La mémoire occultée du 17 septembre 1961

vendredi 25 novembre 2011

Nous avons reçu, dans les locaux de l’EDMP, Maurice Rajsfus, écrivain, historien et Henri Benoit, témoin militant CGT chez Renault engagé aux côtés du FLN, pour nous parler de la pire des ratonnades jamais commises en France, le 17 octobre 1961. Ce soir-là des dizaines de milliers d’AlgérienNEs, hommes et femmes, parfois leurs enfants,
quittaient leurs bidonvilles de banlieue. Répondant à l’appel du FLN, ils/elles allaient manifester, pacifiquement,
dans les rues de la capitale contre le couvre-feu raciste décrété par le gouvernement et mis en œuvre par le préfet
de police Papon. La répression fut terrible : la police tira sur les cortèges, matraqua à mort, jeta des manifestantEs
dans la Seine. Des milliers furent arrêtéEs, parquéEs dans des stades, battuEs, torturéEs. Le massacre continua dans les jours qui suivirent. La presse rendit compte d’une manifestation qui avait dégénéré et la préfecture admit trois morts. Les estimations sérieuses parlent aujourd’hui de trois cents morts. Et l’on ne parlera plus du 17 octobre
1961. Mémoire occultée. Silence. Silence français. Silence du pouvoir algérien qui voulait minimiser le rôle de l’immigration dans la victoire de l’indépendance. Nous publions ci-dessous l’introduction faite par Maurice.

Colonisée à partir de 1830, l’Algérie a toujours constitué un élément perturbant dans l’empire colonial de la République des droits de l’homme. De la révolte des Kabyles, en 1871, à l’indépendance obtenue en 1962, les Algériens n’ont cessé de se révolter. Avec cette spécificité que le conflit tendait, au fil du temps, à se déplacer sur le sol du colonisateur*.

Il n’est pas hasardeux que l’Étoile Nord-Africaine a été créée, en France, à Nanterre, en 1926, par Messali Hadj et ses camarades. Curieusement, cet embryon d’organisation revendicative, puis nationaliste, sera dissout en 1937 par un gouvernement issu du Front Populaire. Déjà fort de plusieurs milliers d’adhérents, ce mouvement va se transformer en PPA (Parti du Peuple Algérien), tandis qu’il commence à se développer en Algérie, alors que son journal El Ouma est publié en France.

Un système colonial soutenu par tous y compris le PC

En Algérie, le système colonial est à ce point admis par tous que même les militants du Parti communiste algérien tentent de marginaliser le PPA, trop nationaliste à leurs yeux. En février 1939, lors d’un voyage en Algérie, Maurice Thorez se contentera d’expliquer que “les acquis
du Front populaire sont aussi importants pour l’Algérie que pour la France métropolitaine
”. En fait, il serait du devoir des Algériens de s’unir plus étroitement à la démocratie française (qui commence à s’effilocher depuis les décrets-lois Daladier du 2 mai 1938), “Tous fils de la République une et indivisible” va-il affirmer.

Le propos du secrétaire général du PCF n’a pu que laisser des traces durables. C’est ainsi que, suite à une manifestation pour la libération de Messali Hadj, le 1er mai 1945, le PCA diffusera un tract, attaquant violemment le PPA, intitulé : “À bas les provocateurs algériens ! ”, accusant les militants algériens de prendre leurs mots d’ordre chez Hitler ; argument repris par Jacques Duclos, à l’Assemblée consultative. Comment, dès lors, s’étonner de voir, quelques jours plus tard, le 8 mai 1945, des militants communistes du Constantinois participer à la répression sanglante, aux côtés des colons les plus réactionnaires. Il y aura 8 000 morts, selon les militaires, 45 000 d’après les chiffres du PPA.

Pour bien confirmer cette prise de position, L’Humanité , daté du 12 mai 1945, dénoncera la propagande du PPA comme une “provocation de l’ennemi”. Peu importe que la guerre soit terminée !

En 1947, moins de deux ans après le massacre de Sétif, le PCF étant encore au gouvernement, Léon Feix, membredu bureau politique ne craindra pas de déclarer : “L’indépendance de l’Algérie constituerait à la fois un leurre et une consolidation des bases de l’impérialisme”.

La répression des Algériens mobilisés en France

Le mouvement nationaliste algérien continue de se développer. En 1946, le PPA renaît de ses cendres et devient le MTLD (Mouvement pour le Triomphe des
Libertés Démocratiques). En 1953, selon des sources de Mohamed Harbi, il y avait environ 20 000 militants en Algérie et quelque 5 000 en France. Ce sont pour l’essentiel des travailleurs de l’industrie automobile, du bâtiment et des travaux publics. Nombreux parmi eux
sont syndiqués à la CGT et participent aux luttes revendicatives. Tous restent très attentifs à l’évolution de la situation en Algérie.

Lors de la répression ayant suivi une tournée de Messali Hadj en Algérie, en mai 1952, le leader du MTLD sera kidnappé et placé en résidence forcée en France. En réaction, le 23 mai 1952, les travailleurs algériens descendent dans la rue et manifestent à Montbéliard, au Havre et à Charleville. La réaction des autorités est violente : il y aura trois morts, des centaines de blessés, des dizaines d’arrestations.

Les travailleurs algériens sont de plus en plus présents dans les cortèges militants et le 1er mai 1953, dans le Nord, à Anzin et Valenciennes, la police s’attaque aux manifestants nord- africains qui défilent aux côtés de leurs camarades français. Le 2 mai 1953, Libération relate la violence policière déchaînée : matraquage et
usage des gaz lacrymogènes, à Anzin, pour arracher le drapeau algérien et les banderoles revendiquant l’indépendance de leur pays. Cette agression était annonciatrice des pires violences à venir. Depuis 1936, une tradition s’était instaurée : le 14 juillet, parallèlement
à la parade militaire, les syndicats ouvriers organisaient un défilé populaire. Ce fut le cas, le 14 juillet 1953, sur le parcours Bastille-Nation.

Au sein du cortège, il y a un important groupe de travailleurs algériens. À l’approche de la place de la Nation, apparaissent des banderoles qui proclament : “Peuple de France, en défendant tes libertés, tu défends les nôtres !”, tandis que des milliers de voix scandent : “À bas
le colonialisme !
”. Ce slogan étant repris par les militants français. Devant cette évolution de la manifestation, les policiers peu visibles jusqu’alors commencent à prendre les matraques en main, car la décision vient sans doute d’être prise d’une dispersion violente de cette partie du cortège.

À la hauteur des Colonnes du Trône, les policiers agressent les porteurs de pancartes, qui résistent. Des coups de feu éclatent. En fait, les hommes en arme tirent à bout portant.Résultat : sept morts par balles, six travailleurs algériens et un syndicaliste français ; ainsi que de nombreux blessés.La tuerie du 14 juillet 1953 annonçait le massacre du17 octobre 1961…

Enfin des réactions françaises

Après la publication du manifeste des 121 (1) le 5 septembre 1960, le temps des grandes manifestations paraissait venu. Le 27 octobre 1960, à l’appel de l’UNEF, un grand rassemblement se déroula de la Mutualité à Denfert-Rochereau. Bien que pacifiste, cette manifestation sera agressée par les policiers matraquant sauvagement. Ce jour-là les communistes étaient absents expliquant aux militants le refrain bien connu : “Pas de provocation, camarades !”.

Suite au massacre du 17 octobre 1961, toujours en l’absence des communistes, une manifestation eut lieu, le 1er novembre, place Maubert, à l’appel de Jean-Paul Sartre entre autres. Ce même jour, nous étions plusieurs milliers de militants et sympathisants du PSU à défiler de la place Clichy à la place Blanche aux cris de “À bas la
guerre en Algérie !
”. C’est encore avec le PSU que fut organisée une grande manifestation – non déclarée – sur les Grands boulevards. Il en ira de même le 19 décembre 1961 dans le quartier de la Bastille, mais cette fois tous les partis de gauche avaient appelé à l’exception des syndicats Force ouvrière et FEN (2).

Le sentiment était fort que les négociations engagées conduiraient à
brèveéchéance à la fin de cette guerre coloniale et à l’indépendance
de l’Algérie. Il n’empêche, la police parisienne, toujours sous les ordres de Maurice Papon, organisera le traquenard du métro Charonne, le 8 février 1962, où seront froidement assassinés neuf militants communistes de la section d’Aubervilliers. Ce massacre provoquera, cette fois-là, l’indignation et la mobilisation de milliers de personnes lors de l’enterrement au Père Lachaise. Le 19 mars 1962, à midi, prendra officiellement effet un cessez-le-feu mettant fin à huit ans de guerre en
Algérie. La veille, à Évian, le gouvernement français a cédé au gouvernement provisoire de la république algérienne ses pouvoirs sur l’Algérie et le Sahara.

Maurice Rajsfus

(1) “Déclaration sur le droit à l’insoumission dans la guerre d’Algérie” signée par cent vingt et un intellectuels français pour dénoncer la guerre d’Algérie au moment du procès du réseau Janson de soutien au FLN.

(2) La position de la direction majoritaire à la FEN et au SNI, liée à la
SFIO et à Guy Mollet, était en effet résolument anti-indépendantiste. Mais il y eut une véritable résistance de la tendance École Émancipée
pour “le droit à l’autodétermination” puis pour “l’indépendance droit
imprescriptible
”.
cf "Un entretien avec Georges Fontenis. Il y a 50 ans, l’insurrection algérienne". L’Émancipation syndicale et pédagogique , 31 janvier et 28 février 2005.


* Note de l’auteur. Une forme de châtiment des pays
colonialistes sera provoquée par l’arrivée de plus en plus
massive de travailleurs dans les métropoles des pays
oppresseurs. Maghrébins et Africains de l’Ouest en France,
Indonésiens aux Pays-Bas, Congolais en Belgique, Indiens
et Pakistanais en Angleterre, etc. Cet afflux de travailleurs
immigrés, particulièrement au cours des Trente
Glorieuses, ne manquera pas d’avoir ses effets dans le
combat anticolonialiste, particulièrement en France.