) conduit l’EE à être, en 1946, cofondatrice de la FEN par la motion Bonissel-Valière. La montée des luttes des années 1970 entraîne des transformations profondes de la tendance (ainsi que le détaille l’article de Clément Talleu) après une première scission importante dont Serge Goudard, Jean-François Chalot et Jean Mourot nous donnent des éléments d’analyse.

Les années 1990-2000 représentent un nouveau tournant : scission de la FEN, intégration renforcée du syndicalisme dans l’appareil d’État sous la forme du "dialogue social" et autres "réforme de l’État" à tous les niveaux y compris européen (la CES) et international (la CSI)… La tendance École Émancipée le ressent, puisqu’elle scissionne ! Avec le recul il apparaît que dans un syndicalisme accentuant ses tendances bureaucratiques et marqué par un renforcement du poids de l’appareil, l’équipe de direction de l’actuelle EE/FSU choisit de s’intégrer dans l’appareil de la FSU, jugé par certainEs "nouveau et combatif".
Les ennemis de tout appareil devenant eux-mêmes un appareil, les jeux sont faits… Une anecdote donnera la mesure de l’involution d’un syndicalisme ne pouvant se concevoir sans permanentEs et sans déchargéEs syndicaux de toutes sortes : jusqu’en 1954, les dirigeantEs du SNI, qui regroupait pas moins de 130 000 membres, maintiennent que "Nul ne pourra exercer de fonction de permanence pendant plus de trois mandats consécutifs" (6 ans donc). Pour revenir aux dernières années, nous sommes dans une période où le droit de tendance, s’il ne recouvre pas une co-gestion des structures syndicales au plus haut niveau, est en rétraction. Quelque part le stalinisme et les courants bureaucratiques remportent une victoire provisoire.

Dernier élément, et pas le moindre : l’histoire du syndicalisme révolutionnaire dans l’enseignement est avant tout, avant même un discours idéologique, l’histoire de groupes militants. Et de groupes de taille modeste : il est frappant qu’une tradition idéologique séculaire repose finalement sur un nombre très réduit de militantEs à certaines époques. Ces collectifs militants, leur vie est aussi liée aux transformations sociologiques et du monde éducatif, et pas seulement aux grandes scissions ou regroupements du mouvement ouvrier à l’échelon national. Elle est articulée à un investissement dans le mouvement ouvrier, mais aussi dans le mouvement pédagogique : colonies de vacances et défense du camp laïque, pédagogie coopérative (notamment l’ICEM). Il est logique que les animateurs et animatrices des GD (groupes départementaux) soient souvent considéréEs comme de fortes personnalités. Dans leurs textes respectifs, les camarades du GD 83, Paul Dagorn dans le Finistère et Jean Michel Bavard pour l’Oise en donnent un aperçu, l’Oise et le GD 83 soulignant également la place des femmes dans ce militantisme de terrain.

Car l’histoire de ces groupes départementaux met aussi en évidence le rôle moteur des femmes dans l’histoire du syndicalisme enseignant, rôle traité à la marge - voire occulté - par toute la génération d’historiens hommes de l’histoire du mouvement ouvrier - qui partageaient la mentalité patriarcale du syndicalisme de leur temps où les hommes monopolisaient les places de leaders. De ce point de vue, les institutrices des premiers syndicats "d’institutrices et d’instituteurs" ont été les pionnières du combat féministe, luttant dès le début pour l’égalité des salaires hommes/femmes, qu’elles ont fini par obtenir (voir l’article de Loïc Le Bars). Nous avons cherché à réparer cette inégalité de traitement choquante en introduisant systématiquement un article sur les militantes, les groupes femmes et la revendication féministe dans les articles que la Revue a consacrés à la construction de L’École Émancipée de 1910 à 1945.

Une tradition idéologique ne vaut, quand elle se réclame d’une perspective révolutionnaire, que par les faits et les actes

C’est sans doute au final le plus important. Faits et actes qui en l’espèce nécessitent des positions de classe face aux tenants du pouvoir capitaliste, mais aussi face aux appareils bureaucratisés. Ce qui nous renvoie à la question de l’indépendance de classe. Depuis quelques années, d’aucuns ont abandonné dans les faits cette tradition pour des pratiques peu glorieuses, pour des motifs extérieurs aux nécessités du syndicalisme et des perspectives (illusoires) de pouvoir dans la hiérarchie syndicale. Quant à nous, notre pari est de conserver la boussole de la lutte des classes et de l’indépendance syndicale.

Travail collectif et continuité dans la perspective militante illustrés par les signataires de cet édito qui, au sein des "équipes revue", ont contribué - ou contribuent actuellement - à la parution de chaque numéro en assurant le secrétariat de la rédaction de L’École Émancipée puis de L’Émancipation des vingt dernières années.

Jean Mourot, Catherine Dumont, Quentin Dauphiné, Nicole Desautels

Au sommaire

Édito p. I

Le socle des revendications p. III

Manifeste des Amis de l’École Émancipée (1954) p. VI

L’après 68 : Une démocratie syndicale qui a permis de gérer des débats politiques extrêmement tendus p. VIII

L’École Émancipée après 1945 : l’exemple du Var p. XI

Florentin Honoré Alziary ou le refus de parvenir p. XV

Fred Rospars, Un parcours syndical et politique au milieu du XXème siècle p. XVII

1968 : un bilan à approfondir p. XVIII

L’École Émancipée et la défense des Écoles normales p. XX
Georges Fontenis et L’École Émancipée p. XXIII


Documents joints

dossier notre centenaire
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