Esclavage en Mauritanie

mardi 24 janvier 2012

“Si l’esclavage n’est pas mauvais, alors rien n’est mauvais” (Abraham Lincoln). L’idée même que l’esclavage subsiste au XXIème siècle paraît invraisemblable. Il touche pourtant des millions de personnes dans sa forme traditionnelle. Les deux témoignages qui suivent illustrent les conditions de vie de l’esclave aujourd’hui.

Le capitalisme est passé de l’exploitation du travail servile à celle de prolétariats salariés… Mais, en Mauritanie, par exemple, selon des spécialistes, entre 50% et 60% des 3,4 millions d’habitantEs sont soit esclaves soit affranchiEs – un statut loin d’être celui d’un homme ou d’une femme libre ! Et ceux qui sont ainsi “propriétaires” d’autres personnes sont également ceux qui tiennent les rênes et leviers du pouvoir, en place depuis des siècles. Paradoxe, en 1673, c’est de Mauritanie qu’a pris son envol un mouvement d’émancipation contre l’esclavage, essentiellement musulman.

Treize siècles !

Selon l’anthropologue et économiste Tidiane N’Diaye, un des grands spécialistes des civilisations négro-africaines (1) et de leurs diasporas, "Les arabes ont razzié l’Afrique subsaharienne pendant treize siècles sans interruption. La plupart des millions d’hommes qu’ils ont déportés ont disparu du fait des traitements inhumains. Cette douloureuse page de l’Histoire n’est apparemment pas définitivement tournée. La traite négrière a commencé lorsque l’émir et général arabe Abdallah Ben Saïd a imposé aux Soudanais un accord conclu en 652 les obligeant à livrer chaque année des centaines d’esclaves. La majorité de ces hommes étaient prélevés sur les populations du Darfour.

Témoignages

M. Yahiya Ould Brahim, de l’AHME (2), croit être né en décembre 1976, sans en être sûr : il n’a pas d’état civil. Un jour un homme est venu le prendre à sa mère (quand ? à quel âge ? il n’en a aucune idée). Cet homme l’a emmené chez lui, et l’a fait travailler comme domestique et dans les champs, selon les besoins du maître, sans le moindre salaire. Il était nourri, et recevait un vêtement une fois par an. S’il faisait quelque chose qui déplaisait à cet homme, il était frappé. Il lui était interdit de répondre, interdit de le regarder dans les yeux, interdit de crier même frappé, interdit de contacter sa mère ou son frère ou sa sœur. Sa sœur et son frère avaient été enlevés (aussi) à leur mère, et emmenés, eux, chez le fils et la fille de l’homme qui l’avait pris. Aucun d’eux n’avait droit à rien.

Pour lui tout cela prit fin le jour où il s’est enfui, marchant sur des routes goudronnées jusqu’à Nouakchott, à une date qu’il connaît cette fois. C’était dans la Mauritanie d’aujourd’hui. Sa mère, son père, sa sœur, son frère sont esclaves. Il a été esclave jusqu’à sa fuite vers la France en passant par l’Espagne, illégalement, sans papiers. Le statut de réfugié lui a été refusé. Il ne peut retourner dans un pays où il reste esclave, condamné à vivre clandestinement, craignant à tout instant qu’on lui demande ses “papiers” d’homme libre qu’il n’a pas.

M. Biram Ould Dah Ould Abeid, juriste mauritanien, membre de SOS Esclaves en Mauritanie (3), enfant d’affranchis et donc considéré comme affranchi, appartenant donc à une catégorie sociale méprisée, dressait un tableau précis d’une situation abominable “occultée”. L’esclavage perdure en dépit de lois mauritaniennes, votées pour l’abolir ou le criminaliser. Des lois votées – non appliquées ! – “pour faire plaisir à l’occident” ( ?), selon l’ancien diplomate Mohamed Yahya Ould Ciré, lui-même enfant d’affranchis. Il semble peu probable que les “propriétaires” d’esclaves renoncent à cette force de travail quasiment gratuite. Les remarques des organismes internationaux, en France, … sont parfois écoutées, mais sans résultats : enjeux trop importants, soutiens d’autres pays esclavagistes trop puissants. Biram Ould Dah Ould Abeid estime qu’il y a eu “instrumentalisation de la colonisation aussi, la France s’étant arrangée pour tolérer l’esclavage et fermer l’œil sur ce phénomène.

Ce n’est pas marginal : il y a entre 300.000 et 500.000 esclaves en Mauritanie, entre 1.200.000 et 1.500.000 affranchiEs. Ces derniers restent corvéables à merci, doivent au mieux verser une dîme à leur ancien “propriétaire”. Certains parviennent à progresser dans la société mauritanienne, ne veulent pas pour la plupart que leur statut, “infamant” (!), soit connu, évitent tout éclat quand leurs anciens “propriétaires” les sollicitent. Ne pouvant progresser, nombre d’affranchiEs restent sur des terres qui ne leur appartiennent pas, continuent de fait à vivre en esclaves. Majoritaires dans la population, elles et ils ont théoriquement le droit de vote. Mais les propriétaires de ces terres peuvent les faire voter comme ils le veulent : sinon ces terres, leur survie, leurs seraient retirées.

Et l’Islam ?

Les victimes acceptent leur sort car elles pensent que l’esclavage vient du Coran. L’esclavage est donc ainsi légalisé et sacralisé.”, selon M. Mohamed Yahya Ould Ciré. Dans son propre cas, un marabout avait demandé à sa mère de le retirer de l’école, car son statut d’enfant d’affranchis ne lui permettait pas d’acquérir une éducation. Mais un directeur d’école est intervenu, ce qui lui a permis de poursuivre ses études et devenir diplomate. M. Malek Chebel, auteur de “ L’esclavage en terre d’Islam ” (2007), a dénoncé cette “culture esclavagiste” liant l’esclavagisme à de la féodalité. “Le musulman qui affranchit ses esclaves est un meilleur musulman”. Mais, en république islamique de Mauritanie, la classe dirigeante a intérêt à l’esclavage.

L’esclavage perdure en Mauritanie, mais aussi “dans toutes les régions en contact avec les Arabo-berbères, comme au Niger, au Soudan, au Tchad et bien d’autres pays”. Et selon le Comité Contre l’Esclavage Moderne (4) des dizaines de millions de personnes sont victimes de diverses formes d’esclavage moderne, principalement en Asie et en Afrique, l’Europe et l’Amérique n’étant pas épargnées.

Henri Amadéi

(1) Tidiane N’Diaye est auteur de nombreux ouvrages, dont “ Le génocide voilé : enquête historique ” (éd. Amazon), et “ L’Afrique répond à Sarkozy, contre le discours de Dakar ”, collectif autour de Makhily Gassama, éd. Philippe Rey, 2008, Paris. cf. aussi les sites www.tidiane.net/ et les.traitesnegrieres.free.fr/

(2) Conférence de presse mi-février 2010, autour des AHME Association des Hartanis de Mauritanie en Europe, www.haratine.com/ , ; ahme@haratine.com ; semestriel “ Le cri du Hartani ” - Hélène Keller-Lind www.resiliencetv.fr

(3) SOS Esclaves Mauritanie, site www.sosesclaves.org ; afrique@sosesclaves.org ; et “ De l’esclavage à la liberté ”, Patricia Latour, éd. www.letempsdescerises.net ; contact@letempsdescerises.net ; 47, avenue Mathurin Moreau, 75019 Paris

(4) : site : http://www.esclavagemoderne.org