“Femmes en révolutions au Maghreb et au Proche-Orient”

vendredi 2 mars 2012
par  QD, Administrateur

Du 26 au 30 septembre 2011, sous cet intitulé, s’est tenue, à Lyon, une semaine de rencontres, de débats et de conférences avec des militantes algériennes, tunisiennes, syriennes, palestiniennes, irakiennes, égyptiennes, libyennes ...

Le Collectif de Solidarité avec les femmes dans les révolutions au Maghreb et au Proche-Orient , créé à l’initiative du Planning Familial voulait donner la parole aux femmes de ces différents pays.

En Tunisie, en Égypte, en Lybie, au Maroc, en Syrie, en Irak et même en Iran, les femmes ont participé massivement aux mobilisations qui dans certains pays ont fait tomber leur dictateur. C’est plus d’une vingtaine de militantes féministe, syndicaliste, bloggeuses, journaliste ou avocate qui sont venues parler de leur combat.

Quatre thématiques ont été abordées au cours des quatre débats publicsen soirée :
- Les luttes pour l’égalité, les droits des femmes, la révision des constitutions, la justice.
- Le social et le travail, la mondialisation et ses conséquences.
- Les nouveaux modes d’expression et de mobilisation : blogs, twitter, facebook et autres.
- La culture : comment les artistes perçoivent et participent aux changements en cours.

À cela se sont ajoutés des débats de proximité dans les quartiers, deux projections de films, une exposition photo.

La soirée sur Les mobilisations sociales contre la mondialisation libérale s’est tenue avec El Sayeda Abd El Hamid Abd El Gawad (Égypte), Monia Cheikh (Tunisie), Nassira Ghozlane (Algérie), Randa Baas (Syrie), Souad Guennoun (Maroc). Celle sur Les luttes pour les droits des femmes et pour l’égalité , avec Najat Ikhich (Maroc), Ourida Chouaki (Algérie), Zeineb Bensaid (Tunisie), Rasha Nagem (Libye), Houzan Mahmoud (Irak).

Ces quelques flashes cherchent à montrer l’extraordinaire richesse de ces soirées et à exprimer quelques uns des enseignements généraux qui se dégagent de l’écoute de ces militantes.

Un processus révolutionnaire

Égypte : “maudit celui
qui ne rêve pas de révolution”

“La révolution égyptienne n’est pas arrivée à l’improviste”, affirme Elsayeda Abdelhamid Abddelgawad Ebeid. Elle est préparée par les mobilisations des années antérieures : lemouvement “ça suffit” en 2004 ; les grèves des entreprises du textile de plusieurs villes, avec des manifestations chaque jour, dans les localités, devant les mairies ; le mouvement du 6 avril créé pour aider les manifestations interdites ; le mouvement des jeunes de 2010 suite à la mort d’un d’entre-eux dans un commissariat d’Alexandrie, avec le mot d’ordre : “Nous sommes tous Khaled Said”.

El-Sayeda (Souad) Abdel-Hamid Abdel-Gayad est co-fondatrice de la Confédération syndicale indépendante et membre de la direction. La crise, dit-elle, touche tous les secteurs : les salaires sont dérisoires, nombre de travailleurs ne perçoivent plus leur salaire (médecins, infirmières…), l’inflation se développe. De lourdes menaces pèsent sur l’assurance maladie, les retraites... La dégradation de l’enseignement est considérable. À cause de la pauvreté, les jeunes ne peuvent plus se marier. Sur le plan extérieur l’exportation de gaz égyptien en Israël à des prix dérisoires est massivement condamnée, de même que l’aliénation de l’Égypte aux puissances occidentales.

La goutte qui a fait déborder le vase, c’est les élections truquées en Égypte et la révolution tunisienne.

Avant qu’éclate la révolution en Égypte, nombre d’écrivains, de chercheurs… parlaient de la Tunisie comme s’ils parlaient de l’Égypte. L’un d’entre-eux a écrit :“Je suis triste pour les mots qui sont morts” (comme le mot “révolution”). “Maudit celui qui ne rêve pas de révolution”.

Dans ce contexte, le peuple a suivi les jeunes qui se sont donné rendez-vous, place Tahrir, le 25 janvier. La population adhérait à la révolution et alimentait les gens sur la place Tahrir.

Partout, l’irruption des masses

Les mobilisations de masse sont le point de départ de toutes ces interventions. Ces mobilisation de dizaines, de centaines de milliers, voire de millions de personnes ont imposé le départ des dictateurs et modifié radicalement les données politiques et sociales.

Si chaque intervenantes a fait part des singularités des mouvements en cours dans son pays, à l’écoute de leurs interventions successives, il apparaît clairement que cette lame de fond traverse toute la région. Ces mobilisations se sont déroulées dans un contexte particulier, celui de pays soumis à la domination néocoloniale après “l’indépendance” et dans lesquels se répercute la crise économique mondiale. En dépit des différences, la mainmise des Ben Ali, Moubarak,… sur les richesses nationales, la place du clientélisme, l’absence quasi-totale des libertés démocratiques, la subordination du monde arabe dans l’économie mondiale sont des traits communs. On retrouve partout les même conséquences : salaires non payés et inflation ; chômage massif des jeunes (35% en Syrie) et émigration clandestine ; privatisation de services publics ; endettement et paupérisationdes masses ; corruption… Ces interventions laissent transparaitre la volonté commune d’en finir avec des régimes inféodés aux anciennes puissances coloniales et/ou aux impérialismes.

Sans nier les événements déclencheurs (l’immolation de Mohamed Bouazizi, etc), toutes les intervenantes ont fait état des mouvements précurseurs qui ont préparé ces surgissements. Ils ancrent les mobilisations révolutionnaires de 2011 dans l’histoire des luttes de classes de ces pays. Elles ont évoqué les avancées …et les retours en arrière. L’algérienne Nassira Ghozlane, secrétaire générale du Syndicat National Autonome des Personnels de l’Administration Publique (SNAPAP), fondatrice du comité de femmes de ce syndicat, parle de la mobilisation révolutionnaire de 1988, de la mort de 200000 Algériens et des 10000 “disparus” lors des années 90… Elle fait part du harcèlement que le DSR (département de renseignements et de sécurité – ex sécurité militaire) qui contrôle le pays exerce sur les militants et les organisations autonomes.

À travers leurs propos, on comprend que ces processus révolutionnaires ont des racines profondes : ils sont le produit d’une lente maturation politique et sociale.

Et les revendications des femmes ?

La mardi soir, parmi les questions de l’auditoire, fusent quelques reproches : “Vous n’avez pas assez parlé de la lutte des femmes”. “Les femmes font-elles émerger des revendications particulières, car le machisme existe ?”.

- Réponse d’une militante syrienne

Après le 15 mars, il existe des prémisses d’organisations syndicales (le mouvement syndical était jusqu’alors dominé par le pouvoir). Il se forme aussi des regroupements d’étudiants, de médecins de femmes… Les femmes forment des comités d’aides aux manifestants (aide économique, aide médical, sociale, financière…). Puis se constitue une coalition pour coordonner le travail de toutes ces femmes dans tous le pays (échange d’informations, de services…).

Ceux qui soutiennent le pouvoir ont organisé des kidnappings de femmes pour faire pression sur leurs familles afin qu’elles renoncent à manifester. Des familles ont retrouvé leurs sœurs, leurs filles… coupées en morceaux dans les commissariats.

- Une militante marocaine

Avant le 20 janvier, les femmes devaient rentrer chez elles au couvre feu. Avec la mobilisation du 20 janvier, on a redécouvert qu’on pouvait diffuser des tracts. Elle donne un exemple. Une jeune lycéenne se fait arrêter - avec d’autres - car elle distribue des tracts. C’est l’angoisse et LA “catastrophe” : ses parents croient qu’elle est à ses études. La mobilisation arrache la libération de ceux qui ont été arrêtés et de la lycéenne. Cette très jeune femme ressort du commissariat métamorphosée après avoir vécu l’angoisse, … et les humiliations. Aujourd’hui c’est une militante et une dirigeante du mouvement au Maroc.

Répondant à la question sur les “revendications particulières de femmes”, contre “le machisme”, elle s’exclame : “Vous nous demandez pourquoi les femmes ne revendiquent pas le droit de baiser ou non, de fumer ou non. Il faut le faire, le prendre. Il faut arracher ces droits et les vivre”.

Tunisie :
“Un combat de femmes et d’hommes”

Zeined Bensaïd commence ainsi son intervention : “Nous avons vécu une révolution. Un mouvement éminemment politique impulsé par des forces sociales et non dirigé par un parti a conduit à la fuite de Ben Ali, puis à la chute de Ghanouchi”. Cette universitaire tunisienne, militante de l’organisation Perspectives, Travailleur tunisien sous Bourguiba, a été torturée en 1973 dans les locaux de la DST. Exclue de l’université, elle est restée sans travail durant six ans.

Les femmes de milieux populaires se sont inscrites dans la mobilisation comme une force révolutionnaire, précise-t-elle. Cette force spécifique des femmes provient d’une histoire. Le combat des femmes tunisiennes, dit-elle, est un combat d’hommes et de femmes : depuis le début du XXème siècle, les combats pour l’émancipation des femmes et pour l’émancipation de la domination coloniale sont liés. Zeined Bensaïd a consacré un travail de recherche à l’œuvre et au combat de Tahar Haddad (1918-1935) : ce militant a lutté pour les droits syndicaux des travailleurs tunisiens (1) et pour l’émancipation de la femme dans le monde arabo-musulman (abolition de la polygamie, de la répudiation, scolarité des filles).

Au début des années quatre-vingt, un groupe d’enseignantes et d’étudiantes créent le Club Tahar Haddad , exprimant la volonté de rompre avec le paternalisme bourguibien. Certaines militantes développent une action politique ; elles participation aux les émeutes du pain en 1984. Mais ce mouvement prend une forme institutionnelle dans les années 90. Un groupe de militantes résiste à ce processus. Zeined Bensaïd participe à la fondation de l’Association Tunisienne des Femmes Démocrates (ATFD) en 1989 et de l’Association des Femmes Tunisiennes pour la Recherche et le Développement (AFTURD). Depuis 2000-2004, l’activité de l’ATFD s’oriente sur les questions politiques.

En 2004, lors des mobilisations dans le bassin minier de Gafsa, les femmes étaient au premier plan ; elles prenaient position. En 2011, le mouvement de résistance des femmes affirme une position politique. Il dénonce le harcèlement policier dont l’objectif est de contraindre les femmes à la soumission. Il appelle au soulèvement contre ces agressions et exige qu’il y soit mis fin. Le 29 janvier 2011, la manifestation a été déclenchée par les femmes.

Aujourd’hui, les mouvements de femmes exigent l’égalité totale ; ils demandent la levée de toutes les réserves du Gouvernement Tunisien sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes.

Mobilisation des femmes en Libye

Rasha Nagem, militante libyenne exilée politique depuis 1980 est aujourd’hui chercheuse en littérature comparée à l’Université Toulouse le Mirail. Ce sont, dit-elle, les jeunes, les femmes et les hommes, qui, comme en Tunisie, ont appelé au soulèvement populaire du 17 février. Le 15 février, Kadhafi a fait tirer sur la foule tuant une jeune femme (et d’autres personnes). Toute la jeunesse s’est levée en voyant cette femme mourir sous les balles de Khadafi.

La presse française dit qu’il n’y a pas de femmes libyennes dans les mobilisations. La presse ment. Tous les vendredis, les femmes se rassemblaient devant le tribunal de Benghazi exigeant que le pouvoir indique où sont passés les corps des 1200 prisonniers politiques exécutés en deux heures en 1996, suite à une mutinerie dans la prison de Bouslim. Et s’il n’y a pas de femmes dans les manifestations, c’est qu’il n’y a pas, en Libye, de rassemblement avec des banderoles sur lesquelles on peut lire : “Dégage”. Il y a des chars, des milices…

Les régimes politiques
et les organisations féministes.

En Tunisie, les femmes ont obtenu le droit à la contraception en 1962, à l’avortement en 1965. Avant la loi Weil, des femmes françaises allaient avorter en Tunisie. Mais, dit Zeineb Bensaid, le “féminisme officiel” (sic) a largement été utilisé en Tunisie par Bourguiba, puis par Ben Ali. L’Union nationale de la femme tunisienne (UNTF) était une structure de propagande au service du régime.

D’autres militantes ont expliqué comment des régimes politiques (Saddam Hussein, Kadhafi, …) ont utilisé une /des associations de femmes pour soutenir leur régime et leur politique.

En Libye, après l’indépendance (1951) la lutte a permis d’arracher la réforme du code de la famille (années 60) : garde des enfants à la mère après le divorce avec pension alimentaire (proportionnelle au revenus du père) ; les femmes ont obtenu le droit de divorce sans condition…

“On nous dit que Kadhafi aurait donné des droits aux femmes”. Lesquels ?”, interroge Rasha Nagem. Le droit au travail ? Le droit d’occuper de hautes fonctions ? Dans les faits, seules les femmes loyales à Kadhafi obtenaient des responsabilités : ministre, pilote, juge…

Il n’y avait pas de parti sous Kadhafi. Il disait : “celui qui forme un parti est un traitre”. Il existait des associations de femmes… sous tutelle, gérées par la fille de Kadhafi. Beaucoup de femmes libyennes refusaient d’adhérer à ce “show biz” de Kadhafi.

D’autres exemples d’instrumentalisation de la “question féminine” par l’État ont été évoqués : il s’agit d’occulter une politique répressive pour assurer le maintien de l’ordre social mis en cause par les masses populaires.

Les femmes arabes
au cœur des luttes politiques

Certaines militantes ont rappelé que les premières associations de femmes dans le monde arabe ont été crées dans les années 1930. Les femmes ont participé massivement aux luttes pour l’indépendance. Ces dernières années, leurs combats ont repris de l’ampleur dans les mobilisations sociales. Nadia Chaabane a rappelé la mobilisation des nettoyeuses du métro de Tunis qui se sont battues pendant des mois pour défendre leur statut. Cette lame de fond s’inscrit donc dans l’histoire des grands combats politique du XXè et du début du XXIè siècle de toute la région.

Loin du stéréotype de la femme arabe recluse chez elle, ces interventions attestent de la place des femmes dans ces mobilisations révolutionnaires qui mettent en mouvement des millions d’hommes, de femmes, de jeunes. Au Maroc, dit Souad Guennoun, “les femmes sont à 68 % analphabètes, elles forment 35% de la population active, le taux de chômage des femmes augmente, un nombre important de femmes meurent en couche dans les villages (elles accouchent seules, “avec une corde”). Ce combat pour l’émancipation est celui des femmes et des hommes”.

À l’évidence, il ne peut y avoir d’émancipation de femmes sans combattre pour que soient réunies les conditions économiques et sociales et politiques de cette émancipation.

C’est une assistance attentivequi a participé à ces soirées (beaucoup de femmes, des hommes aussi). Si quelques interventions de la salle attestaient du “décalage” entre les préoccupations de leurs auteurs (femmes et hommes) et le mouvement réel des femmes (et des hommes) au Maghreb et du Proche-Orient, ce qui a marqué, c’est la force de ce militantisme et de ses engagements politiques liés à ces mobilisations de masses.

(1) Tahar Haddad a participé à la fondation de la Confédération Générale des Travailleurs Tunisiens (CGTT) en 1924.

Oriane Brandon et Hélène Bertrand