Sommet du G20 à Cannes : “Quand B20 et L20 co-produisent un document inacceptable”

samedi 4 février 2012
par  QD, Administrateur

On s’en souvient peut être, mais les 2 et 3 novembre 2011, à Cannes, s’est tenue une nouvelle édition du G 20, c’est-à-dire des chefs d’État et de gouvernement des 20 principales puissances capitalistes de la planète. Cette réunion, convoquée pour essayer de contenir la crise économique et financière, fut bien évidemment incapable de trouver le moindre remède à la crise du capitalisme. Cette auguste rencontre sous un ciel pluvieux ne mériterait donc guère d’être rappelée si elle n’avait donné lieu à la production d’un document dit “déclaration du B 20 et du L 20”, au titre énigmatique, et sur lequel les média furent relativement discrets. Or cette déclaration marque une étape dans la politique mise en œuvre par les bureaucraties syndicales.

Un G 20 de crise

Si les ministres des finances du G 20 se réunissent régulièrement depuis 1999 (19 États, plus un représentant de l’Union européenne), ce n’est que depuis 2008 que se tient un G 20 des chefs d’État ou de gouvernement. Le sommet des 3 et 4 novembre accueillait ainsi 33 délégations officielles de pays et organisations internationales (FMI, Banque mondiale, BCE….), avec près de 15000 personnes

À propos de cette réunion du G 20 de Cannes, un communiqué d’ Émancipation (cf le n° 2 de la revue) disait notamment :

“Cette réunion n’a qu’une seule fonction : tenter d’adopter de nouvelles mesures communes pour préserver le système bancaire et financier international et les économies capitalistes. Bien évidemment, il s’agira pour eux de compléter leur politique réactionnaire par de nouvelles mesures contre l’ensemble des peuples. (…)

Confronté à une crise qui ne cesse de s’amplifier depuis l’été 2007, les gouvernements constatent que toutes les mesures échouent à la régler la crise. Qu’elles se nomment “rigueur” ou “relance”, “paiement” ou bien “restructuration” de la dette, “ouverture des marchés” ou “protectionnisme”, les diverses politiques n’ont qu’un résultat : de nouvelles souffrance pour l’immense majorité des populations. Et il en sera ainsi tant que sera préservé le système capitaliste.”

B 20 Business Summit : les patrons assurent le doublage

Bien évidemment, les chefs de gouvernements n’avaient qu’un objectif : défendre le capitalisme en veillant aux intérêts de leurs bourgeoisies respectives. Néanmoins, en cette période de crise, certains chefs de gouvernements semblaient ne pas faire tout le nécessaire. C’était le cas de Berlusconi, qui devait, quelques jours plus tard, être viré par décision du grand patronat italien.

C’est donc pour être sûrs d’être bien entendus que les principaux patronats ont organisé Le Business Summit ; ou B 20, en parallèle avec le G 20 des gouvernements. Et, le sommet officiel se passant en France, c’est à Laurence Parisot qu’il échut d’organiser ce Business 20. Cela fut fait avec le plus grand sérieux. Il en est résulté un rapport de 260 pages, qui établit 46 “recommandations” à l’adresse des gouvernements (“recommandations” étant un euphémisme pour qualifier les volontés du patronat).

Flexibiliser l’emploi

On y trouve un peu de tout, depuis l’allégement des contraintes imposées aux banques, jusqu’au rejet de la tentation protectionniste. On y affirme aussi la nécessité de la “discipline budgétaire”, en précisant qu’il faut une “réduction des dépenses” et non une hausse des impôts.

Et il faut surtout flexibiliser l’emploi : le texte patronal affirme qu’il faut“redoubler d’efforts afin de promouvoir un meilleur fonctionnement du marché du travail”. Cela implique de “favoriser les formes de travail flexible qui facilitent la création d’emplois, répondent aux différents besoins des entreprises et des consommateurs”. Il faut aussi “promouvoir les transferts de compétences et la mobilité (…), notamment par l’assouplissement de la libre circulation des personnes au sein et entre les entreprises”.

Bonzes syndicaux et patrons, la main dans la main.

Mais, ne se contentant pas de “doubler” le sommet du G20, le Business 20 a également organisé une rencontre suivie d’une déclaration commune, avec le “Labour 20”, ou L 20. Ce nouveau sigle est censé représenter les syndicats des travailleurs des pays du G 20 : Ce “Labour 20” serait le symétrique du “Business 20”.

Cette rencontre a été préparée avec discrétion depuis un an par un représentant du patronat, Bernard Spitz, et par Mme Sharon Burrow, pour la confédération syndicale internationale (CSI).

Le 2 novembre, à l’occasion d’un déjeuner à l’Elysée, le B 20 a remis à Sarkozy (président du G20 pour l’année 2011) ses recommandations. Était aussi invitée une délégation du L20 menée par Sharon Burrow, la secrétaire générale de la CSI, qui fédère 301 syndicats, dont la CGT, la CFDT, FO et la CFTC.

Puis le 3 novembre, à Cannes, Laurence Parisot et Sharon Burrow ont présenté ensemble une déclaration commune du B20 et du L 20.

Le plus important dans ce document, c’est que patrons et bureaucrates syndicaux parlent d’une même voix, affirment les mêmes analyses, mettent en avant les mêmes propositions.

Dans ce document, ils expriment leur “profonde inquiétude quant à la situation économique mondiale”, comme si cette situation n’avait rien à voir avec la recherche du profit par la bourgeoisie. Ils s’inquiètent que “la population ne perde confiance et espoir en l’économie mondiale” (c’est à dire dans le capitalisme). Et ils demandent donc aux gouvernements de faire des questions sociales “une priorité afin de réduire le chômage”.

Celane signifie pas, bien sûr, interdire les licenciements ni de réduire le temps de travail sans diminuer les salaires. Cela signifie : créer “un environnement propice aux entreprises et à la création d’emploi”. En clair : diminuer les salaires, et liquider les acquis sociaux.

Développer l’entreprenariat

Pour les jeunes, le document commun promeut le développement “des apprentissages et des stages” afin d’améliorer “l’employabilité”.

Dans l’objectif de créer des emplois, “l’entreprenariat” est, également considéré comme un “objectif commun”, et une “priorité” fixée aux gouvernements du G 20.

C’est ainsi que des “représentants” syndicaux de travailleurs se font les chantres de la création d’entreprises. Non seulement ils ont renoncé à tout combat pour en finir avec la propriété privée des moyens de production, mais ils demandent aux gouvernements d’agir pour faciliter “l’entreprenariat” : ainsi ce projet –comme l’ensemble du document – efface les frontières de classes, absout le capitalisme de ses crimes et vise à transformer les organisations syndicales en promoteurs de la “libre entreprise”.

Cette complicité prend aussi des formes hypocrites. Est par exemple évoqué l’objectif d’instaurer “des socles” de protection sociale. Au vu des attaques aujourd’hui menées contre les acquis sociaux, on peut juger que ces “socles” seront à très bas niveau. On peut aussi penser qu’il s’agit de développer une forme de protectionnisme favorable aux puissances dominantes, en pénalisant (ou taxant) les pays où n’existe aucune protection sociale. L’idée est désormais dans l’air. C’est cela qui permet d’écrire dans la “déclaration commune” : “Les représentants des entreprises et des salariés ont un intérêt commun dans la création ou le renforcement des systèmes de protection sociale”…

Co-gérer la crise du capitalisme

L’objectif du Business 20 était de devenir une institution aux côtés du G 20. Cet objectif est quasiment atteint. Mais Laurence Parisot indique aussi :“nous pensons la même chose pour le L 20”. Il s’agit en effet d’institutionnaliser aussi la coopération entre les syndicats, le B 20 et le G 20. C’est cet objectif qui conduit Parisot à affirmer :“ce texte commun sera peut-être une des principales innovations” de ce G20.

Les directions syndicales françaises approuvent, ou cautionnent

Deux directions syndicales ont ouvertement soutenu cette opération : Jean-Claude Mailly, pour FO, et François Chérèque (CFDT), qui étaient présents lors du déjeuner avec Sarkozy puis, le lendemain, lorsque le Labour 20 et le Business 20 présentèrent leur déclaration commune.

Bernard Thibault, lui, ne s’est pas montré. Si l’on en croit un éditorialiste du Monde, il aurait manifesté son désaccord par une lettre confidentielle en date du 27 octobre, qualifiant’“d’inopportun” ce document commune B 20 - L20 : Tant sur la forme que sur le fond, la CGT ne peut se déclarer solidaire de cette démarche”. Mais Thibault s’est bien gardé de la désavouer publiquement…

Plus jésuite encore est sa déclaration publiée quelques jours avant. Thibault annonce qu’il refuse de participer au déjeuner prévu à l’Élysée, critique le “soi disant dialogue social inexistant” mené par Sarkozy (comme s’il pouvait exister un “bon” dialogue social !), et laisse à la délégation syndicale de la CSI le soin de porter les revendications communes à l’ensemble du mouvement syndical international et que nous partageons”. En clair : Monsieur Thibault donne blanc seing à Madame Burrow… pour discuter, en son nom, avec Sarkozy et le Business 20.

Mais il n’y a pas à valoriser les autres directions syndicales. Certes, en apparence, elles se démarquent du G 20, mais en des termes pour le moins “mesurés”. Ainsi ont elles organisé à Nice, du 1er au 4 novembre, avec divers “mouvements sociaux”, un rassemblement (avec débats et soirée festive) pour exprimer l’idée que “de vraies politiques alternatives ne pourront venir des gouvernements du G20 et des acteurs dont ils défendent les intérêts”.

Et l’appel à ce rassemblement propose, sans rire, un meilleur G 20, en demandant notamment de “replacer le G20, tout comme les G7 ou G8, sous la responsabilité des Nations Unies” et de “s’engager dans une réforme en profondeur du cadre des Nations unies, seul système légitime d’institutions internationales reposant sur le droit”. Comme si des organismes créés par et pour les impérialismes pouvaient être autre chose que des cavernes de brigands !

Cet appel est notamment signé par la CGT et la FSU, par Solidaires et par la CNT, par ATTAC France et diverses associations, avec le soutien du PS, des Verts et du PCF, du PG et du NPA…

À cette orientation, on préfèrera, et de loin, la position défendue par Émancipation, dont le communiqué était titré “Dégageons le G 20 !”

Ce communiqué concluait “Il ne s’agit pas seulement de limiter les “excès de la finance”, contrairement à ce que proposent certaines organisations dites “syndicales” comme la CES (Confédération Européenne des Syndicats). Il s’agit de lutter contre le capitalisme lui-même et les politiques qui cherchent à préserver ce système.

G 20 et B 20 prétendent gouverner le monde. Mais toutes les politiques conduites antérieurement ont mené à la débâcle. Il est temps de dire clairement qu’ils sont illégitimes non seulement dans leur politique, mais aussi dans leur existence. De quel droit décident-ils à la place des peuples ? De quel droit leur imposent-ils des mesures destructrices ? De ce point de vue, il est dommageable que les “contre-sommets" altermondialistes tendent vers une forme d’institutionnalisation et de “réforme” des institutions internationales et européennes actuelles.

C’est sur ces bases clairement anticapitalistes qu’Émancipation participera aux initiatives à l’occasion du G 20”.

Serge Goudard

L 20, usurpateur et fantôme.
Quels étaient les syndicats représentés sous couvert du L 20 ? À priori, il y a au moins autant de syndicats que de pays membres du G 20, (sachant qu’un représentant de l’Union européenne s’ajoute à ceux de l’Allemagne, de la France, de l’Italie et de la Grande Bretagne). Pour la France, il y avait, on l’a vu, Mailly et Chérèque. Et pour les autres pays, il s’agit en général des principales organisations syndicales, dirigées certes par des bureaucrates syndicaux, mais qui ne sont pas contraints, par la loi, de se soumettre à l’appareil d’État et à la politique des gouvernements.

En réalité, ce L20 ne pouvait pas être “20”, mais 18 tout au plus. Car dans ce groupe de 20 furent intégrés un usurpateur et un fantôme.
L’usurpateur, c’est le “syndicat” chinois. Car si le gouvernement chinois fait partie du G 20, la liberté syndicale n’existe pas en Chine. Mais la CSI a néanmoins décidé (c’est une première) d’associer les syndicats chinois, ceux contrôlés par l’appareil d’État de la bourgeoisie chinoise. Voilà qui a dû faire chaud au cœur des militants syndicaux et travailleurs chinois pourchassés par la police et qui combattent pour des syndicats indépendants de l’État.

Quant au fantôme, il vient d’Arabie Saoudite, En effet, si l’Arabie Saoudite est membre du G 20, elle n’autorise pas les syndicats libres, et n’a créé aucun “syndicat” d’État. Mais les autres délégations firent semblant de ne rien voir, et acceptèrent de compter ce fantôme pour maintenir l’illusion d’un L20 qui soit le pendant du B 20. On pourrait en rire si la situation des travailleurs d’Arabie Saoudite n’était pas aussi tragique.

La situation des travailleurs en Arabie Saoudite
Selon le “Rapport annuel des violations des droits syndicaux” pour l’année 2011, en Arabie Saoudite sont employés officiellement 8,3 millions de migrants, soit le tiers de la population. Ils composent 90 à 95% de la main-d’œuvre du secteur privé, “certains dans des conditions proches de l’esclavage”.

Le rapport indique : “Un migrant ne peut changer d’employeur ni quitter le pays sans l’accord écrit de son premier employeur ou garant. Ce système facilite les abus comme la confiscation du passeport par l’employeur, le travail forcé, la rétention de salaire (...). Les travailleurs migrants qui protestent contre leur exploitation risquent l’expulsion du pays”.
Le rapport signale “des cas de torture à l’encontre de travailleuses domestiques”, et précise : “Le Code du travail n’octroie pas le droit de constituer des syndicats, ni de négocier collectivement, ni le droit de grève et quiconque tente de former un syndicat peut être licencié, incarcéré ou, s’il s’agit d’un travailleur migrant, expulsé.”


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