Révolution tunisienne, c’est maintenant que tout se joue

lundi 7 février 2011

Comment la dictature mafieuse de Ben Ali a-t-elle pu durer 23 ans ?
D’abord et avant tout parce qu’elle a été soutenue à bout de bras par le capitalisme mondial et par les différents gouvernements français en particulier. Il y a plus de 1000 entreprises françaises en Tunisie et la France est, de loin, son principal partenaire commercial. Faut-il rappeler les embrassades entre Sarkozy et le dictateur sur fond de ventes d’Airbus et de refus de rencontre avec les opposants persécutés ? Ou Michèle Alliot-Marie proposant aux policiers tunisiens (régulièrement accusés de torture) le "savoir-faire" de la police française… Côté PS, ce n’est pas mieux. Le matin du 14 janvier, Delanoë proposait sans rire que Ben Ali assure la transition vers la démocratie ; le soir, le dictateur était dans l’avion. En 2008, le président du FMI Dominique Strauss-Kahn, décoré par Ben Ali, félicitait le modèle économique tunisien jugé "sain" et "très positif" avec une "bonne politique". Et tous les médias occidentaux vantaient les mérites du régime face à la "menace islamique", stratégie pour dévier les yeux du monde des milliers de prisonnierEs, des tortures, des urnes bourrées, des médias bâillonnés…

Du jour au lendemain, le président Ben Ali a perdu tous ses titres dans la presse et chez les dirigeants de la planète pour être enfin considéré comme un mafieux. La croissance de 5% tant vantée par les capitalistes aura un peu profité à la classe moyenne (très minoritaire) et enrichi au-delà de tous les clans mafieux proches de Ben Ali. La police et les milices de la garde nationale étaient aidées dans leur rôle répressif par le parti unique (de fait), le RCD créé par Bourguiba. Il était impensable de ne pas adhérer pour avoir du travail. Le RCD assurait l’encadrement de la population. Dans la réalité, le gros de la population vivait le chômage et la grande pauvreté, y compris une bonne partie de la jeunesse étudiante à laquelle le seul avenir proposé était l’émigration.
C’est l’immolation d’un jeune diplômé devenu marchand ambulant qui a déclenché l’insurrection.

L a détermination du peuple, le fait que la révolte soit partie de régions pauvres, traditionnellement oppositionnelles (Kasserine, Sidi Bouzid, Gafsa), expliquent la chute rapide de Ben Ali. Le syndicat UGTT a toujours subi les convoitises du pouvoir et ses dirigeants stipendiés ont régulièrement appelé aux réélections bidon à 90% du dictateur. Cette fois, un comité directeur issu de la base a contraint la direction nationale à coordonner grèves et manifestations, y compris par la grève générale. Malgré le très grand nombre de policiers, le refus de l’armée de tirer (après quand même une centaine de morts) a provoqué la fuite désordonnée du clan Ben Ali qui n’a pas eu le temps d’emporter toute la caisse. La bourgeoisie tunisienne s’est aussitôt ressaisie et s’est mise à cracher sur Ben Ali, l’accusant de tous les maux pour mieux garder le pouvoir.

Les véritables opposantEs (chômeurs/ses, ouvrierEs, paysanNEs, avocatEs, jeunes, femmes, hommes …) ne s’y laissent pas prendre et rejettent un "gouvernement" dont les principaux membres doivent toute leur richesse et leur carrière à la dictature. La mise à plat du système passe par la création d’une Constituante. Tous les jours des manifestations exigent la fin de ce gouvernement fantoche et le démantèlement du RCD. Fait nouveau, la province d’où est partie l’insurrection vient manifester à Tunis et la police du "nouveau" régime ne change pas de méthode à leur égard. Dans les entreprises, les patrons liés à Ben Ali sont chassés. Des opposantEs inflexibles comme Moncef Marzouki, le journaliste Taoufik Ben Brik, l’avocate Radhia Nasraoui ou son mari Hamma Hammami qui dirige le Parti Communiste des Ouvriers de Tunisie sortent de la clandestinité ou rentrent d’exil. TouTEs refusent énergiquement le "retour au calme" tant que le gouvernement fantoche qui continue Ben Ali sans Ben Ali sera en place.

La "normalisation" de la Tunisie doit échouer et la révolution ne doit pas être confisquée ! Pour le peuple tunisien bien sûr mais aussi pour tous les pays arabes car cette insurrection montre que dictature et corruption ne sont pas inéluctables. D’Alger à Amman, du Caire à Khartoum ou à Sanaa, les manifestations se réclament de la révolution tunisienne. Notre solidarité envers tous ces peuples est entière. La révolution tunisienne, en montrant que les mobilisations déterminées peuvent aboutir, nous apporte aussi un message d’espoir et une leçon syndicale dans la gestion par la base des manifestations et des grèves, y compris de la grève générale.

Pierre Stambul, 24 janvier 2011