Féminiser les textes ? Et comment !

mercredi 21 septembre 2011
par  Rédaction de la revue Émancipation

La féminisation des textes, c’est quoi ?

Féminiser, c’est prendre le parti d’utiliser l’ensemble des possibilités offertes par la langue pour marquer le genre féminin dans un texte à chaque fois que celui-ci entend faire référence à des personnes des deux sexes, ou uniquement à des femmes. C’est donc aller à l’encontre d’une norme grammaticale multiséculaire qui, établissant une hiérarchie entre les deux genres, définit le masculin comme « neutre » et « universel » et contribue dès lors à rendre les femmes largement invisibles dans le discours social et politique, par l’absence de nomination effective et systématique.

Pourquoi féminiser ?

Le choix de féminiser les textes publiés dans la revue n’est donc pas une pratique annexe par rapport aux actions politiques que nous défendons ou menons : nous pensons que la réalité des rapports sociaux de sexe, en tant que rapports de domination, doit être radicalement transformée ; que la lutte pour l’émancipation passe aussi par la transformation des mentalités et des représentations liées au sexe, biologique et social, et que la langue doit être un terrain de lutte en cela qu’elle produit, structure et diffuse les représentations. La féminisation s’inscrit en cela dans la logique de nos combats féministes pour l’égalité sociale, culturelle, économique et politique des femmes et des hommes. Nous pensons, comme Hubertine Auclert, militante féministe et anticléricale, fondatrice du journal La Citoyenne et défenseuse de la féminisation, que “l’émancipation par le langage ne doit pas être dédaignée” (1).

Comment nous féminisons (et le pourquoi du comment)

Les outils de la féminisation sont de trois types : lexical, grammatical, graphique. Les marques lexicales du féminin concernent les noms spécifiques (ex. femme ≠ homme). Les marques grammaticales regroupent le genre des noms, des adjectifs, des déterminants et des pronoms, sauf pour les mots dits « épicènes », c’est-à-dire dont la forme est commune aux deux genres (ex. nous, les, syndicalistes). La catégorie grammaticale du nombre est aussi concernée, de manière primordiale, par la féminisation (ex. du pluriel dit générique). Les marques graphiques, quant à elles, ont pour fonction d’insérer les marques grammaticales du féminin dans la continuité du discours, là où le « bon usage » n’a pas prévu de place pour elles… Depuis plusieurs années, nous préconisons dans la revue l’emploi du E. Il s’agit par là de rendre le féminin d’autant plus visible qu’il a été " invisibilisé" par la norme grammaticale et, ce faisant, de revendiquer une féminisation sans pincettes (les tirets), et sans en faire une pratique accessoire ou honteuse (les parenthèses). À l’inverse, en optant pour une lettre capitale, on souligne l’importance de cette marque du féminin, on indique qu’elle ne va pas de soi pour tout le monde en pointant la nécessité d’agir contre ce préjugé : écrire en capitales, cela revient symboliquement à revendiquer, haut et fort, le rôle social, culturel, économique et politique des femmes.

Usage du E de féminisation… et du reste

Ainsi, pour beaucoup, le choix graphique du E, lorsque cette lettre constitue la marque grammaticale du féminin , est associé à la revue et à sa ligne éditoriale de défense d’un syndicalisme de lutte féministe pour une société réellement égalitaire. Lorsque le E est précédé d’une ou deux consonnes, ce groupe est mis en capitales (ex. citoyenNE, maitreSSE de conférences). Lorsque le suffixe féminin ne peut s’inscrire à la suite de la graphie masculine, on utilise un doublet en tâchant d’alterner l’ordre de citation au fil du texte (rectrice ou recteur, recteur ou rectrice), ou en citant les mots dans l’ordre alphabétique (celles et ceux). Dans certains cas, on peut aussi avoir recours à des noms collectifs (ex. la population, le secrétariat) ou indifférenciés (ex. une personne) : ces formes permettent non pas de masquer ou d’annuler la référence féminine comme c’est le cas du masculin prétendu « neutre », mais de construire une référence pour laquelle le marquage du sexe/genre n’est pas pertinent.

Quant au pluriel, le « bon usage » décrète que le masculin a valeur générique. Dans la revue, cette valeur peut être attribuée au féminin, soit de manière exclusive (ex. les militantEs), soit de manière alternée (tantôt les militantEs, tantôt les militants). Dans les cas de coordination, l’accord se fait de préférence par proximité (ex. un enseignant et une cheminote motivées ; une enseignante et un cheminot motivés).

La revue est un outil au service de nos luttes, elle n’est ni une somme de documents administratifs, ni un recueil de travaux soumis à l’évaluation scientifique et normalisée d’une institution académique où la féminisation serait perçue, au mieux, comme un toilettage nécessaire (ou « politiquement correct » ?) mais devant éviter les « lourdeurs », au pire, comme un obstacle inutile fait à la lecture. Au contraire, la rédaction réaffirme ici ses choix militants, qui entendent transformer l’usage d’un français « officiel » reproduisant un symbolisme social radicalement opposé à notre conception d’une société égalitaire et émancipée.

Le secrétariat de rédaction

* L’équipe de rédaction de la revue accepte néanmoins, au cas par cas et à la demande expresse des auteurEs, des textes féminisés en -e- ou des textes non féminisés.


(1) “L’Académie et la langue”, Le Radical, 18 avril 1898

(2) Il existe des guides d’aide à la féminisation et à la pratique de rédaction épicène, comme par exemple celui de l’université de Sherbrooke (Canada) :
http://www.usherbrooke.ca/langue/redaction-epicene/pratiques-de-redaction-epicene/